Bruce Gilley, Model Rebels. The Rise and Fall of China’s Richest Village

L’un des aspects les plus remarquables
des réformes de ces vingt dernières années en Chine a été
l’énorme changement de la nature des relations entre l’Etat
et la société au niveau local. Tant le déclin de la prégnance
de l’Etat central que la décentralisation fiscale de fait
et la compétence accrue des gouvernements locaux en matière
de financement ont eu de profondes conséquences. Il apparaît
évident que la vraie politique se fait aujourd’hui à l’échelle
locale. Les différentes dynamiques politiques, économiques
et sociales ainsi créées ont engendré de nouveaux rapports
sociétaux que les chercheurs qualifient de prédateurs, corporatistes,
développementalistes, entrepreneuriaux, etc. Bruce Gilley
apporte une importante contribution au champ d’étude toujours
plus large sur l’Etat local en Chine.

Cet exposé très accessible porte
sur l’histoire du village de Daqiu, près de la municipalité
de Tianjin, à l’époque des réformes. Il montre comment,
sous l’impulsion d’un dirigeant charismatique, Yu Zuomin,
une figure clé de l’histoire locale, le village a poursuivi
des réformes tout au long des années 1980 en dépit des résistances
exprimées par les autorités administratives supérieures,
et comment ce village est devenu le plus riche de Chine.
Par bien des aspects, le développement de Daqiu représente
un cas d’école des succès économiques des années 1980, durant
lesquelles le développement de l’industrie rurale a approvisionné
les nouveaux marchés que les vieilles industries d’Etat
étaient bien en peine de satisfaire. Le village bénéficia
en outre de la présence de dirigeants entreprenants et visionnaires.
Toutefois, si les activités économiques se modernisaient,
le système politique restait bloqué. Le village commença
à rencontrer des difficultés lorsque son dirigeant, de plus
en plus autoritaire, se mit à défier et à s’opposer aux
autorités supérieures, ce qui conduisit à un meurtre brutal
ayant pour conséquence la condamnation de Yu et de ses associés
à de longues peines de prison.

Alors que le titre de l’ouvrage
semble porter sur l’essor et le déclin du village, le texte
de Bruce Gilley s’intéresse en réalité à la montée en puissance
et à la déchéance de son leader, Yu Zuomin. Le village,
bien qu’il ait été réorganisé, a relativement bien survécu,
certainement mieux que certains villages modèles du passé
et a continué de se développer. Gilley brosse un portrait
flatteur de Yu, arguant que le dirigeant local a tenté de
s’exprimer au nom des fermiers contre le Parti communiste
chinois et que son action a posé un défi politique de taille
aux autorités. Pour lui, le véritable crime de Yu ne tient
pas tant au fait qu’il ait transgressé la loi qu’à sa condition
« d’ennemi idéologique de l’Etat communiste » (p. 141).
Il est certain que Yu a su gravir la hiérarchie administrative
— bien que pas aussi haut que d’autres — et user des médias
et de ses relations à son avantage. Toutefois, Bruce Gilley
ne peut que difficilement faire de Yu un héros, dans la
mesure où le personnage était clairement antipathique et
autoritaire, et où ses manquements avérés à la loi et aux
pratiques habituelles ont conduit le village à un désastre
temporaire. Bruce Gilley fait néanmoins remarquer que les
dirigeants populistes ne sont pas rares dans la Chine des
réformes, et que ceux-là sont susceptibles d’apporter quelques
bienfaits à la population rurale, voire au pays tout entier
(p. 165). Les dirigeants locaux sont dotés de prérogatives
bien plus importantes que par le passé et ils sont désormais
en mesure d’ignorer de nombreuses directives de l’Etat central
et de s’occuper des affaires locales en fonction de leurs
propres intérêts. Il est possible que, parfois, ceux-là
bénéficient également aux paysans, mais la rencontre de
ces pratiques localistes avec la forme autoritaire du régime
produit des effets incertains et appelle une analyse plus
approfondie.

L’ouvrage contient de nombreuses
observations intéressantes sur la vie rurale. Il soulève
des interrogations pertinentes sur le rôle des villages
modèles dans la politique chinoise et sur les conséquences
politiques et sociales de la nouvelle richesse accumulée
dans de nombreux villages. Il est particulièrement important
de noter combien les organes de la « gouvernance » villageoise,
le Parti et les comités villageois se sont révélés inadaptés.
Bruce Gilley nous offre un compte-rendu bien étayé sur la
formation d’un conglomérat villageois, une sorte de Daqiu
& Cie. dirigé par Yu et ses affiliés, ayant la charge
de contrôler toutes les activités du village. Les réseaux
familiaux et claniques tenaient sous leur coupe ce conglomérat
qui se substituait aux organes de gouvernement villageois
officiels.

Comme noté précédemment, le véritable
sujet du livre est la montée en puissance et la déchéance
de Yu. Dans la conclusion, Bruce Gilley souligne que la
croissance économique du village s’est poursuivie après
la destitution de Yu, et cela en dépit des tentatives de
restriction de l’influence du Daqiu & Cie. et de restauration
de l’autorité du Parti. Bruce Gilley s’inspire du travail
de Lin Nan pour montrer comment les changements successifs
et importants du statut de la propriété n’ont eu pour conséquence
qu’une privatisation artificielle demeurée purement nominale.
Ce mouvement constitue la prochaine révolution à la campagne
et nous nous devons de mieux le comprendre. Sous le règne
de Yu, les avoirs du conglomérat étaient utilisés pour améliorer
le sort de l’ensemble des habitants. En sera-t-il de même
dès lors que ces avoirs seront concentrés entre les mains
d’un petit nombre de cadres d’entreprises ? Il serait paradoxal
que la reprise en main du village par le Parti coïncide
avec la marginalisation de nombreux villageois dans l’accès
à cette nouvelle richesse.

Bruce Gilley a écrit ici un très
bon livre sur les transformations en cours dans la Chine
rurale. Son style est vivant, comme on était en droit de
l’attendre d’un journaliste professionnel, et l’argumentation
est clairement présentée et convaincante. Il rend captivante
l’histoire de la résistance locale, de la présence de dirigeants
déterminés et des nouvelles sources de richesse qui sont
autant de défis à l’emprise du Parti communiste. Toutes
les personnes intéressées par les évolutions de la Chine
rurale doivent lire ce livre.

Traduit de l’anglais
par Mathilde Lelièvre

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