Des Etats-Unis à la Chine
Historique des investissements taiwanais à l’étranger

Dans les années 60 et 70, le gouvernement
taiwanais se préoccupe plus d’attirer les investisseurs
étrangers afin d’assurer le développement économique
de l’île que d’encourager les entrepreneurs de Taiwan
à aller produire outre-mer. C’est tout l’objet
de la promulgation en 1960 de la loi d’encouragement à
l’investissement (Statute for Encouragement of Investment)
et de la création en 1966 de trois zones de transformation
pour l’exportation (Export Processing Zones).

De fait, entre 1966 et 1979, selon les chiffres
de la balance des paiements, les investissements directs étrangers
à Taiwan (principalement américains et japonais) s’élèvent
à 798 millions de dollars, tandis que les investissements
directs taiwanais à l’étranger n’atteignent
que 28 millions de dollars US. Entre 1980 et 1986, malgré
une certaine progression par rapport à la période
précédente, les investissements directs taiwanais
à l’étranger ne représentent encore qu’un
quart des investissements directs étrangers à Taiwan.

1987 : une année charnière

Si les investissements étrangers continuent
d’augmenter jusqu’en 1989, dès 1987 les investissements
taiwanais prennent un rythme bien plus élevé. Pour
la seule année 1987, le montant des investissements directs
taiwanais à l’étranger équivaut à
celui des investissements directs étrangers à Taiwan.
En 1988 et 1989, les premiers sont en moyenne quatre fois supérieurs
aux seconds. Cela est encore vrai en 1990, même si cette année-là
marque un ralentissement des deux types d’investissement. Si
l’on regarde la part de l’investissement direct taiwanais
à l’étranger par rapport au Produit Intérieur
Brut (PIB) au cours de la période, on constate la même
évolution : cette part est multipliée par dix en 1987,
puis encore par cinq l’année suivante, atteint son niveau
le plus haut en 1989, et redescend un peu en 1990.

En fin de compte, quel que soit le mode de
comparaison, 1987 apparaît comme une année charnière
dans l’évolution des investissements directs taiwanais
à l’étranger.

Quels déterminants possibles ?

Le mouvement d’investissements taiwanais
à l’étranger à partir de 1987 peut trouver
des éléments d’explication dans l’évolution
des conditions macroéconomiques à Taiwan pendant les
années 1980.

D’abord, nous pouvons constater une augmentation
substantielle du coût du travail sur l’île. De
12 186 de dollars NT en 1984, le salaire mensuel moyen par employé
dans l’industrie passe à 15 374 dollars NT en 1987 (+26,2%),
puis à 19 537 dollars NT en 1989 (+27,1%), soit une croissance
annuelle moyenne de 9,9% (1) (8,4% à prix constants 1991)
(2).

En 1984, la Labor Standards Law (LSL) est promulguée.
A n’en point douter, par les normes qu’elle introduit
quant au salaire minimum, au paiement des retraites, des primes
de licenciement, des primes pour les heures supplémentaires,
aux congés payés annuels, aux primes de fin d’année…etc,
cette loi contribue à augmenter le coût de la main-d’oeuvre.
De plus, par son effet rétroactif concernant les retraites,
elle mécontente et inquiète les employeurs, même
si dans le même temps elle améliore sensiblement le
sort des ouvriers. L’effet de la LSL est accentué par
la pénurie de main-d’oeuvre non qualifiée dont
souffre le secteur manufacturier. En 1988, la Direction générale
du budget, de la comptabilité et des statistiques (Directorate-General
of Budget, Accounting and Statistics [DGBAS]) estimait que 214 677
ouvriers manquaient pour satisfaire la demande de main-d’oeuvre
dans ce secteur (3). La demande étant supérieure à
l’offre, le “prix” du travail, à savoir le
salaire, a tendance à augmenter. Nous pourrions ajouter que
la levée de la loi martiale en 1987 et donc la libéralisation
du climat politique de l’île se traduit non seulement
par la reconnaissance des partis d’opposition, mais également
par une plus grande liberté d’action pour les syndicats,
qui peuvent ainsi avancer des revendications, notamment salariales.

La structure industrielle de l’économie
taiwanaise privilégiant les secteurs intensifs en main-d’oeuvre,
la hausse du coût du travail est fortement ressentie dans
l’industrie locale.

A l’augmentation du coût du travail
s’ajoutent d’autres éléments qui contribuent
à accroître le coût global de la production.
D’une part, l’accumulation d’une énorme réserve
de devises à Taiwan a engendré une pression inflationniste,
particulièrement dans le secteur de l’immobilier. Les
entreprises louant leurs locaux ont vu leur loyer grimper, ce qui
a élevé significativement leurs coûts de fonctionnement.
D’autre part, l’émergence de mouvements de protection
de l’environnement a exercé une pression nouvelle sur
les entreprises polluantes. La lutte contre la pollution crée
immanquablement des coûts supplémentaires, lesquels
doivent être intégrés au prix des produits si
les firmes ne veulent pas diminuer leur marge.

Ces éléments expliquent assez
bien le mouvement d’investissements taiwanais à l’étranger
à partir de 1987. Le marché taiwanais étant,
de par sa taille même, limité, les firmes locales —
essentiellement des PME — se sont très vite tournées
vers les marchés étrangers en exportant leurs produits.
Intensifs en main-d’oeuvre non qualifiée — abondante
et bon marché dans les années 60 et 70 à Taiwan
—, ces produits sont demeurés longtemps compétitifs
internationalement. La hausse des coûts de production du début
des années 80 risquant de faire perdre aux entrepreneurs
taiwanais cet avantage, ils délocalisent leurs activités
dans des régions plus favorables.

Ce phénomène est encore accentué
au milieu des années 80 par l’appréciation forte
et rapide de la monnaie taiwanaise, le dollar NT, par rapport au
dollar US. Pour 1 dollar US, le taux de change passe de 39,90 dollars
NT en 1985 à 35,55 dollars NT en 1986, puis à 28,60
dollars NT en 1987, soit une croissance de la valeur du dollar NT
de près de 40% en deux ans (4). Cette appréciation
de la monnaie taiwanaise vis-à-vis du billet vert a pour
effet mécanique d’augmenter le prix des produits taiwanais
à l’exportation. Les biens fabriqués à
Taiwan étant largement banalisés, leur élasticité-prix
est forte. Directement concurrencés par les pays à
plus faible coût de main-d’oeuvre, les entrepreneurs
voient donc se profiler à l’horizon une diminution de
la demande de leurs produits. Fabriquer ces produits à l’étranger
permet non seulement de maintenir de bas coûts de production,
mais aussi de moins subir la hausse du dollar NT.

Une situation plus complexe qu’il n’y
paraît

Devant l’augmentation des coûts
de production et le risque pour bon nombre d’entreprises tournées
vers l’exportation de ne plus pouvoir vendre leurs produits
devenus trop chers sur le marché international, il semble
naturel de chercher à aller produire là où
les conditions macroéconomiques sont plus favorables qu’à
Taiwan, comme nous venons de le montrer. Pourtant, cette explication,
aussi fondée soit-elle, ne permet de comprendre qu’une
partie du phénomène.

En effet, bien qu’il soit indiscutable
que l’économie taiwanaise connaisse, au milieu des années
80, une réelle modification de ses conditions macroéconomiques
sur l’île, ce changement n’arrive pas brusquement
— il est le résultat d’une évolution, et
n’est peut-être pas aussi profond qu’il n’y
paraît.

Du point de vue du coût du travail, il
faut rappeler que les salaires à Taiwan ont commencé
à augmenter bien avant 1987 : le salaire mensuel dans l’industrie
a crû en moyenne de 13,2% par an entre 1979 et 1984 (6 558
dollars NT en 1979, 12 186 en 1984), cela avant même la promulgation
de la LSL (5). Il semblerait que cette loi, qui couvre à
cette époque moins de la moitié des personnes disposant
d’un emploi (42,7% en moyenne entre 1984 et 1989) (6), a eu
un effet autant “psychologique” sur les chefs d’entreprise
que “réel” sur le niveau des salaires. En outre,
en même temps que les salaires augmentaient, la productivité
du travail s’est elle aussi accrue — +18,2% entre 1984
et 1987 (salaires +26,2%), +19,0% entre 1987 et 1989 (salaires +27,1%)
—, ce qui réduit proportionnellement l’augmentation
des coûts unitaires de production (7). Quant aux syndicats,
même légalisés, leur pouvoir de négociation
reste faible, d’autant que toute grève risque d’être
sanctionnée par des licenciements.

En ce qui concerne la protection de l’environnement,
la pression populaire contre l’installation d’entreprises
polluantes est limitée et, malgré la création
en août 1987 d’une Agence pour la protection de l’environnement,
la loi reste peu ou pas appliquée par les entreprises. La
hausse des loyers enfin, si elle est vivement ressentie par les
entreprises louant leurs locaux, profite a contrario aux
firmes propriétaires, qui voient là une source potentielle
de revenus supplémentaires.

Toutes ces nuances font qu’il est légitime
de se poser la question suivante : pourquoi le grand mouvement d’investissements
taiwanais à l’étranger ne s’est-il pas produit
avant 1987 ? Par ailleurs, si l’on ne peut nier leur caractère
massif à compter de 1987, il n’en reste pas moins que
les entreprises taiwanaises investissaient déjà à
l’étranger, même si c’était de façon
moindre, avant cette date. Dès lors, quels facteurs déterminaient
ces investissements avant 1987 ?

Des années 80 aux années 90
: les grandes tendances de l’investissement taiwanais à
l’étranger

L’observation des investissements directs
taiwanais à l’étranger (IDE) tels qu’ils
apparaissent dans la balance des paiements nous conduit à
distinguer trois périodes (voir tableau 1) :

– jusqu’en 1987 (IDE annuels inférieurs
à 100 millions de dollars US jusqu’en 1986, avec un
maximum à 704 millions de dollars US en 1987),

– de 1988 à 1990 (IDE annuels compris
entre 4 et 7 milliards de dollars US),

– de 1991 à 1995 (IDE annuels compris
entre 1,8 et 2,6 milliards de dollars US).

Pour chacune de ces périodes, nous allons
tenter de présenter les grands traits de l’investissement
taiwanais à l’étranger, en nous fondant sur les
statistiques du ministère taiwanais des affaires économiques
(MOEA). Notons tout de suite que ces statistiques ne donnent qu’une
partie de la réalité car elles ne rendent compte que
des projets d’investissement qu’il a approuvés.
Or un grand nombre d’entreprises taiwanaises ne déclarent
pas leurs investissements à l’étranger. Les chiffres
présentés permettent néanmoins de mettre en
lumière quelques grandes tendances.

Jusqu’en 1987 : des investissements sous
le régime du contrôle des changes

Selon une enquête réalisée
par Chen Tain-Jy, la principale motivation des entrepreneurs taiwanais
avant 1987 est le “développement de leur marché”,
loin devant “l’approvisionnement en matières premières”
(8).

Jusqu’en 1987, près des deux-tiers
des IDE taiwanais se dirigent vers les Etats-Unis (9). Les secteurs
privilégiés y sont les “appareils électroniques
et électriques” (50%) et les “services” (23,4%)
— dont 9,4% pour “banques et assurances” et 6,8%
pour “commerce” (10).

Durant cette période, le marché
américain est de loin le premier marché d’exportation
des entreprises taiwanaises. Il représente plus d’un
tiers des exportations entre 1969 (date du premier investissement
taiwanais aux Etats-Unis) et 1982, et près de la moitié
entre 1983 et 1987 (11). En 1984, les produits électroniques
et électriques deviennent le premier secteur d’exportation
(11). Or, entre 1984 et 1987, trois-cinquièmes (59,2%) des
investissements taiwanais aux Etats-Unis concernent ce secteur,
alors que ce chiffre ne s’élevait qu’à 16,9%
pour toute la période 1969-1983 (12). Ainsi, par des investissements
massifs dans les produits électroniques et électriques,
les entrepreneurs taiwanais cherchent à protéger et
développer un marché en pleine expansion. En effet,
l’investissement dans des réseaux de commercialisation
permet de s’assurer des débouchés sur le marché
américain.

Les investissements dans les banques et assurances,
quant à eux, ont pour objet de pénétrer un
secteur financier fortement réglementé sur l’île
puisqu’il est est strictement contrôlé par le
gouvernement taiwanais au moins jusqu’au début des années
90. Avant 1989, les banques commerciales privées ne pouvaient
pas s’établir à Taiwan, et les entrepreneurs
qui désiraient investir dans ce secteur devaient le faire
à l’étranger. Le choix des Etats-Unis, où
le secteur bancaire est bien développé, était
dès lors assez naturel.

Dans le même temps, selon les statistiques
du MOEA, un cinquième des IDE taiwanais se dirigent vers
les pays de l’ASEAN (voir tableau 2). Ils concernent principalement
les secteurs “papier et produits du papier” (28,7%), “produits
chimiques” (20,9%) et “textile” (13%) (13). L’objectif
est plutôt ici de s’assurer un approvisionnement en matières
premières (bois, fibres…). L’exploitation de la forêt
indonésienne — plus de 45% des investissements taiwanais
en Indonésie se tournent vers le secteur papier et produits
du papier (14) — pour la fabrication de la pâte à
papier illustre bien cette tendance.

Pendant toute cette période, les investissements
taiwanais à l’étranger se trouvent sous le régime
du contrôle des changes, et sont limités par la “loi
réglementant la sélection et le traitement des projets
d’investissement et de coopération technique à
l’étranger”. Cette loi impose des conditions srictes
aux entreprises à la fois au niveau des secteurs d’investissement
autorisés et de la structure financière de la firme.
Jusqu’en 1987, les investissements à l’étranger
sont donc surtout réalisés par des grandes sociétés
qui disposent de ressources suffisantes. Par exemple, fin 1986,
l’ensemble des investissements taiwanais dans le secteur papier
et produits du papier émanaient d’une seule entreprise
taiwanaise : fin 1981, elle avait investi 3 920 000 dollars US ;
en 1982, elle investissait encoe 1 960 000 dollars, puis de nouveau
4 900 000 dollars en 1984 et 1 290 000 dollars en 1986, pour un
total de 12 070 000 dollars à la fin de l’année
1986 (15).

1988-1990 : Investissements et restructuration
de l’économie taiwanaise

Nous avons vu que la détérioration
des conditions macroéconomiques à Taiwan a engendré
le besoin d’investir à l’étranger. Pourtant,
si cette condition est nécessaire, elle n’est pas suffisante.
Il ne suffit pas en effet de vouloir investir à l’étranger,
encore faut-il le pouvoir. Des éléments à la
fois politiques et économiques peuvent permettre de comprendre
pourquoi le grand mouvement des investissements taiwanais à
l’étranger ne s’est pas produit avant 1987.

Du côté politique, c’est
en 1987 que les autorités de Taipei lèvent la loi
martiale et assouplissent le contrôle des changes. De plus,
l’article 13 de la “loi sur les entreprises”, qui
stipulait que le montant de l’investissement à l’étranger
ne devait pas dépasser 40% du capital propre de la maison-mère,
est modifié : cette limite est supprimée, si toutefois
le projet d’investissement est approuvé par l’assemblée
générale des actionnaires.

Du côté économique, pour
pouvoir investir à l’étranger, il faut avoir
suffisamment de ressources. De 1982 à 1986, le surplus commercial
de Taiwan n’a cessé de croître, passant de 3,6
milliards de dollars US pour l’année 1982 à 16,6
milliards pour l’année 1986, atteignant un montant cumulé
de 46,8 milliards pour l’ensemble de la période (16).
Cela a contribué à gonfler les réserves en
devises, d’autant que le taux d’épargne moyen des
ménages sur la même période s’élevait
à près du quart de leur revenu disponible (24,4%)
(17). Cette réserve en devises a constitué une ressource
importante pour l’investissement à l’étranger.
En outre, l’appréciation du dollar NT par rapport au
dollar US, en élevant le pouvoir d’achat de la monnaie
taiwanaise à l’étranger, constitue une incitation
supplémentaire à investir.

En fait, cette appréciation du dollar
NT va jouer un rôle de catalyseur. D’une part l’accumulation
d’une large quantité de devises fait craindre aux autorités
taiwanaises une poussée inflationniste. D’autre part,
estimant que le déficit commercial croissant des Etats-Unis
vis-à-vis de Taiwan (9,8 milliards de dollars US en 1984,
16 milliards en 1987) (18) est dû en grande partie à
la forte sous-évaluation du dollar NT par rapport au dollar
US, le gouvernement américain fait pression (menace protectionniste)
sur le gouvernement taiwanais pour qu’il relâche son
contrôle sur le dollar NT.

Ces deux éléments conduisent
à un assouplissement du contrôle des changes en juillet
1987. Cette mesure aura des conséquences en cascade. D’abord
des capitaux considérables affluent de l’étranger
à Taiwan afin de spéculer sur la monnaie taiwanaise,
élevant ainsi brusquement sa valeur par rapport au dollar
américain. Ensuite, les Taiwanais disposant de liquidités
nouvelles investissent à tout-va non seulement à la
bourse, mais également dans les terrains, l’immobilier
ou même des maisons de placement “souterraines”,
ce qui provoque la hausse soudaine de la bourse de Taipei, ainsi
que du prix des terrains et des loyers. Cette spéculation
à la fois boursière et immobilière aboutit
à une gigantesque accumulation de liquidités et à
une envolée de la valeur des actifs, ce qui engendre un effet
de réaffectation de portefeuille et pousse vers l’investissement
à l’étranger. La balance des paiements indique
ainsi entre 1988 et 1990 de larges investissements, non seulement
directs, mais aussi de portefeuille, à destination de l’étranger
(3,6 milliards nets d’investissements de portefeuille à
destination de l’étranger sont comptabilisés
par la Banque centrale entre 1988 et 1990) (19).

Selon les statistiques du MOEA, l’ASEAN
et la Chine continentale représentent à elles deux
44,7% du total des investissements taiwanais, alors que leur part
ne s’élevait qu’à 20,4% sur la période
1959-1987 (voir tableau 3). Inversement, les Etats-Unis ne représentent
à peine plus qu’un tiers (près des deux-tiers
jusqu’en 1987). Cela signifie que le mouvement d’investissements
taiwanais à l’étranger qui a démarré
en 1987 s’est dirigé principalement vers les pays à
bas coût de main-d’oeuvre, ce qui confirme la hausse
des coûts de production comme facteur déterminant de
ces investissements. L’enquête menée par Chen
Tain-Jy (20) ne fait qu’appuyer cette idée. La première
motivation de l’investissement à l’étranger
après 1987 reste le “développement du marché”,
mais avec cette fois en deuxième position “l’utilisation
d’une main-d’oeuvre à bon marché”.
Deux autres enquêtes réalisées en 1991 par la
Chinese National Federation of Industries (CNFI) et en 1992 par
le Council for Economic Planning and Development (CEPD) (21) précisent
que les entrepreneurs taiwanais investissent dans les pays de l’ASEAN
principalement pour y trouver une main-d’oeuvre bon marché
puis, par ordre d’importance, pour développer leur marché,
diversifier les risques (notamment le risque de change) et profiter
de terrains peu coûteux. Les motivations de l’investissement
en Chine continentale sont très proches : main-d’oeuvre
et terrains peu onéreux, développement du marché
et approvisionnement en matières premières.

Pour autant, entre 1988 et 1990, les investissements
directs taiwanais aux Etats-Unis se poursuivent. Les enquêtes
de 1991 et 1992 montrent que la première motivation pour
investir aux Etats-Unis est le développement du marché,
puis l’acquisition et le développement de nouvelles
technologies, et la collecte d’informations sur le marché.

Durant cette période, nous sommes donc
en présence d’un double phénomène : des
investissements massifs dans l’ASEAN et en Chine continentale
avec l’objectif de réduire les coûts de production
; des investissements qui continuent aux Etats-Unis pour assurer
des débouchés pour les produits et, élément
nouveau, développer de nouvelles technologies. Pourquoi ce
double phénomène ? Parce que l’économie
taiwanaise a réagi au choc résultant de la hausse
des coûts de production et de l’envolée du dollar
NT. La réallocation des avoirs s’est traduite par des
investissements à la fois dans des pays à bas et à
hauts revenus. Dans le même temps, l’économie
taiwanaise a dû se restructurer, en passant d’une technologie
standardisée à une technologie de pointe. Or pour
cette procédure le marché est souvent imparfait, et
il est devenu plus difficile pour les entreprises taiwanaises de
simplement acheter de la technologie sur le marché. C’est
la raison pour laquelle elles investissent aux Etats-Unis. Le choix
du sud-est asiatique et de la Chine continentale parmi les pays
à bas salaire peut s’expliquer sans doute par la proximité
géographique et pour l’affinité culturelle (large
communauté de Chinois dans les pays de l’ASEAN). Quant
aux investissements en Amérique centrale et du sud, ils ont
peut-être été en partie encouragés par
les mesures d’incitation à l’investissement dans
le Bassin des Caraïbes et en Amérique centrale prises
par les autorités de Taipei dès juillet 1984. Néanmoins,
l’ASEAN et le continent chinois sont incontestablement la destination
privilégiée des entrepreneurs taiwanais.

Les années 1990 : le poids croissant
de la Chine continentale

Le crack boursier d’octobre 1990 à
Taipei marque en quelque sorte la fin de la flambée d’investissements
à l’étranger des trois années précédentes.
Néanmoins, ceux-ci vont se poursuivre, et le continent chinois
va en accueillir une part de plus en plus grande (voir tableau 4).

Le 6 octobre 1990, le MOEA annonce les “dispositions
sur la coopération technologique et l’investissement
indirect sur le continent”, reconnaissant par là les
investissements indirects (c’est-à-dire via un pays
tiers) des firmes taiwanaises en Chine continentale. A compter de
cette date il apparaît dans les statistiques du MOEA que les
investissements taiwanais sur le continent chinois ne cessent d’augmenter,
au détriment notamment de la Malaisie et de la Thaïlande.

Nous pouvons également constater au
cours de cette période une relative diversification géographique
des investissements taiwanais. Le Vietnam semble attirer de plus
en plus d’investisseurs et Hong Kong semble jouer un rôle
plus important qu’auparavant. La part des Etats-Unis continue
apparemment de décroître au profit du reste du continent
américain. Des projets d’investissement voient le jour
en Europe, notamment en 1992-1993.

Ce phénomène peut trouver des
explications d’ordres interne et externe. Au niveau interne,
la structure industrielle taiwanaise se diversifie et, ce faisant,
devient plus complexe. Certains secteurs fabriquent des produits
“banalisés”, tandis que d’autres produisent
des biens différenciés à plus haute valeur
ajoutée. Intégrations verticales, investissements
croisés et échanges intrabranche se mettent en place.
Cela conduit à des investissements dans plusieurs pays à
la fois afin de profiter d’avantages différents. Au
niveau externe, des pays de l’ASEAN (Malaisie, Thailande) ont
connu eux aussi une modification de leur structure industrielle.
Le niveau de vie dans ces nouveaux “petits dragons” s’est
élevé, de même que le coût de la main-d’oeuvre.
D’autres pays sont alors devenus plus attractifs : c’est
le cas du Vietnam, qui fait partie de l’ASEAN depuis le 1er
janvier 1995.

Les investissements taiwanais à Hong
Kong sont pour une large part liés aux investissements en
Chine continentale qui ont généré des exportations
de biens semi-finis et d’équipement de Taiwan vers le
continent. Cela a conduit à des investissements dans le secteur
commercial à Hong Kong, afin de permettre aux entreprises
taiwanaises de développer leurs exportations en s’appuyant
sur des maisons de commerce, elles aussi taiwanaises, situées
dans le Territoire (22).

Les années 90 sont également
celles du renforcement du protectionnisme et de la concurrence sur
les marchés internationaux, lesquels sont largement liés
à la régionalisation et à la globalisation
de l’économie. Les firmes taiwanaises sont d’autant
plus sensibles au protectionnisme qu’elles sont traditionnellement
largement tournées vers l’exportation et que l’énorme
excédent commercial de Taiwan vis-à-vis de certains
pays fait craindre des mesures de représailles. Or ce risque
est encore accru par le phénomène de régionalisation,
qui se traduit par des intégrations économiques régionales.
Plusieurs pays d’une même région se regroupent
afin de former un grand marché dans lequel les échanges
économiques sont favorisés et intensifiés,
alors que des barrières tarifaires ou non tarifaires visent
à restreindre la pénétration de produits étrangers
sur ce marché. C’est ainsi que la constitution du marché
unique européen le 1er janvier 1993 est probablement à
l’origine de l’augmentation des projets d’investissement
taiwanais en Europe en 1992-1993. L’objectif est de contourner
des barrières douanières en s’implantant directement
sur le marché.

La globalisation consiste pour les entreprises
à adopter une stratégie mondiale. Le marché
mondial est considéré comme un seul et unique marché
sur lequel les sociétés gèrent leurs activités,
au moyen de coopérations technologiques et d’investissements
internationaux. Or les entreprises taiwanaises manquent souvent
de marques reconnues dans le monde entier, de réseaux de
distribution et de capacités technologiques. C’est pourquoi
on peut assister à des fusions-acquisitions qui s’inscrivent
dans une stratégie d’acquisition d’une technologie,
d’un réseau de distribution ou d’un nom de marque,
aux Etats-Unis ou en Europe. C’est dans cet esprit que l’entreprise
taiwanaise President a acquis la firme américaine Wyndham
Baking Co. en 1990 et la marque Famous Amos en 1992, afin de pénétrer
le marché américain des “cookies” et autres
snacks (23).

De la fiabilité des estimations

Nous venons de présenter les grandes
tendances de l’investissement taiwanais à l’étranger
et en Chine continentale en nous basant sur les statistiques du
MOEA. Or la comparaison de ces statistiques avec celles des pays
d’accueil de l’investissement est éloquente (voir
tableaux 5 et 6). Que ce soit pour les pays de l’ASEAN ou le
continent chinois, le montant des investissements approuvés
par Taipei a toujours représenté moins d’un tiers
du montant des contrats d’investissement signés par
les entrepreneurs taiwanais. Cela signifie qu’il y a sous-évaluation
d’un côté ou surévaluation de l’autre,
ou encore les deux à la fois.

Les chiffres du MOEA représentent sans
aucun doute une sous-estimation de la réalité. Premièrement,
depuis l’assouplissement du contrôle des changes en juillet
1987, tout individu peut sortir de Taiwan cinq millions de dollars
US par an sans avoir besoin d’une autorisation préalable
de la Banque centrale. Deuxièmement, un grand nombre de firmes
taiwanaises ne déclarent pas leurs investissements au MOEA,
soit parce qu’elles investissent dans un secteur interdit,
soit parce qu’elles veulent éviter de payer des taxes.

Inversement, signer un contrat d’investissement
n’implique pas que la totalité de la somme prévue
va être effectivement investie. Les chiffres des accords d’investissement
sont donc surestimées, ce qui est confirmé par les
données publiées par Pékin sur les investissements
réels.

Or, particulièrement dans le cas de
la Chine continentale, même si l’on ne tenait compte
que des investissements dits “réels”, certains
éléments pourraient nous conduire à penser
que ceux-ci peuvent eux aussi parfois être surestimés.

D’abord les données sont collectées
par le ministère chinois de la coopération économique
et du commerce extérieur (MCECE) auprès des gouvernements
locaux. Ces derniers ont tendance à se livrer entre eux à
une guerre des chiffres, qui les pousse à surévaluer
le montant des investissements directs, afin d’offrir une image
de plus grande réussite économique. De plus, une partie
non négligeable de cet investissement direct prend la forme
de machines et d’équipements. Il est dès lors
aisé de surévaluer la valeur de ces actifs corporels
au moment de leur enregistrement comptable, d’autant que, dans
le cas de Taiwan, le matériel en question est souvent du
matériel d’occasion.

Ensuite, investissement taiwanais ne signifie
pas toujours argent taiwanais. En effet, il peut arriver que des
entreprises privées locales établissent des joint
ventures en partenariat avec des parents d’outremer. Le partenaire
chinois fournit le capital tandis que le partenaire “étranger”
(en l’occurrence taiwanais) ne fait guère qu’investir
son nom. Il se peut qu’il n’y ait même pas de transfert
de capital de l’étranger. Une forme plus courante de
falsification est l’investissement sur le continent par des
firmes chinoises du continent, mais enregistrées à
Hong Kong ou ailleurs. L’intérêt pour ces entreprises
chinoises est de bénéficier du traitement préférentiel
accordé uniquement aux entreprises étrangères
investissant sur le continent. Le capital en question se trouve
ainsi être de l’argent issu du continent, et qui y retourne
sous forme d’IDE.

Cependant, la difficulté à cerner
l’origine des capitaux peut conduire au raisonnement inverse.
Argent taiwanais ne signifie pas toujours investissement taiwanais.
Cette situation est d’autant plus plausible que les investissements
taiwanais sur le continent — tout comme le commerce entre les
deux rives — sont dits “indirects”. Ce terme est
utilisé pour se conformer à la politique des autorités
de Taipei interdisant tout contact direct avec le continent, que
ce soit pour des accords commerciaux ou d’investissement. Pour
autant, il s’agit bien d’investissements directs, au sens
où ils s’opposent aux investissements de portefeuille.
La conséquence majeure est que ce ne sont pas des entreprises
taiwanaises qui investissent sur le continent chinois, mais des
entreprises enregistrées à Hong Kong, à Singapour,
aux Etats-Unis… Comment les autorités continentales distinguent-elles
alors les entreprises à capitaux taiwanais de celles à
capitaux hongkongais ou américains ? En se référant
au passeport de l’investisseur ? Sur la base de sa déclaration
? La situation est suffisamment floue pour que l’on conclue
qu’une partie des investissements enregistrés comme
hongkongais ou américains sont en réalité des
investissements taiwanais, mais il est impossible d’en déterminer
l’ampleur.

En conclusion, il n’existe pas d’estimation
fiable des investissements taiwanais en Asie du sud-est et encore
moins en Chine continentale. Il n’en demeure pas moins que
ces deux destinations sont largement privilégiées
par les entrepreneurs taiwanais dont le coeur balance entre le sud
et l’ouest au gré des aléas politiques et économiques.

Xijin-Nanxiang : interaction du politique
et de l’économique

L’évolution des accords d’investissement
signés par les entrepreneurs taiwanais dans l’ASEAN
et en Chine continentale est un bon instrument de mesure du comportement
des investisseurs en réaction à des mesures politiques
ou à des facteurs économiques (voir tableau 7). Les
grandes tendances présentées plus haut ne sont pas
remises en cause. Nous cherchons simplement, en les affinant, à
dégager de nouveaux éléments d’explication.

Premièrement, avec un total de 2,7 milliards
de dollars US d’accords d’investissement à la fin
de 1987 (seulement 76,5 millions approuvés par Taipei), il
apparaît que le mouvement d’investissements taiwanais
dans l’ASEAN est plus fort que ne le laissaient supposer les
statistiques officielles taiwanaises, cela avant même l’assouplissement
du contrôle des changes. Cette propension des investisseurs
taiwanais à braver la loi par intérêt économique
est encore plus flagrante quand on observe la Chine continentale.
Car, alors que toute activité commerciale avec le continent
est considérée par Taipei comme un acte de trahison
— en décembre 1985, un homme d’affaires taiwanais
est condamné à douze ans de prison pour activités
de rébellion (activités d’investissement et de
commerce illégaux avec le continent) (24) —, il semble
qu’un nombre limité d’investissements aient eu
lieu dès 1982, et fin 1987 le MCECE comptabilise déjà
100 millions de dollars US d’investissements taiwanais. Pour
la période 1988-1990, nous observons le même phénomène
: 10 milliards de dollars US d’accords d’investissement
dans l’ASEAN et en Chine continentale (1,5 milliard approuvés
par Taipei).

Deuxièmement, nous constatons qu’à
partir de 1988, les investissements taiwanais en Chine continentale
progressent à peu près régulièrement.
Du côté de Taipei, la levée de la loi martiale
par Chiang Ching-Kuo — deuxième président de
la République de Chine à Taiwan — s’accompagne
de l’autorisation donnée aux citoyens taiwanais de rendre
visite à leur famille sur le continent. De nombreux Taiwanais
saisissent cette occasion pour aller faire des affaires et investir
de l’autre côté du détroit. Du côté
de Pékin, les autorités continentales annoncent en
juillet 1988 les “dispositions visant à encourager l’investissement
des Taiwanais”. Les incidents de la place Tian’anmen en
juin 1989 pourraient aussi avoir joué un rôle. En effet,
à la suite de ces incidents et de l’instauration par
les pays occidentaux de sanctions économiques à l’égard
de Pékin, les projets d’IDE en Chine ont brusquement
chuté, voire même été annulés.
Il semble que les hommes d’affaires taiwanais, après
avoir observé une certaine prudence pendant trois mois, en
aient profité pour s’engouffrer dans la brèche
ouverte par les Occidentaux, et combler le vide ainsi laissé,
par un apport supplémentaire de capitaux.

Troisièmement, de 1991 à 1993,
les investissements taiwanais en Chine continentale et dans l’ASEAN
évoluent de façon opposée : croissance en Chine,
baisse dans l’ASEAN. Il semble que la Chine se substitue progressivement
à l’ASEAN comme région d’accueil. Les motivations
à investir dans ces deux régions étant, nous
l’avons vu, proches, le décalage dans le temps est dû
essentiellement à des raisons politiques. Jusqu’alors
considérés comme illégaux, bien qu’approuvés
tacitement, les investissements indirects en Chine continentale
sont enfin légalisés en octobre 1990. Dans le même
temps est publiée une liste de 3 353 produits pour lesquels
l’investissement sur le continent est autorisé. L’objectif
de Taipei est d’essayer de contrôler, à défaut
de limiter, un mouvement déjà en marche. En fait,
toutes choses égales par ailleurs, les entrepreneurs taiwanais
ont plutôt avantage à investir sur le continent : langue
commune, main-d’oeuvre illimitée et bon marché,
conditions préférentielles accordées aux Taiwanais.

La montée en flèche observée
en 1992 (+60% par rapport à l’ensemble des années
précédentes) et 1993 (+80% par rapport à 1992)
peut s’expliquer par différents facteurs. Taipei a augmenté
le nombre de produits autorisés à l’investissement
(4 414 au 31 juillet 1992), et l’accès au marché
intérieur a été rendu possible par Pékin.
Certains gouvernements provinciaux (Guizhou le 10 décembre
1992 par exemple) ont annoncé un traitement préférentiel
de l’investissement des Chinois d’outre-mer. Il est également
probable que le caractère irréversible de l’intégration
de la République populaire de Chine (RPC) dans l’économie
de marché (approbation par le XIVème Congrès
du système d’économie de marché ; visite
de Deng Xiaoping dans le sud début 1992 pour encourager les
réformes économiques), ajouté à l’expansion
rapide de l’économie chinoise, auront contribué
à attirer moult nouveaux investisseurs taiwanais.

En 1993, la rencontre “Wang-Koo”,
le 26 avril à Singapour, premier contact semi-officiel entre
les deux rives, peut aussi avoir incité des grandes entreprises
taiwanaises à se lancer à leur tour sur le continent.
Enfin, Taipei modifie le 1er mars 1993 la réglementation
concernant les investissements indirects taiwanais sur le continent.
On peut penser que les nouvelles dispositions, qui visent à
accélérer les démarches pour investir en Chine
continentale — même si des limitations sont imposées,
notamment dans les secteurs de haute technologie —, ont plutôt
favorisé la vague d’investissements vers le continent.
Elles ont incidemment provoqué un rattrapage des déclarations
de projets d’investissement auprès du MOEA (voir tableau
4, année 1993).

Quatrièmement, en 1994-1995 se produit
apparemment un mouvement inverse à celui des trois années
précédentes : ralentissement du rythme des investissements
en Chine continentale, reprise des investissements dans l’ASEAN.

On peut avancer une explication d’ordre
politique. A la fin de l’année 1993, le gouvernement
taiwanais a encouragé les firmes taiwanaises à investir
dans le sud-est asiatique : c’est ce qu’on a appelé
la politique vers le sud (nanxiang zhengce). L’objectif
était de ne pas trop dépendre économiquement
de Pékin. Cependant, il semble que les entrepreneurs taiwanais
raisonnent plus en termes d’“intérêt économique”
qu’en termes d’“objectif politique” quand il
s’agit d’investir à l’étranger. Dès
lors, il convient d’ajouter des explications d’ordre économique.

Le ralentissement des accords d’investissement
en Chine continentale est peut-être dû aussi à
une modification des conditions économiques sur le continent
— hausse des prix des terrains, du coût du travail —
qui rend moins attractif l’investissement, notamment pour les
petites entreprises engagées dans des secteurs intensifs
en main-d’oeuvre. Certains problèmes rencontrés
sur le continent — difficultés d’approvisionnement
en électricité, mauvais état des routes, insuffisance
des moyens de transport, réseau de télécommunication
de faible qualité, ou encore inefficacité de l’administration
et corruption — peuvent également avoir découragé
certains investisseurs (25). Enfin, l’incertitude politique
liée à la succession de Deng Xiaoping a peut-être
incité certaines entreprises à adopter une position
d’attente, et à faire preuve de prudence en ne mettant
pas tous leurs oeufs dans le même panier.

L’évolution des investissements
taiwanais à l’étranger et en Chine continentale
trouve donc des éléments d’explication à
la fois dans l’économique et le politique.

L’immense marché — potentiel
— chinois exerce toujours un effet d’attraction irrésistible,
surtout sur une économie taiwanaise qui semble chercher un
second souffle. Mais investir en Chine n’est pas non plus dénué
de risques, comme en témoigne la menace militaire exercée
par Pékin sur l’île à la veille des élections
présidentielles du mois de mars 1996. Alors certains entrepreneurs
préfèrent opter pour l’Asie du sud-est. Si le
Vietnam a actuellement la cote, les problèmes ne sont pourtant
pas absents de la région : manque d’ouvriers non qualifiés
en Malaisie, racisme anti-chinois en Indonésie, problème
de langue et donc de communication en Thailande et aux Philippines.

De grandes firmes taiwanaises — Sampo
(Shengbao) dans l’électroménager, President (Tongyi)
dans l’agroalimentaire, voire Formosa Plastics (Taisu) dans
les produits chimiques — paraissent envisager leur futur à
partir du Continent, en investissant d’une manière plus
réfléchie et sur le long terme. L’augmentation
régulière depuis 1992 de la proportion des investissements
réels par rapport aux accords d’investissement (voir
tableau 6) en est d’ailleurs sans doute un signe. Reste à
savoir comment les PME taiwanaises, initiatrices du mouvement d’investissements
en Chine continentale, réagiront face à la hausse
des coûts de production qui a déjà commencé
dans certaines provinces. Il n’est pas sûr non plus qu’elles
voient d’un bon oeil la concurrence des grandes firmes venant
de Taiwan, ni même une réelle officialisation des relations
économiques entre les deux rives du détroit, elles
dont la force réside dans l’établissement de
relations informelles, parfois à la limite de l’illégalité
(26).

Mais ces perspectives économiques seront
probablement largement fonction de l’évolution des relations
entre Taipei et Pékin. La rétrocession de Hong Kong
au continent en juillet 1997 sera un moment clef dans la mesure
où beaucoup de firmes taiwanaises passent aujourd’hui
par Hong Kong pour investir sur le continent. Déjà,
à l’approche de 1997, des firmes taiwanaises se font
enregistrer à Singapour. Or, dans le même temps, des
hommes d’affaires taiwanais poussent le gouvernement de Taipei
à instaurer des liens directs avec Pékin afin de pouvoir
profiter pleinement de l’immense marché continental.
Xijin ou Nanxiang ? Marche vers l’Ouest ou vers
le Sud ? La réponse se trouve à la fois dans la sphère
économique et la sphère politique, sans doute même
dans les pressions et l’influence réciproques que ces
sphères exerceront l’une sur l’autre.

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