Françoise Mengin et Jean-Louis Rocca éds., Politics in China : Moving Frontiers

Françoise Mengin et Jean-Louis
Rocca ont réuni un groupe de chercheurs étonnamment
international. Quatre des dix contributeurs à cet
ouvrage travaillent en France et abordent en anglais (comme
China Perspectives) des questions théoriques importantes,
très présentes chez les sinologues d’Europe
continentale. Mais des chercheurs travaillant aux Etats-Unis,
au Japon, en Grande-Bretagne et à Hong Kong ont
également participé à ce travail.

Aucun ouvrage ne présente plus
clairement les paradoxes des récentes réformes
en Chine, aucun n’élucide mieux ces contradictions.
Pourtant ses éditeurs se défendent explicitement
de toute intention de développer un cadre général
pour appréhender les transformations récentes
du pays. La Chine reste la Chine, tout en se modernisant.

Les éditeurs de l’ouvrage
avouent avoir « tenté d’échapper
aux deux approches dominantes, le culturalisme et le fonctionnalisme/évolutionnisme
». Ils le font seulement partiellement, bien sûr,
en utilisant deux voies, citées dans le titre :
la politique et les frontières. Des diverses options
nationales et culturelles qui restent possibles en Chine,
celles qui résistent le mieux sont soutenues politiquement
– par des politiques locales ou d’Etat. Quand
une modernisation a lieu, elle bénéficie
généralement d’un soutien politique,
officiel ou non. Les frontières entre les concepts
tels que l’Etat et le non-Etat, le cosmopolite et
le chinois, le politique et l’économique,
sont utilisées et problématisées
par les auteurs des chapitres.

Dans de nombreuses sections de cet ouvrage,
le cadre d’analyse est centré sur la solide
et ancienne notion de classe sociale. Passer en revue
tous les chapitres, un à un, paraît inutile,
puisque toute personne s’intéressant sérieusement
à la Chine contemporaine devrait les lire tous.
L’un des objectifs de cette critique est de donner
aux lecteurs une idée de la variété
des chapitres, et de l’unité éditoriale
de l’ouvrage. Le sous-titre, Moving Frontiers, est
partiellement métaphorique. Les auteurs suggèrent
le besoin de lignes claires entre les catégories
analytiques, bien que de telles distinctions ne puissent
être que théoriques. La richesse et le pouvoir
engendrent de nouveaux espaces, soit de contestation,
soit de coopération. La tension entre une analyse
de classe et les analyses fondées sur d’autres
groupes politiques imprègne de nombreux chapitres,
et crée bon nombre de « frontières
». D’autres frontières ne sont pas du
tout métaphoriques, comme celles du chapitre de
Grant Evans sur les frontières sud de la Chine,
ou celles de Françoise Mengin sur les entreprises
taiwanaises dans le marché chinois.

Pour commencer avec l’un des exemples
non spatiaux, les droits de propriété ont
été considérés comme cruciaux
pour la réforme. Mais divers auteurs suggèrent
ici que les droits de propriété, les réseaux
politiques, le prestige social, l’activité
professionnelle et l’argent sont liés les
uns aux autres. Ces ressources peuvent être séparées
par l’analyse, mais en pratique, elles peuvent facilement
être converties l’une en l’autre. Il serait
erroné de croire, à l’instar d’analystes
dans de nombreux autres ouvrages, que l’une d’entre
elles, les droits de propriété par exemple,
puisse déterminer toutes les autres.

Toutefois, la prédominance du
capital sur le travail est un thème récurrent.
Jean-Louis Rocca fournit des données sur le chômage
urbain, le sous-emploi et la pauvreté en Chine.
Le taux du sous-emploi se situe probablement entre 15
% et 17 % dans les villes. Des méthodes de management
« importées », le plus souvent en provenance
de Hong Kong ou de Taiwan, et la taylorisation se sont
répandues à partir des zones économiques
côtières où la différence de
revenus entre riches et pauvres s’est fortement accrue.
En Chine, comme dans les pays « post-industriels
» plus riches, les travailleurs sont de plus en
plus cantonnés dans des emplois subalternes ou
temporaires. Le secteur public chinois a absorbé,
souvent dans des activités commerciales, les nouveaux
venus sur le marché du travail, en leur offrant
la plupart du temps de piètres salaires.

Pour gagner davantage d’argent,
les capitalistes d’Etat légitiment leurs politiques
par des termes apparemment éloignés des
institutions d’Etat, notamment « le marché
», grâce auxquels ils construisent une image
utilisable politiquement. Les plans de licenciement sont
maintenant déguisés, dans une Chine où
le communisme n’est plus que résiduel, en
conséquences apolitiques des forces du marché.
Dorothy Solinger montre les faux-semblants rhétoriques
qui masquent les nouveaux desseins chinois dans lesquels
les cadres représentent davantage l’efficacité
économique que les emplois prolétaires.
Son texte sur Wuhan décrit les centres pour le
réemploi qui ne parviennent pas à trouver
de travail à leurs clients licenciés. Il
existe bien une planification, mais elle concerne le capital,
et non pas les travailleurs. Il s’agit d’un
capitalisme d’Etat mené par un parti formellement
socialiste (et certainement léniniste). Ici, les
frontières ne sont pas seulement mouvantes, mais
brouillées selon des logiques établies il
y a bien longtemps par Karl Polanyi, un auteur dont le
désir de voir les différences entre les
catégories analytiques et empiriques sous-tend
la plupart des chapitres de cet ouvrage.

Tak-Wing Ngo détaille les nouveaux
schémas de développement « pro-actifs
» du gouvernement de Hong Kong. Les dirigeants appellent
désormais à la responsabilité, qui
est supposée reproduire les effets du marché,
bien qu’il s’agisse en fait de planification
d’Etat. Le régime britannique avait quelques
liens avec les tycoons, mais l’aide du nouveau gouvernement
de Hong Kong au projet de cyberport du fils de Li Ka-shing
ferait presque passer les anciens colonisateurs pour des
adeptes du laissez-faire.

David L. Wank décrit, lui, les
« entrepreneurs rentiers» de Xiamen, qui dépendent
de leur accès à l’Etat et à
ses ressources. Il examine les périodes durant
lesquelles divers groupes de personnes ont converti le
capital social qui s’offrait à eux, afin de
devenir entrepreneurs. Il distingue quatre vagues successives
de dirigeants économiques locaux (anciens spéculateurs
sans autorisation officielle, anciens employés
d’entreprises collectives, anciens employés
d’entreprises qui avaient souvent des connections
avec l’étranger, et anciens cadres d’Etat).
Ces nouveaux entrepreneurs, malgré leur diversité
et leurs rivalités, ont noué des relations
d’affaires. Leur complémentarité a
légitimé leurs liens, bien que la nouvelle
classe moyenne chinoise soit très plurielle. Elle
reste essentiellement locale. Elle n’est pas prolétarienne.

De nombreux réseaux non étatiques
(clans, clubs, communautés, compagnies) sont traités
comme politiques par plusieurs auteurs. Il y a des échanges
de pouvoir, ainsi que d’argent ou de prestige. Certaines
idées de Pierre Bourdieu semblent imprégner
plusieurs chapitres, et apportent une contribution intéressante
aux études chinoises. Gilles Guilheux estime que
l’essor économique taiwanais dépend
bien moins de l’Etat que celui du Japon ou de la
Corée du Nord, et peut-être, implicitement,
que celui de la Chine. La croissance de l’île
est essentiellement venue des petites et moyennes entreprises
(PME), qui ne bénéficiaient que de peu d’aide
officielle, voire d’aucune. Les PME ont profité
du soutien de l’Etat aux exportations de produits
manufacturés, mais indirectement, grâce à
la sous-traitance.

Isabelle Thireau et Hua Linshan, dans
leur texte sur les campagnes, examinent également
« de nouveaux acteurs et de nouveaux espaces, hors
des organes de pouvoir formels ». Les auteurs qui
utilisent principalement des données citadines
(Solinger, Guilheux et d’autres, qui écrivent
sur les individus dépendant de l’Etat), ne
mettent pas l’accent sur « le pouvoir au-delà
du pouvoir établi », comme le font Thireau
et Hua. Ceux qui se concentrent sur les villes et les
entreprises d’Etat risquent de sous-estimer les tyrannies
mesquines, différentes et plus nombreuses, dans
les petites et moyennes entreprises des zones suburbaines.
Cette tension provient surtout de la différence
entre les études des zones urbaines ou rurales.
Aucune hypothèse sur la Chine n’est valable
partout dans un aussi vaste pays. L’avantage d’une
anthologie sélective est que les auteurs n’ont
pas besoin d’être totalement d’accord.
A leur décharge, ceux-ci ne le sont pas. Les villes
sont plus importantes dans une perspective politique immédiate
: se concentrer dessus est donc un bon moyen de prévoir
les politiques d’Etat, à défaut des
politiques locales.

Ching Kwan Lee et Delia Davin apportent
une thématique de plus sur les perceptions. Ching
Kwan Lee souligne que les anciens ouvriers paysans réprimés
« arrivent à la rencontre de ces forces [d’exploitation]
avec une histoire de dépendance personnelle, et
que la marchandisation du travail est interprétée
et vécue comme procurant libération personnelle
et indépendance ». Plusieurs chapitres décrivent
cette sorte de « conscience contradictoire »
des réformes. Delia Davin montre ainsi comment
les migrations « ont transformé des jeunes
femmes jusqu’alors dépendantes, et qui avaient
peu de valeur en termes économiques, en gagnantes
» qui pouvaient partiellement négocier leurs
conditions de travail. Elles influencent également
les esprits dans les zones rurales où elles retournent
souvent, et où vit la plupart des Chinois.

La frontière spatiale, non métaphorique,
est un thème majeur dans les deux derniers chapitres,
bien qu’elle ne soit pas totalement séparée
de la frontière conceptuelle. Grant Evans, dans
son texte sur la frange sud de la Chine, montre comment
le nouveau tourisme économique, dans le Xishuangbanna
par exemple, fait pression sur les « frontières
» des morales sexuelles et la tolérance religieuse.
Françoise Mengin suggère que la frontière
traversant le détroit de Taiwan a « bougé
» dans les années 1990, en partie parce qu’elle
mêlait économie et politique. Certains tycoons
taiwanais, qui auraient dans d’autres circonstances
été davantage enclins à l’indépendance,
ont mis ces idées de côté, du moins
temporairement, pour gagner de l’argent sur le Continent.
Certains conservateurs de la République populaire
de Chine ont, de la même manière, admis de
retarder leurs prétentions sur l’île,
en raison du rôle joué par les capitaux taiwanais
dans la légitimation économique du parti
ex-communiste.

Les éditeurs de Politics in China
: Moving Frontiers ont bâti un ouvrage qui réhabilite
l’analyse de classe comme outil sérieux des
études sur la Chine contemporaine, tout en évitant
les distorsions analytiques dues à une utilisation
étroite de cette approche, ou de toute autre. Cet
ouvrage fera largement référence, dans les
séminaires notamment. Il devrait être lu
par tous.

Traduit de l’anglais
par Séverine Bardon

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