Hsiau A-Chin, Contemporary Taiwanese Cultural Nationalism

L’ouvrage de Hsiau A-Chin, tiré de sa thèse
de doctorat en sociologie soutenue à l’Université
de Californie (San Diego), propose une approche intéressante
de la montée du natio- nalisme culturel à Taiwan,
en liaison avec les mouvements pour l’indépendance
politique de l’île, et se concentre sur le «
rôle joué par des intellectuels humanistes :
écrivains, artistes, historiens, linguistes »
(p. 14). L’auteur souligne que « rares sont les
études systématiques portant sur le rôle
joué par les intellectuels humanistes dans la construction
de la nation » (p. 14). Cet ouvrage représente
une contribution précieuse à la littérature
sur le nationalisme culturel, et fournit une documentation
détaillée sur une étude de cas particulière.


Toutefois, même en regard de l’objectif affiché
par l’auteur, à savoir l’analyse du «
nationalisme culturel taiwanais qui s’est développé
à partir du début des années 1980 »
(p. 24), ce travail apparaît comme raté. Cet
échec semble tenir à deux facteurs : d’abord
un manque de définition du cadre disciplinaire et de
la méthodologie de l’analyse ; ensuite, un manque
d’adéquation entre les concepts théoriques
et les faits descriptifs. L’auteur affirme que son étude
« s’inspire de l’analyse discursive »
pour examiner comment « le concept de “nation
taiwanaise” a été élaboré
discursivement par des intellectuels pro-indépendantistes
» (p. 24). Mais son travail semble ne relever ni de
la sociologie ni de l’analyse discursive, mais plutôt
de l’histoire.


Les objectifs de la recherche transparaissent clairement
dans la structure du livre. Après un chapitre d’introduction
qui présente succinctement le cadre historique, social
et culturel taiwanais, et décrit les principaux concepts
théoriques et champs descriptifs, deux chapitres relativement
courts sont consacrés aux réformes littéraire
et linguistique sous la colonisation japonaise, et à
l’évolution de la littérature des années
1940 aux années 1970 : il s’agit d’un préambule
historique à la période des années 1980
sur laquelle se concentre l’étude. Les trois
chapitres centraux, consacrés aux années 1980
et suivantes, traitent tour à tour de « l’élaboration
d’une littérature nationale », de «
l’élaboration d’une langue nationale »
et de « l’élaboration d’une histoire
nationale ». Mais les 46 pages sur la littérature
écrasent les 22 pages consacrées à la
langue et les 29 pages consacrées à l’histoire.


Alors que l’objet principal de cet ouvrage est le
développement de mouvements littéraires taiwanais
et leur relation avec les mouvements politiques nationalistes,
Hsiau A-Chin n’analyse pas en détail la nature
même de la littérature en question, ce qui aboutit
à un exposé historique bancal. Par ailleurs,
l’absence de toute tentative d’analyse d’un
discours spécifique est exacerbée par une disjonction
presque totale entre, d’une part, les concepts historiques
et le cadre disciplinaire présentés dans l’introduction
(et mentionnés çà et là dans le
texte) et, d’autre part, une description historique
qui s’apparente ainsi davantage à une chronique.


Cela est d’autant plus troublant qu’il est évident
que Hsiau a bien fait son travail de recherche. Par exemple,
il donne les détails suivants (p. 23) : « Entre
l’été 1995 et le printemps 1996, j’ai
interviewé de nombreux écrivains, critiques
littéraires, historiens, activistes du mouvement pour
la langue, responsables de stations radio pirates et leaders
étudiants, appartenant tous à la mouvance pro-indépendantiste.
Ces entretiens avaient avant tout pour objectif de m’aider
à mieux comprendre leurs activités et les liens
qui les unissaient, et de mieux saisir leurs conceptions de
la nationalité ».


Un tel corpus d’entretiens constituait potentiellement
une ressource précieuse tant en ce qui concerne les
données ethnographiques que les pratiques discursives,
si l’auteur était allé au bout de son
travail. En fait, le seul « discours » cité
intégralement se réduit à deux poèmes
patriotiques écrits par un écrivain taiwanais
pendant la période coloniale des années 1930,
ranimés par le xiangtu, mouvement littéraire
des années 1970. Le fait que ces poèmes aient
été originellement rédigés en
japonais, langue des Taiwanais éduqués sous
l’autorité nipponne, et aient dû être
traduits quarante ans plus tard en mandarin et non en hoklo
(hokkien), la langue vernaculaire, à l’intention
d’un lectorat qui ne parlait plus le japonais et maîtrisait
mal le hoklo (langue essentiellement orale), est en soi un
exemple fascinant de la complexité linguistique et
culturelle qui rend Taiwan si intéressant. Toutefois,
ces poèmes sont seulement présentés dans
leur traduction anglaise, qui plus est dans une note, ce qui
est peut-être révélateur du manque d’importance
accordée à une véritable analyse discursive
dans cette étude pourtant censée s’intéresser
au discours.


L’analyse discursive et la description ethnographique
sont deux des principales techniques d’analyse dont
disposent les chercheurs en sciences sociales. Or Hsiau A-Chin
n’y a pas recours dans cette étude, ôtant
ainsi au lecteur tout moyen d’évaluer l’exactitude
de sa description des « pratiques discursives »
qu’il prétend être au cœur de son
travail. Même sur le plan historique, alors qu’il
est de toute évidence familier des principales théories
contemporaines sur le nationalisme, la manière dont
il traite son sujet le fait passer à côté
de plusieurs points de comparaison potentiellement utiles,
en raison d’un manque d’adéquation entre
son cadre théorique et ses exemples descriptifs. Par
exemple, il fait référence à des «
cas similaires » de « nationalismes culturels
», comme ceux des « Slovaques dans l’Empire
des Habsbourg, [des] Grecs dans l’Empire ottoman, et
[des] Irlandais dans l’Empire britannique » (p.
17) ; mais il ne dépasse pas le stade de l’allusion
et n’explore pas concrètement les similitudes
et les différences avec le cas taiwanais. On peut citer
l’exemple de Singapour : alors qu’au début
des années 1970, 70 % de la population parlait le hokkien
ou le teochew, la « campagne pour la pratique du mandarin
» a réussi, en l’espace de vingt ans, à
aboutir à la disparition de ces parlers parmi les jeunes
générations de Chinois au profit du mandarin.
Telle qu’elle est présentée par Hsiau
A-Chin, la situation taiwanaise, mélange fascinant
de courants ethniques, linguistiques et idéologiques,
semble prendre place dans un vide historique.


On dénote également dans l’ouvrage certaines
faiblesses de style qui le desservent. La manière de
rendre certains termes chinois, bien que tout à fait
défendable en soi, est parfois peu familière
aux lecteurs anglophones et risque de les dérouter.


C’est notamment le cas de l’utilisation de «
hoklo » plutôt que « hokkien » pour
désigner l’ethnie et la langue majoritaires de
Taiwan. Il aurait peut-être été préférable
de garder le terme « hokkien » pour les Chinois
d’outre-mer originaires de la province du Fujian qui
vivent par exemple à Singapour ou en Malaisie, et de
réserver le terme « hoklo » aux Taiwanais.
Par ailleurs, même si une telle remarque peut sembler
quelque peu injuste, une réécriture du texte
dans un anglais plus idiomatique aurait permis de rendre ce
travail plus accessible et de donner plus de force à
ses arguments.


Les faits et les questions abordés dans ce livre
sont importants et significatifs, mais la manière dont
ils sont traités est malheureusement, dans l’ensemble,
décevante. –


 


Traduit de l’anglais
par Raphaël Jacquet

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