Chen Yung-Fa, Zhongguo gongchan geming qishi nian

L’auteur de l’ouvrage de référence
Making Revolution (1), nous
livre ici une synthèse magistrale de soixante-dix ans
d’histoire de la révolution communiste chinoise,
de la fondation du Parti communiste chinois (PCC) dans les
années 1920, aux années 1990. Dans Making Revolution,
Chen Yung-Fa avait montré que, pendant la guerre sino-japonaise,
la construction de l’Etat-Parti fut centrale : la révolution,
loin d’être issue de mouvements de masse spontanés,
fut le résultat d’actions politiques localisées
s’attachant à organiser le PCC dans les zones
rurales de la Chine centrale et orientale.


L’auteur confirme ici ce point fondamental, et montre
également l’importance des conceptions idéologiques
et des perceptions des dirigeants communistes du processus
révolutionnaire. Nous avons là une histoire
générale classique du communisme chinois : le
mouvement des idées et les événements
nationaux sont retracés dans le contexte international.
Mais aussi à travers le parcours des différentes
personnalités de la révolution et de leurs influences
réciproques : les chefs charismatiques du PCC, Chen
Duxiu, Mao Zedong, Deng Xiaoping ; ainsi que les dirigeants
et conseillers soviétiques, et d’autres personnalités
qui impulsèrent les soulèvements paysans. Les
problèmes politiques et sociaux clairement posés
donnent lieu à des descriptions remarquablement analytiques
et synthétiques des principaux événements
révolutionnaires. L’auteur souligne que la révolution
chinoise fut avant tout impulsée par les élites
du Parti et de la société dont il nous permet,
par le vocabulaire employé, de distinguer les différentes
composantes.


Le plan chronologique en trois grandes parties, «
la prise du pouvoir » du début des années
1920 à 1949, la « révolution ininterrompue
» des années 1950 à la fin de la Révolution
culturelle, « Adieu la Révolution », est
approprié : nous voyons comment, par leur idéologie,
leurs actions, leurs affrontements, les principales personnalités
politiques ont façonné le processus révolutionnaire.
La société est décrite sous l’angle
du contrôle de l’Etat-Parti et de la marge d’action
laissée aux acteurs sociaux, en particulier aux intellectuels.
Chen Yung-Fa veille également à distinguer de
la réalité sociale les constructions purement
idéologiques ; ainsi les catégories sociales
du PCC — comme celle des « paysans riches »
— élaborées à des fins politiques,
à travers lesquelles la société est généralement
analysée dans les documents du Parti.


Pour expliquer la défaite du Guomindang (GMD), Chen
Yung-Fa aborde trois problèmes fondamentaux liés
à la construction du pouvoir du PCC : le nationalisme,
la structuration du pouvoir à la base, la réforme
et le contrôle idéologiques. Dans ces trois domaines,
le PCC a réussi là où le GMD a échoué
: le soutien des masses — en particulier des paysans
pauvres —, une excellente stratégie militaire
et une stratégie politique visant à obtenir
l’appui des élites des classes moyennes et supérieures
déçues par le GMD, ont permis la victoire militaire
et politique du PCC. L’auteur aborde ensuite la question
suivante : quelles sont les raisons de la réussite
de la modernisation économique à Taiwan et de
l’échec du PCC à suivre le modèle
« idéal » de modernisation de l’Europe
et des Etats-Unis ? Ce point de vue pose problème dans
la mesure où il se place dans une perspective «
occidentale » et déterministe.


L’auteur montre le contrôle sans précédent
de l’Etat-Parti sur la société rurale
et urbaine par l’intermédiaire des cellules du
PCC et des unités de travail isolées les unes
des autres. L’absence de liberté économique
et culturelle se renforce après la répression
de 1957 et le « grand bond en avant » qui, par
la suppression totale de l’économie commerciale,
entraîne la régression vers une « économie
naturelle » d’autosubsistance. Mais Chen Yung-Fa
montre également qu’à l’époque,
dans le contexte du développement du nationa- lisme
chinois, le problème des intellectuels n’était
pas tant de moderniser la Chine sur le modèle «
occidental » que de définir une voie nationale
de modernisation.


En effet, l’auteur souligne que, avant de devenir
l’affaire de révolutionnaires professionnels,
la révolution communiste fut d’abord celle d’un
petit groupe d’intellectuels idéalistes, influencés
par l’anarchisme et le marxisme-léninisme découverts
au Japon. La participation de tous les intellectuels fut fortement
encouragée par le PCC jusqu’à la campagne
antidroitière de 1957.


L’évolution de l’idéologie du
PCC est replacée dans le cadre des rapports avec Sun
Yat-sen, le Guomindang et le mouvement communiste international.
Sont soulignées l’empreinte durable de l’anarchisme,
ainsi que la dépendance à l’égard
du mouvement communiste international, en particulier sur
le plan financier, et le rôle des conseillers russes
dans les choix stratégiques révolutionnaires.


Chen Yung-Fa rappelle que les mouvements paysans de 1926-1927
ont été lancés par des intellectuels
issus de grandes familles de notables ruraux comme Peng Pai
et Shen Dingyi. Le mouvement ouvrier des années 1920
est remarquablement décrit et analysé. S’appuyant
sur les ouvrages de Jean Chesneaux et d’Elizabeth Perry,
Chen Yung-Fa montre que malgré la concurrence d’autres
mouvements ouvriers, le PCC réussit à s’implanter
dans le monde ouvrier et à renforcer sa position au
sein du Front uni en mobilisant dans les limites semi-légales
et légales laissées par le Guomindang. Cette
stratégie rassurait les ouvriers. Après les
grèves ouvrières de 1925, les membres du PCC
entrés au Guomindang tentèrent de prendre le
pouvoir, mais il ne s’agissait pas d’un projet
prémédité. La stratégie du Guomindang
fut alors de pousser le PCC vers la lutte illégale,
laquelle aboutira à la répression de 1927 et
à la fin du premier Front uni.


ChenYung-Fa démantèle également quelques
mythes : par exemple celui de Chen Yonggui, consacré
par Mao héros national pendant la Révolution
culturelle. On apprend que le secrétaire de la grande
équipe de production de Dazhai avait mené la
collectivisation des terres et des moyens de production en
recourant à la force et à la violence, au lieu
de suivre les principes du Parti et de récompenser
les paysans en fonction de leur attitude dans le travail et
de leur conformité idéologique.


Au total, Chen Yung-Fa signe un ouvrage de référence
du mouvement communiste chinois, vivant, remarquablement illustré
et agréable à lire. Y manque cependant une introduction
faisant l’analyse critique des principales sources utilisées,
comme la biographie de Mao par Xing Zilin (2).

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