Production de la mémoire sociale : la figure de Chiang Kai-shek à Taiwan aujourd’hui

 05/16/2014

 14:30
 Academia Sinica, Taipei

Vladimir STOLOJAN, Doctorant en sociologie, Université Paris Diderot

16 mai 2014

    Parmi les personnages ayant marqué l’histoire contemporaine du monde chinois, Chiang Kai-shek reste une des figures les plus controversées. Asia’s man of destiny pour les uns, il fut onze fois en couverture de l’hebdomadaire Time Magazine qui le désigna homme de l’année en 1937, honneur qu’il partagea avec sa femme Soong Mei-ling. Pour les autres en revanche, il entra dans l’histoire comme étant « l’homme qui a perdu la Chine », voire même « Cacahuète » ou « Cash-my-check » sous la plume des plus médisants. Si ces surnoms, tout comme le débat qui les accompagne, datent de la guerre froide, les réceptions très contrastées de la biographie de Jay Taylor publiée en 2011- présentant Chiang Kai-shek sous un jour favorable- montrent qu’il est encore difficile de s’accorder sur l’héritage laissé par l’ancien homme fort du Parti Nationaliste. Un second constat s’impose : longtemps confinée à l’historiographie occidentale, particulièrement anglo-saxonne, la discussion s’est depuis élargie aux historiens chinois et taiwanais. Jusqu’à très récemment, elle restait cependant dominée par la période précédant la guerre civile chinoise, comme si le repli du régime de Nankin à Taiwan signifiait la fin de la carrière de Chiang Kai-shek. Il n’en fut pourtant rien. En effet, ce n’est qu’à sa mort en 1975 que prirent fin ses fonctions de président de la République de Chine. L’île de Taiwan fut donc pendant plus d’un quart de siècle sous son administration, période durant laquelle elle connut des transformations considérables. Sous la conduite de son successeur et fils Chiang Ching-kuo, le culte de la personnalité en vigueur durant la dictature nationaliste atteignit une nouvelle dimension en renforçant la stature de l’ancien dirigeant. Jusqu’à la levée de la loi martiale, il était impossible de s’éloigner de la ligne fixée par le pouvoir en place. Tout cela changea avec la démocratisation qui vit la marginalisation progressive de l’ancienne figure tutélaire. Outre l’affirmation d’une nouvelle identité centrée sur Taiwan, une partie de ce recouvrement mémoriel concerna les crimes commis durant la gouvernance de Chiang Kai-shek. Si la multiplicité et le dynamisme des différentes mémoires traversant la société insulaire est propre à toute société démocratique, la spécificité de Taiwan réside dans la coexistence de lieux célébrant l’ancien dictateur avec d’autres témoignant des persécutions politiques, tous administrés par l’Etat. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Reflète-t-elle différentes perceptions de la période autoritaire au sein de la société taiwanaise ou les politiques officielles ne semblent rencontrer aucun écho auprès de la société locale ? Enfin, que nous enseigne-t-elle sur la mise en place de la justice transitionnelle à Taiwan ? Afin d’apporter des éléments de réponses à ces questions, cette intervention reviendra sur l’héritage laissé par Chiang Kai-shek à Taiwan envisagé ici sous l’angle de la mémoire. Il sera surtout question des aspects institutionnels de celle-ci, autrement dit de sa production. Un détour épistémologique pour saisir rapidement quelques-uns des nombreux concepts associés au terme de mémoire sera également nécessaire comme préalable à cette intervention.

 

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