Dossier spécial élections
L’impact de la stratégie balistique de la Chine

En décembre 1995, les médias
internationaux, et notamment ceux de Hong Kong, s’étaient
complus à faire accroire la thèse selon laquelle la
Chine populaire avait pesé de manière déterminante
dans l’issue du scrutin. En dépit de la montée
du Nouveau parti chinois (NPC) et du score décevant enregistré
par le Parti démocrate progressiste (PDP), l’on sait
que le “facteur continental” a en réalité
joué un rôle secondaire dans le résultat de
cette consultation (1). A l’issue des élections présidentielles
taiwanaises de mars 1996, loin de relativiser l’importance
de ce facteur, la presse internationale lui accorde au contraire
des vertus insoupçonnées : la stratégie balistique
adoptée par les dirigeants de Pékin s’est retournée
contre eux et c’est donc grâce à ces derniers
que Lee Teng-hui a remporté la victoire que l’on sait.
Certes, nous serions tentés cette fois-ci de souscrire à
cette thèse, mais force est de constater que de nombreuses
raisons plus liées à la politique taiwanaise expliquent
les résultats de cette importante consultation.

La stratégie balistique de Pékin,
révélateur de la véritable politique continentale
des différents candidats

En juin 1995, au lendemain de la visite de
Lee Teng-hui aux Etats-Unis, le Parti communiste chinois (PCC) modifia
en partie sa politique taiwanaise : si les huit propositions énoncées
par Jiang Zemin en janvier restaient valables, Pékin décidait
d’accroître sensiblement sa pression militaire sur Taipei,
notamment à la veille de chaque consultation électorale
importante à Taiwan. Au début mars 1996, quelques
semaines avant la première élection d’un président
taiwanais (et chinois) au suffrage universel direct, cette pression
devait atteindre son paroxysme et déclencher une véritable
crise internationale : aux gesticulations de l’Armée
populaire de libération (APL), firent écho des mouvements
de la 7eme flotte américaine dans les environs immédiats
de l’île nationaliste. Si la réaction de Washington
favorisa une baisse rapide de la tension, sur la scène intérieure
taiwanaise, cette crise contribua surtout à obscurcir le
débat sur les relations avec la Chine populaire.

Les objectifs de Pékin et les moyens
mis en oeuvre

Tout avait commencé comme un bis
repetita
des opérations militaires d’intimidation
de l’automne dernier : dès janvier, il fut indiqué
que d’importantes manoeuvres de l’APL, réunissant
environ 400 000 hommes auraient lieu à la veille des élections
présidentielles taiwanaises (2). Peu après, la presse
de Hong Kong reprit le rôle que Pékin lui avait déjà
attribué quelques mois auparavant et publia en bonne place
de nombreuses informations inquiétantes sur les préparatifs
de “quasi-guerre” contre Formose (3).

Toutefois, l’on comprit rapidement que
les choses avaient pris une autre dimension. Le 24 janvier, le New
York Times
relatait des propos que des hauts fonctionnaires
chinois auraient tenus fin 1995 à Charles Freeman, ancien
secrétaire américain à la défense, selon
lesquels 1) l’APL avait préparé un plan d’attaque
de Taiwan au moyen de tirs de missiles, qui serait mis en oeuvre
après l’élection du 23 mars, à compter
d’une frappe par jour et ceci pendant trente jours, et 2) Pékin
ne craignait pas une intervention de Washington parce que les responsables
américains se préoccupaient plus du sort de Los Angeles
que de celui de Taiwan, une menace voilée de l’utilisation
de l’arme nucléaire contre les Etats-Unis au cas où
ceux-ci s’aventureraient à réagir (4). En dépit
du peu de crédit que l’on pouvait accorder aux déclarations
d’un homme politique réduit par les responsables chinois
au rôle de “petit télégraphiste”,
l’affaire fut suffisamment prise au sérieux par l’administration
Clinton pour que celle-ci annonce deux jours plus tard que les 19
et 20 décembre précédents, le porte-avion Nimitz
avait emprunté, “en raison du mauvais temps”, le
détroit de Formose pour rejoindre Hong Kong.

La publication de ce premier signal adressé
par Washington à Pékin ne troubla en rien la résolution
des militaires chinois. En février, les menaces d’attaque
limitée, notamment contre une île isolée de
la République de Chine se multiplièrent et, en dépit
de l’annonce officielle d’effectifs engagés dans
les manoeuvres de l’APL (150 000) bien plus bas que ceux prévus
par les Cassandre bien informées, firent monter l’inquiétude
à Taiwan : à cet égard, fort d’une garnison
de 500 hommes, c’est sur l’îlot de Wuchiu situé
à mi-chemin entre Quemoy et Matsu que la presse jeta son
dévolu (5).

Mais la nouvelle stratégie de Pékin
s’affirma clairement lorsque celle-ci devint balistique et
clairement provocatrice. En effet, pour la première fois,
Pékin admit alors ouvertement que sa politique à l’égard
de Taiwan, selon laquelle le développement des échanges
économiques entre les deux rives aurait favorisé la
réunification pacifique de la Chine, n’avait pas été
confirmée par les faits (6). D’autres moyens, politiques
et militaires, devaient désormais compléter cette
approche afin de mieux lutter pour “la réunification
rapide de la patrie”, selon les mots mêmes de Li Peng.
Ainsi, le 5 mars, l’APL annonça qu’elle procéderait
entre le 8 et le 15 mars à des tirs de missiles à
blanc aux portes de Keelung et de Kaohsiung, les deux principaux
ports de Taiwan (70% du trafic maritime) afin de montrer au gouvernement
de Taipei qu’elle était capable d’organiser un
blocus de l’île et donc d’asphyxier en peu de temps
l’économie taiwanaise (7). Le 8, Pékin passa
à l’acte et lança trois missiles M-9, deux à
48 km au large de la seconde ville et un à 35 km du port
septentrional de Formose. Le lendemain, l’APL annonçait
de nouvelles manoeuvres combinées et à tir réel
qui devaient se dérouler entre le 12 et le 20 mars cette
fois à seulement 70 km au sud-ouest des Pescadores (et au
large de Dongshan).

La Chine populaire était allée
trop loin. Pékin s’était rendu responsable non
seulement d’une grosse perturbation des trafics maritime et
aérien dans une région où ceux-ci sont particulièrement
intenses, mais de provocations qui auraient été considérées
par n’importe quel autre Etat comme un acte de guerre, un casus
belli
. Les Etats-unis se devaient donc de montrer à la
Chine la ligne à ne pas dépasser et ainsi réaffirmer
leur soutien à une solution pacifique de la question de Taiwan
et, dans l’attente de celle-ci, au maintien du statu quo
dans le détroit et de la sécurité dans la région.
Le 10 mars, Warren Christopher, le secrétaire d’Etat
américain, qualifiait les exercices chinois d’”imprudents”
et de “risqués” tandis que le Pentagone faisait
état de l’envoi du porte avions Independence (le bien
nommé !) et de son groupe naval dans les environs immédiats
de Taiwan (160 km à l’est). Le lendemain, “par
mesure de précaution”, le secrétaire à
la défense William Perry indiquait qu’un deuxième
porte-avions, le Nimitz, ainsi que ses bâtiments d’escorte
rejoindraient la zone peu avant les élections.

La réaction américaine provoqua
des vociférations de la Chine — Qian Qichen crut devoir
rappeler par exemple que Taiwan n’était pas un “protectorat
des Etats-Unis” et la propagande du PCC menacer la 7eme flotte
d’être “anéantie sous une mer de feu”
si elle s’aventurait dans le détroit (8) — mais
le discours martial des dirigeants de Pékin baissa notablement
de ton. Dès le 14, le chef d’état-major de l’APL,
Fu Quanyou, indiquait que la Chine avait besoin d’un environnement
pacifique et stable, et, le lendemain, Li Peng appela à un
développement plus rapide du Fujian tandis que Jiang Zemin,
devenu le promoteur de la politique musclée décidée
en juin 1995, et que Zhang Wannian, le principal chef militaire
chargé de sa mise en oeuvre, restaient muets. En outre, le
premier ministre chinois se contenta d’accuser l’administration
Clinton d’envoyer par ces mouvements un signal “trompeur
et dangereux” à Taipei et de lui déconseiller
d’envoyer le Nimitz dans le détroit si elle ne voulait
pas rendre la “situation plus compliquée”. Et sur
le terrain la décision de l’administration Clinton et
la préoccupation exprimée par de nombreuses capitales
asiatiques, et même européennes, incitèrent
Pékin à reculer. Seul un quatrième missile
sera lancé le 13 au large de Kaohsiung. Et si au même
moment, la Chine annonçait l’organisation, pour la période
du 18 au 25 mars, d’un troisième exercice militaire
sur l’île de Pingtan, à quelque 17 km de Tungchu,
l’îlot le plus excentré de l’archipel des
Matsu, ces manoeuvres, en raison notamment des gros problèmes
de logistique auxquels l’APL eut à faire face, n’eurent
pas plus que celles organisées dans la région de Dongshan
l’ampleur que nous promettaient les thuriféraires des
communistes chinois.

L’impact sur la campagne présidentielle
: un débat obscurci

Plus encore que lors des élections législatives
de décembre 1995, la crise internationale déclenchée
par Pékin domina la campagne électorale des présidentielles.
Bien que sur le fond les politiques continentales de quatre candidats
n’aient guère été modifiées, la
pression militaire de la Chine populaire a donné lieu à
des polémiques et des surenchères qui ont quelque
peu obscurci un débat resté avant tout — et dangereusement
— motivé par des considérations de politique
intérieure. Et face à la montée de la tension,
tout en appelant à l’unité, chaque candidat s’efforça
de montrer — imprudemment — qu’il possédait
la clé de toute amélioration des relations avec le
continent.

D’un côté, épousant
le discours de Pékin, Lin Yang-kang et Chen Li-an n’eurent
pas de mots assez durs contre Lee Teng-hui qu’ils accusèrent
par son “combat masqué pour l’indépendance”
de Taiwan d’être à l’origine de la crise
et de mettre directement en danger la sécurité du
pays. Perdant tout sang froid au plus fort de la tension, Chen alla
même jusqu’à déclarer que “choisir
Lee, c’est choisir la guerre” (9). Dénonçant
désormais une visite de Lee aux Etats-Unis qu’ils avaient
en son temps approuvée, ces anciens responsables du KMT proposaient
tous deux la négociation d’un traité de paix
et la formation d’un “commonwealth” (zhonghua
guoxie
) sur le modèle de l’Union européenne
avec la Chine populaire (10). Cependant, alors que l’un espérait
détendre les relations entre les deux rives en mettant en
sourdine la diplomatie pragmatique de Lee ainsi que sa volonté
de retourner à l’ONU, l’autre croyait pouvoir atteindre
cet objectif en instaurant des contacts personnels à un haut
niveau avec les responsables du PCC afin de convaincre ces derniers
des intentions pacifiques et du désir réunificateur
de la République de Chine (11). S’ils dénoncèrent
les exercices militaires de l’APL, afin de prouver à
Pékin leur sincérité, Lin, le Nouveau Parti
et Chen (ce dernier avec moins de vigueur) allèrent même
jusqu’à s’opposer à l’intervention
militaire des Etats-Unis dans la zone (12). Tablant sur l’inquiétude
de l’électorat, tant Lin et Hau Po-tsun, l’ancien
vainqueur de Quemoy (1958), d’une part, que le couple Chen-Mme
Wang Ching-feng, cherchèrent à jouer la carte pacifiste,
notamment auprès des jeunes, des femmes et des militaires
(à la retraite).

A l’extrême opposé de l’échiquier
politique, Peng Ming-min se propulsa également comme meilleur
interlocuteur possible des communistes chinois. Après s’être
montré, en février, favorable à l’instauration
de liaisons postales, maritimes et aériennes directes ainsi
qu’à l’organisation de relations de gouvernement
à gouvernement avec la Chine populaire, sous la pression
de la montée de la tension, le candidat indépendantiste
appela à la suspension de toute forme de coopération
ou d’échanges avec ce pays et, sans doute emporté
par son élan oratoire, proposa d’organiser des exercices
militaires au large de Shanghai (13). Favorable à l’intervention
américaine, Peng accusa — assez justement, il faut l’admettre
puisque l’US Navy n’a pas pénétré
dans les eaux territoriales taiwanaises — la République
populaire d’être la seule force étrangère
à s’ingérer dans les affaires intérieures
taiwanaises (14). Toutefois, il critiqua vivement l’attitude
ambiguë de Lee sur la question de l’indépendance,
seul moyen à ses yeux de faire de Taiwan “le pays le
plus pro-chinois” dans la région…(15).

Le candidat Lee Teng-hui ne fut pas totalement
épargné par le vent politicien qui souffla alors sur
l’île. Se considérant comme le seul à avoir
véritablement le courage d’affronter la Chine populaire,
il n’hésita pas, après le début des manoeuvres
de l’APL, à proférer les plus fortes attaques
contre les communistes chinois qu’il accusa de faire preuve
de “terrorisme d’Etat” (16). Toutefois, pris dans
le piège des propositions de campagne, il se considéra
par ailleurs comme le principal artisan du développement
des relations entre les deux rives depuis la fin des années
80 (17) et, alors que les deux Chine ne se reconnaissent même
pas, se montra lui aussi favorable à la signature d’un
traité de paix avec Pékin “comme premier pas
vers l’amélioration des liens” et condition de
l’instauration des “trois liaisons directes”. En
revanche, il fit preuve d’une plus grande prudence quant à
l’éventualité d’une rencontre au sommet
entre les dirigeants politiques des deux rives (18). Il n’en
demeure pas moins qu’en nommant fin février Chang Ching-yu,
un continental aux positions modérées sur les relations
avec la Chine populaire, à la tête de la Commission
aux affaires continentales du gouvernement, Lee chercha à
la fois à rallier une partie de l’électorat de
Lin et de Chen et à envoyer un message de relative ouverture
à Pékin.

Par delà ces professions de foi souvent
brouillonnes et que la montée de la tension a parfois rendues
naïves et contradictoires, il est à noter qu’aucun
des candidats n’était disposer à brader la souveraineté
de la République de Chine pour vivre en paix. Au contraire,
les uns (Lin et Chen), parce qu’ils craignaient en cette période
de tension, d’être accusés de connivence avec
Pékin, comme les autres (Peng et Lee), parce qu’ils
souhaitaient désarmer les craintes de l’électorat,
partageaient le même souci de tout à la fois préserver
l’indépendance de fait de leur pays et améliorer
les relations avec leur grand voisin. Néanmoins chacun divergeait
sur la méthode et ce sont ces différences qui ont
probablement le plus influencé l’électorat taiwanais.

Jiang Zemin, meilleur allié de Lee
Teng-hui

Est-il nécessaire de rappeler que par
ces provocations militaires et la propagande idéologique
qui les a constamment soutenues, la Chine populaire a avant tout
cherché à atteindre Lee Tenghui ? Non pas que le PC
chinois espérait empêcher son élection. Mais
du moins comptait-il pouvoir suffisamment ternir son image pour
qu’il soit mal élu (moins de 50 % des voix) et que sa
politique continentale s’en voie affaiblie. Le moins que l’on
puisse dire, c’est que la stratégie adoptée par
Jiang Zemin en juin 1995 a largement échoué. Non seulement
Lee l’emportait avec 54 % des voix mais Peng Ming-min parvenait
à décrocher une honorable deuxième place (21%),
loin devant Lin Yang-kang (15%) et Chen Li-an (10%). Si l’on
suit à la lettre le discours de Pékin, 75% des Taiwanais
se sont donc prononcés pour l’indépendance ouverte
ou voilée de leur île. Comment expliquer une telle
déroute ?

Le facteur continental dans la victoire
de Lee Teng-hui

Cherchant à influencer le vote des Taiwanais
par l’intimidation, la Chine populaire est surtout parvenue
à déclencher chez eux un raidissement politique et
des sentiments de colère. Voulant accélérer
la réunification, Pékin n’a réussi qu’à
repousser cette ligne d’horizon un peu plus loin encore. Pourquoi
?

Au plus fort de la crise, la presse internationale
n’avait de cesse de chercher au sein de la société
taiwanaise des manifestations d’inquiétude, des départs
précipités, des achats en catastrophe et des mouvements
de panique. Il est certain qu’entre le 5 et le 10 mars, les
résidents de l’île ont été habités
par une certaine appréhension ; quelques-uns ont fait des
provisions, d’autres ont réservé des places sur
des vols en direction de l’Amérique ,mais la vie quotidienne
n’a à aucun moment été perturbée.
D’après certains sondages, en réalité
seulement 39% des Formosans se déclaraient alors inquiets
tandis que 52% ne l’étaient pas et que 53% se montraient
confiants dans la capacité de l’armée taiwanaise
à faire face à une attaque communiste ; en outre,
si les partisans de l’indépendance étaient tombés
à 9,5%, ceux en faveur de l’unification n’étaient
guère plus nombreux (13,9%) tandis qu’un nombre inégalé
de Taiwanais restaient attachés au statu quo (56,2%)
(19). De même, avant que soit annoncée l’intervention
de la marine américaine, 82, 5% des électeurs déclaraient
que leur vote ne serait pas influencé par les manoeuvres
et les tirs de missiles de l’APL (20). En réalité,
la tension dans le détroit a notablement renforcé
l’avance de Lee sur les autres candidats. C’est justement
en ce début mars que, d’après les sondages, le
président sortant est passé au-dessus de la barre
des 50% tandis que Lin (18,4%) et Chen (11%) voyaient leur chute
s’accélérer et que Peng passait en deuxième
position (19,9%) (21). La montée du danger aux portes mêmes
du pays a eu l’effet connu de rassembler les électeurs
autour du président sortant. Inversement, les candidats trop
nettement conciliants à l’égard de la Chine ont
pâti de cette nouvelle situation.

En revanche, si elle contribua à substituer
à l’inquiétude de certains Taiwanais des sentiments
de colère à l’encontre de la Chine populaire,
l’annonce de l’arrivée de la 7eme flotte n’a
peut-être pas été aussi favorable qu’il
n’y paraît à Lee Teng-hui. Certes, elle a renforcé
la confiance des Taiwanais dans la protection américaine
en cas de conflit avec Pékin : le 15 mars, 55% d’entre
eux estimaient ce soutien possible contre 39% en août précédent,
après les premiers tirs de missiles chinois au nord de Formose
(22). Cependant, l’intervention américaine a d’une
manière générale permis aux élections
présidentielles de se dérouler dans un contexte détendu,
naturel en quelque sorte. C’était d’ailleurs là
un des objectifs de l’administration Clinton. En d’autres
termes, la réaffirmation de la protection militaire a renforcé
l’influence des facteurs traditionnels sur l’issue de
ce scrutin.

Le poids dominant des facteurs traditionnels

Le 17 mars, la veille du début des exercices
militaires de l’APL à Pingtan, les deux tiers de la
population civile des îlots de Tungchu et Hsichu (environ
300 personnes) se réfugiaient par précaution à
Taiwan. Le 20 mars, si le canon a tonné au loin trois à
quatre fois dans la journée, aucun déploiement militaire
particulier n’était en place et la vie continuait tranquillement
son cours sur ces marches septentrionales du “Grand Taiwan”
(23). Quoi qu’il en soit, le 23 mars, les citoyens (3 895 électeurs)
de Matsu étaient presque aussi nombreux que leurs compatriotes
de la grande île à prendre part au vote (67% de participation).
En dépit de l’issue particulière mais attendue
des résultats locaux (Lee : 46%, Lin : 39%, Chen : 14%, Peng
: 1%), la raison démocratique l’avait donc emporté
sur la peur.

L’on pourrait étendre — mutatis
mutandis
— cette conclusion à l’ensemble de
la République de Chine. La plupart des électeurs ont
voté comme ils l’auraient fait en de toutes autres circonstances
internationales. Ainsi, le mouvement “abandonner Peng pour
protéger Lee” (qi Peng bao Li) a perdu largement
de son ampleur après le 10 mars. A la faveur de la baisse
de la tension dans le détroit, après avoir un temps
été tenté de “voter utile”, un certain
nombre de partisans traditionnels du PDP se sont finalement décidés
à soutenir leur candidat naturel. C’est ce revirement
qui explique pour une part la nette avance de Peng Ming-min sur
Lin Yang-kang. Et si Peng n’est pas parvenu à faire
le plein des voix indépendantistes (30% des suffrages à
l’élection de l’Assemblée nationale tenue
le même jour), c’est en raison à la fois de son
discours par trop radical et abstrait, de son retour tardif en politique
et des querelles internes au PDP et notamment de l’abandon
de nombreux électeurs dans les fiefs méridionaux de
ce Parti (Tainan, district de Kaohsiung) plus proches de la faction
modérée “Formosa” que du “nouveau courant”,
son principal appui au cours de la campagne.

De même, la mollesse du soutien du Nouveau
parti à Lin Yang-kang, l’élocution de vieillard
dont ce dernier (68 ans) n’a pu se départir ainsi que
la cohabitation embarrassante avec un général Hau
Po-tsun (76 ans) qui le tirait irrémédiablement à
droite expliquent probablement plus que les missiles la défaite
cuisante de l’ancien président du KMT.

Les causes de l’effondrement de Chen Li-an
sont également multiples, parmi lesquelles il faudrait citer
loin devant son discours pacifiste, le robinet d’eau tiède
qu’a constitué tout au long de la campagne son discours,
la vacuité de ses propositions et le style de plus en plus
zen de son cheminement électoral.

Mais si l’on voulait résumer la
victoire de Lee, l’on pourrait au risque de simplifier dire
en toute franchise que ses rivaux “ne faisaient pas le poids”.
Politiquement d’abord, si le programme du KMT ne brillait pas
par son originalité, ceux des autres candidats étaient
encore plus décousus. Personnellement ensuite, aucun des
concurrents de Lee ne parvint à communiquer aux électeurs
l’énergie sacrée qui semblait habiter le successeur
de Chiang Ching-kuo. Le charisme du président sortant n’a-t-il
pas aidé le KMT à “limiter la casse” à
l’Assemblée nationale où avec environ 50% des
suffrages, il a remporté 55% des sièges ? Financièrement
enfin, la machine du Parti nationaliste a écrasé par
son efficacité et son accès privilégié
aux médias électroniques les autres forces politiques
en présence.

Autant de facteurs internes et traditionnels
qui ont pesé de manière déterminante sur le
résultat de ces élections.

Et après ?

La Chine populaire a donc à son corps
défendant aidé Lee Teng-hui à remporter la
belle victoire qu’il espérait. Mais l’on aurait
tort d’accorder une importance exagérée à
ce facteur extérieur largement neutralisé par le déploiement
de la 7eme flotte américaine. Les multiples faiblesses intrinsèques
des rivaux du président sortant ont aidé dans une
large mesure ce dernier à dominer la scène. Plus unie,
la société taiwanaise n’est toutefois pas exempte
de vulnérabilités. Celles-ci ont été
manifestes en particulier dans le domaine économique. Entre
juillet 1995 et mars 1996, l’on pense qu’environ 10 milliards
de dollars américains ont quitté Formose et la protection
de la monnaie taiwanaise, bloquée un temps à 27, 5
dollars NT pour un billet vert, a coûté à l’Etat
environ 15 milliards de dollars. Au cours de la même période,
les réserves de change sont passées de 100 milliards
à 85 milliards de dollars. En outre, en février 1996,
un fonds de stabilisation de la bourse d’un montant de 7 milliards
de dollars (2 milliards ont été dépensés)
a dû être mis en place en catastrophe. Bref, bien que
Taiwan puisse espérer récupérer une partie
des sommes dépensées, la facture est lourde et se
soldera en 1996 par une perte probable de 2% de croissance (4% au
lieu de 6%). Combien de fois la société formosane
est encore prête à traverser une telle épreuve
? A la suite de cette crise qui a montré combien les autorités
de Taipei se devaient de conserver un corset financier et monétaire
de protection, ne peut-on pas douter de la viabilité du plan
de transformation de Taiwan en un centre régional d’opération
en Asie-Pacifique ?

Et maintenant, que va faire Pékin ?
Après avoir feint de vouloir récupérer Taiwan
“à n’importe quel prix” (24), le PCC semble
en être revenu à un politique plus réaliste.
Transformant, comme les communistes en ont seuls le secret, une
défaite en victoire, dès le 24 mars l’Agence
Chine Nouvelle déclarait que les forces partisanes de l’indépendance
(21%) avaient été battues par celles en faveur de
la réunification (Lin + Chen : 25%) tandis que les attaques
contre Lee disparaissaient des organes de propagande du PCC. C’était
une manière de se satisfaire d’un statu quo que
l’APL s’était montrée incapable d’altérer.
Il n’en demeure pas moins que rien n’est réglé
et que Taipei comme Pékin sont désormais obligés
de reprendre leurs discussions là où cette dernière
capitale les avait interrompues en juin 1995. Mais ce processus
sera probablement lent à redémarrer car ni Lee Teng-hui,
dont la légitimé et la politique continentale sont
sorties renforcées de ces épreuves, ni Jiang Zemin,
dont l’affaiblissement politique incite à la crispation,
n’ont de raison de faire le premier pas. Ce blocage provisoire
risque de retarder d’autant tout établissement, pourtant
demandé par les milieux d’affaires taiwanais, de liaisons
maritimes puis aériennes directes avec le continent et, partant,
la transformation de Taiwan en un centre d’opération
régional en Asie-Pacifique. Et la conclusion d’un éventuel
accord de paix est désormais bel et bien reportée
à des jours meilleurs pour ne pas dire aux calendes grecques.
Enfin, cette crise laissera des traces durables à Formose
où si Lee Teng-hui n’a pu tout à fait faire figure
de Churchill, Lin Yang-kang et Chen Li-an sont apparus aux yeux
de nombres de leurs compatriotes comme de véritables Chamberlain
et Daladier.

Retour en haut de la page