Katy N. Lam, Chinese State-Owned Enterprises in West Africa: Triple-embedded Globalization. Abderrezak Adel, Thierry Pairault, and Fatiha Talahite (éds.), La Chine en Algérie. Approches socio-économiques.

Abingdon, Oxon et New York, Routledge, 2017, xii, 172 pages.

Paris, MA Editions – ESKA, 2017, 186 pages.

Compte-rendu de Jean-Pierre Cabestan

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Voici deux livres assez différents sur un phénomène désormais bien connu : l’empreinte croissante de la Chine en Afrique. Mais tous deux se concentrent sur la sphère économique et sociale. L’un analyse l’enracinement (embeddedness) des entreprises publiques chinoises au Ghana et au Bénin tandis que l’autre porte sur un partenariat économique ancien et essentiel de Pékin sur le continent, le partenariat sino-algérien. S’ils s’attachent principalement, l’un comme l’autre, à présenter divers aspects de la présence économique chinoise en Afrique, ils incluent un certain nombre de conclusions qui ne peuvent qu’intéresser les politistes et les spécialistes de relations internationales.

Version remaniée et raccourcie d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université de Lausanne en 2015, le livre de Katy Lam mobilise le concept dû à Karl Polanyi d’embeddedness pour montrer comment le triple enracinement des entreprises d’État chinoises dans leur environnement social (provincial pour la plupart d’entre elles), territorial (Afrique de l’ouest : Ghana et Bénin) et managérial (leur réseau de relations locales) structure leur mondialisation et contribue à déterminer leurs succès ou leurs échecs.

Fondée sur un long travail de terrain dans ces deux pays, cette recherche nous apprend beaucoup sur les stratégies de ces entreprises chinoises, principalement provinciales et provenant souvent des régions les moins riches du pays (par exemple le Gansu et le Jiangxi), pour tenter de monter en taille et en gamme, par l’internationalisation.

Cet ouvrage montre aussi très clairement combien l’enracinement local, à la fois territorial et socio-politique, est essentiel à la réussite de l’implantation à long terme de ces entreprises. En effet, ces dernières ne peuvent compter sur le réseau des ambassades de Chine qui, à l’époque de l’enquête tout au moins, étaient plus des collecteurs d’information que des fournisseurs de services à leurs entreprises, y compris publiques, et encore moins à leurs compatriotes. L’on se souvient combien les diplomates de Pékin postés à Accra sont restés inertes lorsqu’en 2013 plusieurs centaines de chercheurs d’or chinois, il faut avouer en situation irrégulière, ont été expulsé manu militari du pays.

Cette intégration des entreprises d’État chinoises à l’environnement socio-économique local demande du temps et de la persévérance. Le rôle du Ghana-China Golf Club (pp. 127-128) dans l’établissement de relations de confiance avec les élites locales est à cet égard éclairant sans être pour autant exceptionnel (nous avons observé le même phénomène ailleurs, par exemple à Yaoundé, Cameroun).

Plus inattendu mais tout aussi instructif, d’après Katy Lam, les petites et moyennes entreprises ont plus de chances de réussir que les gros mastodontes nationaux comme Sinohydro ou China Railways Group. Et quand ces derniers sont présents, c’est en général par l’intermédiaire de leurs succursales provinciales du Hunan, du Guizhou ou de l’Anhui.

Les sources de financement des projets chinois au Ghana et au Bénin sont plus diverses qu’on pourrait le penser : les projets relativement modestes sont souvent financés par des institutions internationales comme la Banque mondiale ou des agences d’aide étrangères tandis que les plus gros sont appuyés par l’Exim Bank ou des prêts d’État chinois. Au Ghana, l’on notera par exemple l’enveloppe de 3 milliards de dollars allouée par la Banque chinoise de développement en 2010.

Cette enveloppe a fait localement l’objet de nombreuses controverses : si elle n’a pas permis à l’opposition de l’emporter aux élections de décembre 2012, le président sortant John Mahama, ayant habillement tiré parti de la mort soudaine de son prédécesseur, John Evan Atta Mills, quelques mois auparavant, elle a mis en lumière combien la Chine était devenue un sujet de politique intérieure dans ce pays, comme dans bien d’autres États africains.

Caractéristiques partagées par de nombreux pays africains également, au Ghana et au Bénin, les entreprises publiques chinoises se concurrencent, compliquant l’action de l’État chinois et ouvrant les options des acteurs locaux ; les relations avec l’administration et la société locales sont semées d’embûches que la barrière linguistique accroît ; la localisation de la main d’œuvre, nécessaire pour des raisons de coût et déjà importante (autour de 80%), ne constitue pas un processus aussi simple qu’on pourrait le penser ; enfin, les cadres chinois expatriés espèrent tirer de leur expérience une forme de promotion sociale.

L’on pourrait évidemment discuter la notion de « retrait de l’État » chinois (state retreat) utilisée par Katy Lam (pp. 148-149) du fait que les entreprises publiques provinciales font partie intégrante de l’État local et contribuent à déployer la politique étrangère de leur gouvernement. De même, les grandes entreprises nationales ont les reins financiers plus solides que les petites et déterminent leurs implantations extérieures en fonction de facteurs non seulement économiques mais aussi politico-stratégiques. Enfin, l’on peut déplorer un déficit de mise en contexte politique de l’aventure des entreprises d’État chinoises au Ghana et au Bénin.

Cependant, Katy Lam est convaincante lorsqu’elle décrit cette implantation chinoise en Afrique de l’Ouest comme une forme de « mondialisation de seconde classe » (second-class globalization) (pp. 148-155). En effet, il s’agit d’une forme de mondialisation des petits, par le bas en quelque sorte, ne jouissant que d’un faible appui du gouvernement chinois, en particulier sur le plan financier. Une mondialisation qui dans l’ensemble a profité à ces entreprises chinoises.

Mais cette internationalisation des firmes chinoises peut-elle être imitée par les autres pays du Sud ? Pas si sûr nous disent les auteurs de La Chine en Algérie.

Rassemblant quelques-unes des contributions initialement présentées à un colloque tenu à l’Université Abdelhamid Mehri de Constantine en mai 2015, le second ouvrage comble une lacune importante sur la présence économique chinoise en Algérie et en particulier sur les acteurs qui, de part et d’autre, sont impliqués dans cette coopération. Faisant suite à un livre de Thierry Pairault et Fatiha Talahite intitulé Chine-Algérie, une relation singulière en Afrique, publié en 2014 (Paris, Riveneuve Editions), La Chine en Algérie apporte à la fois de nombreuses données factuelles et chiffrées sur les relations économiques et commerciales bilatérales et une analyse d’un certain nombre de pratiques chinoises dans un pays qui a maintenu depuis 1958, c’est-à-dire quatre ans avant son indépendance et à travers le Front de libération nationale (FLN), une étroite complicité avec le Parti communiste chinois.

Parmi les questions importantes et prévisibles auxquelles les contributeurs s’efforcent de répondre, figurent l’impact de la présence chinoise sur la croissance économique algérienne ainsi que son intégration à une stratégie de développement qui cherche à relancer des secteurs industriels peu rentables et à réduire « l’importation tous azimuts » (p. 8).

Car par-delà cette vieille relation entre la Chine et l’Algérie et le « partenariat stratégique global » établi en février 2014, l’évolution récente des rapports économiques entre ces deux pays a été marquée d’une part par l’effondrement peu après du prix du pétrole, et d’autre part l’absence persistante de « stratégisation » de cette coopération du côté algérien.

Par conséquent, si aujourd’hui la Chine reste l’un des tout premiers partenaires commerciaux de l’Algérie (derrière l’Italie, la France et l’Espagne), elle a dû, à compter de 2015, réduire le nombre de ses projets d’infrastructure tandis que ses investissements et ses exportations vers ce pays diminuaient.

Bien sûr, tout en rappelant les difficultés statistiques affrontées, Thierry Pairault explique comment la Chine est devenue le premier fournisseur de l’Algérie (depuis 2013), un important prestataire de service (12% du total des services fournis en Afrique) et un investisseur notable dans ce pays (2,8% du total des IDE). Pour autant, il montre aussi qu’en raison des tensions sociales et de l’instabilité politique existantes en Algérie, les projets des entreprises chinoises d’infrastructures (routes, logements) constituent avant tout des « formules de contrats qui engagent le moins possible la responsabilité à long terme de (ces) entreprises » (p. 66).

Si l’on décortique le commerce bilatéral entre la Chine et l’Algérie (ch. 2, Messaoud Zouikri), l’on se rend compte combien les produits chinois bon marché et à « moyenne-faible intensité technologique » viennent, comme ailleurs en Afrique, satisfaire les besoins des « classes les plus modestes » de la société algérienne (habillement, véhicules, équipements électroniques). En 2015, les ventes chinoises représentaient 18% des importations algériennes. Quinzième client d’Alger, Pékin lui achète principalement du pétrole, d’où un immense déficit commercial. Plus grave, les achats en provenance de Chine ne contribuent que très modestement à combler le retard technologique de l’Algérie (p. 84).

Ainsi, comme le rappelle Fatiha Talahite dans son introduction, se pose la question de la durabilité de cette relation économique ? La Chine a beaucoup construit et a beaucoup vendu mais a somme toute peu investi dans le secteur productif. La responsabilité en revient avant tout à l’Algérie qui n’a pas su saisir l’opportunité que l’irruption économique de ce pays pouvait présenter pour elle. La zone de coopération économique et commerciale Jiangling a échoué (ch. 3). L’insertion des constructeurs chinois dans la filière automobile a surtout eu pour conséquence de stimuler les ventes chinoises de véhicules utilitaires (ch. 4). Certes, certains commerçants algériens ont profité de cet essor des échanges, au risque, comme au Nigéria ou au Ghana, de contribuer à tuer l’industrie textile locale (ch. 5). Moins chères, les machines chinoises ont fait irruption dans le secteur agro-alimentaire. Et la présence d’environ 100 000 ouvriers chinois contractuels a multiplié les interactions, pas toujours faciles, entre les deux sociétés.

Mais en quoi cette présence économique chinoise a-t-elle favorisé le développement de l’Algérie ? A juste titre, les contributeurs de cet ouvrage sont réservés. Ayant aidé à « acheter la paix sociale » (p. 65), la coopération chinoise devra à leurs yeux évoluer si elle veut devenir durable. Mais n’est-ce pas à l’Algérie d’adopter, en premier lieu, un nouveau modèle de développement, moins financé par les exportations d’hydrocarbures et plus capable de stimuler l’investissement extérieur et l’insertion de son industrie dans les circuits régionaux comme mondiaux ? La paralysie politique au sommet à Alger n’aide guère au changement. Et la Chine pour sa part n’a aucun intérêt à ce que les choses évoluent. La balle est donc clairement dans le camp algérien, montrant une fois encore combien la coopération économique sino-africaine reste largement structurée par les pays qui cherchent à en profiter.

Jean-Pierre Cabestan est professeur à l’Université baptiste de Hong Kong où il dirige le département d’études administratives et internationales (cabestan@hkbu.edu.hk).

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