Chen Yan, L’Eveil de la Chine, et Zhang Lun, La Vie intellectuelle en Chine depuis la mort de Mao

Contre ceux qui pensent que la Chine
est muette ou bâillonnée, Chen Yan apporte
la preuve dans son essai L’Eveil de la Chine,
qu’elle est redevenue depuis le dernier quart du
XXe siècle un laboratoire d’idées,
qui tout à la fois nourrissent les réformes
et en critiquent les orientations, pour tenter de donner
un sens à la modernité chinoise. Ce livre
n’est pas seulement une histoire intellectuelle de
la Chine contemporaine, il est aussi une réflexion
sur le fonctionnement et les modalités de transformations
du système totalitaire chinois. « Comment
une réforme contraire à l’idéologie
communiste peut-elle s’installer dans la durée
?», s’interroge l’auteur.

L’ouvrage comporte deux parties
qui s’articulent autour de la crise de 1989 : la
première retrace les différentes étapes
de la déconstruction de l’idéologie
maoïste puis communiste, la seconde fait état
de l’extraordinaire diversification des courants
de pensée, rendue possible par l’extinction
véritable de l’idéologie, de son pouvoir
unificateur et uniformisant. La sortie du maoïsme
n’a été possible que dans la mesure
où le profond désir de réformes que
le traumatisme de la Révolution culturelle avait
fait naître au sein de la population était
partagé dans l’appareil du Parti, et a bénéficié
des luttes de pouvoir pour la succession de Mao. Si cette
thèse n’est pas nouvelle, elle est ici minutieusement
étayée.

L’ouvrage met en lumière
les tensions entre un Parti en mal de légitimité
pour entreprendre ses réformes et qui croit être
à même de contenir la renaissance de la société
dans des bornes étroites, des intellectuels désireux
de participer à la vie politique mais qui s’aliènent
autant qu’ils se libèrent dans leur collaboration
avec le pouvoir, et des mouvements de revendications qui
tour à tour accélèrent et freinent
les réformes. Le pouvoir a été dépassé
par la réforme qu’il a lui-même lancée
: les intellectuels sont allés beaucoup plus loin
dans leurs réflexions qu’il ne l’aurait
souhaité et ont investi le système de l’intérieur
pour faire renaître un espace public. Le débat
relatif au « critère de la vérité
», initié par les réformateurs au
sein du pouvoir, ouvre la voie de la sécularisation
de l’idéologie. Celui sur l’humanisme
remet en cause l’éthique communiste. Le mouvement
des « Nouvelles Lumières » réévalue
les valeurs en vue de la modernisation de la nation. Enfin,
le débat sur le néo-autoritarisme, qui précède
directement la crise de 1989, se place au-dessus des querelles
marxistes et a pour thème central la démocratisation
du régime. L’auteur nous plonge dans les arcanes
de la casuistique d’un pouvoir qui se méfie
tout autant qu’il se nourrit des débats pour
justifier son entreprise de réforme.

Dans la seconde partie de l’ouvrage,
Chen Yan montre que l’enjeu, après 1989, n’est
plus de justifier les réformes, désormais
acquises dans leur dimension économique, mais de
tenter de répondre à la multiplicité
des questions qu’elles posent. Le courant nationaliste
se présente comme une réaction à
la crise identitaire, à la fois culturelle et politique,
provoquée par la modernisation. Le néo-conservatisme,
tentative pour réconcilier tradition chinoise et
modernité occidentale, représente aussi
un effort de la part des intellectuels pour tirer les
leçons des erreurs passées, en particulier
de leur radicalisme, et repenser leur responsabilité
dans l’avènement du régime totalitaire
et de la crise de 1989. L’auteur, que l’on sent
plus adepte de la rupture que de la continuité,
souligne les ambiguïtés d’une démarche
réformiste et la tentation qui lui est inhérente
de justifier le pouvoir en place : la répression
de 1989 ne vient-elle pas souligner l’impossibilité
de la réforme politique ?

Alors que le pouvoir, de plus en plus
cynique, gouverne dans les années 1990 sans projet
idéologique clair, ce sont les intellectuels libéraux
et néo-gauchistes qui se chargent de réinventer
des projets de société en réaction
aux inégalités sociales et à la corruption
grandissantes. Ces deux courants se répondent et
s’opposent sur des questions fondamentales comme
la justice sociale, l’égalité et la
liberté. L’auteur achève son propos
en revenant sur les tentatives courageuses de certains
libéraux pour faire émerger une conscience
collective et exhumer dans sa vérité et
sa complexité une histoire sur laquelle règne
encore une interprétation officielle sans appel.
C’est cette entreprise cruciale encore à l’état
d’ébauche qui permettra de conjurer les tentations
passéistes des néogauchistes et aidera les
intellectuels en lutte contre le totalitarisme à
quitter l’épaisseur abstraite des idées
pour penser le politique in situ, donner véritablement
un sens à la modernité chinoise et peut-être
même renouer avec l’action politique.

Comme le souligne Léon Vandermeersch
dans sa préface, il fallait être comme l’auteur
tout à la fois Chinois et Français pour
concilier une connaissance si précise de la production
intellectuelle chinoise contemporaine et un recul objectif
dont témoigne un souci constant de l’analyse
et de la démonstration. Cet ouvrage encyclopédique
fera date ; il comble un vide, et se présente aussi
comme un ouvrage de référence tant pour
les étudiants sinologues que pour les spécialistes
de l’histoire intellectuelle et de la transition
des régimes totalitaires. Il réunit des
conclusions partagées par des études éparses
tout en approfondissant la réflexion(1).
A force d’être pédagogique cependant,
l’ouvrage se révèle parfois un peu
redondant voire labyrinthique. La proposition en conclusion
du concept de « totalitarisme conscient »
pour qualifier le régime chinois actuel est également
quelque peu étonnante (est-ce à dire que
le totalitarisme maoïste était inconscient
?), même si l’on comprend ce que l’auteur
veut dire. Il fait référence à un
phénomène également décrit
par Vaclav Havel(2),
où le totalitarisme dans sa phase finale, vidé
de sa substance utopique et idéologique à
laquelle ni la population ni les dirigeants ne croient
plus, devient un pur instrument de contrôle social
permettant au Parti de conserver le pouvoir.

La Vie intellectuelle en Chine depuis
la mort de Mao
est le fruit d’un doctorat que
l’auteur, réfugié en France après
la répression du mouvement démocratique
de 1989, a soutenu à Paris. Ce livre offre un tableau
simple, qu’apprécieront les non spécialistes,
des efforts auxquels ont contribué les intellectuels
pour réformer le système chinois et de leurs
luttes pour relever le défi de la modernité.
Après un premier chapitre un peu surprenant qui
veut conforter le lecteur occidental non averti dans l’idée
qu’il pourrait se faire d’un « pays insaisissable
» et un second chapitre consacré à
un rappel historique des différentes manières
dont les Chinois ont tenté de répondre à
l’introduction de la modernité occidentale
– des guerres de l’Opium à l’instauration
du communisme –, Zhang Lun aborde le véritable
sujet de son livre consacré à la sortie
du système et de l’idéologie maoïstes
dans les années 1980. L’abandon par les réformateurs
au sein du pouvoir de l’utopie révolutionnaire
et de la théorie de la lutte des classes favorise
la montée d’intellectuels « pragmatistes
» qui participent directement à l’orientation
de la réforme, dont les aspects techniques sont
autant sinon plus mis en avant que les enjeux idéologiques.
Les débats sur les réformes économiques
en particulier sont mieux mis en valeur que dans le livre
de Chen Yan, sans doute en raison de la participation
directe de l’auteur à ceux-ci. Cette différence
d’accentuation est solidaire de la description que
fait Zhang Lun de la transformation d’une partie
des intellectuels en conseillers techniques du régime
qui, souvent au prix de l’abandon de leur sens critique,
répondent au besoin qu’a le pouvoir de remplacer
les spécialistes décimés pendant
le régime maoïste.

Si l’ouvrage offre un bon aperçu
de l’ouverture et de la diversification des champs
des sciences humaines et sociales – dont l’auteur
montre comment elles ont accompagné le retour du
pouvoir à « la pratique », c’est-à-dire
à la confrontation avec la réalité
des situations –, ainsi que des arts et de la littérature,
on aurait cependant aimé qu’une place plus
importante soit accordée aux débats d’idées,
dans leurs enjeux et leurs résonances, leurs contradictions
et leurs limites. Le dernier chapitre est consacré
à un survol des années 1990 au cours desquelles
pourtant, les chmps de réflexion se diversifient
et se complexifient tandis que les intellectuels s’interrogent
plus que jamais sur leur rôle, leur fonction et
leurs rapports avec le pouvoir. En quoi par exemple «
la naissance du régime communiste puis la Révolution
culturelle représentent les points culminants de
la vague radicale et gauchiste de la pensée chinoise
à l’époque moderne » (p.125)
? La question aurait mérité plus ample analyse.

Son engagement personnel pousse l’auteur
à conclure sur une note optimiste qui met l’accent
sur deux parenthèses dissidentes en 1994-1995 et
surtout en 1998, cependant bien vite réprimées,
et sur « un grand mouvement de la défense
des droits » qui embraserait toute la société.
S’il est vrai que ce dernier prend de l’ampleur
à la fin des années 1990, il ne doit pas
faire oublier la profonde dépression dans laquelle
fut plongée l’intelligentsia au lendemain
de 1989, le cynisme généralisé qui
gagna la société et le pouvoir, de même
que l’émergence de nouveaux intellectuels
idéologues, nationalistes et néo-conservateurs,
qui tentèrent de renforcer la légitimité
du pouvoir, ébranlée par la répression
du mouvement démocratique. Moins détaillé
et systématique que l’ouvrage de Chen Yan,
ce livre constitue néanmoins une bonne introduction
aux problèmes de la réforme et de la modernisation
chinoises.

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