Kjeld Erik Brødsgaard et Mads Kirkebæk éds, China and Denmark — Relations Since 1674, et Christopher Bo Bramsen, traduction chinoise par Lin Hua, Peace and Friendship. Denmark’s Official Relations with China. 1674-2000

Fondée sur des sources d’origine danoise et chinoise(1), l’ouvrage dirigé par Kjeld Erik Brødsgaard et Mads Kirkebæk se propose de donner une présentation globale des relations sino-danoises depuis le XVIIème siècle(2). Le point de départ de ces relations est l’année 1674, date à laquelle est lancée la première expédition danoise vers l’Inde puis la Chine. Stimulé par les exemples anglais et hollandais et animé par les mêmes objectifs mercantiles, le roi Christian IV commence en effet à favoriser les expéditions maritimes en direction de l’Asie.

La recherche de l’intérêt commercial et économique continue de déterminer la politique chinoise du Danemark durant les siècles suivants. C’est grâce aux compagnies commerciales
que s’établissent et se perpétuent les liens entre le Danemark et la Chine : la Compagnie danoise des Indes orientales (Danish East India Company) jusqu’en 1729, puis la Compagnie asiatique (Asiatic Company) fondée en 1732. C’est pour protéger les intérêts de ces compagnies et pour leur assurer un traitement équivalent à leurs concurrentes étrangères que sont envoyées les premières missions diplomatiques en Chine(3). La troisième de ces missions se conclut par la signature d’un traité d’amitié, de commerce et de navigation; il garantit la clause de la nation la plus favorisée au Danemark et étend le principe d’extraterritorialité aux citoyens danois. Sans avoir en rien participé aux guerres, le Danemark obtient donc les mêmes avantages que les puissances signataires des traités.

Alors, le gouvernement danois n’a de ses relations avec la Chine qu’une conception commerciale et ne souhaite pas les développer dans le domaine diplomatique et politique ; pour des raisons d’économies, il préfère s’abstenir de créer une représentation diplomatique en Chine (alors que le gouvernement impérial chinois le souhaite). Jusqu’en 1911, les intérêts danois ont été pris en charge successivement par la Grande-Bretagne puis par la Russie; un secrétaire danois était attaché à la légation de Russie. Cette situation diplomatique unique en son genre prend fin sur pression de la compagnie danoise du télégraphe (Great Northern Telegraph Company) qui préfère désormais être protégée par une représentation nationale(4) et le Danemark installe en 1912 un consul et un vice-consul à Shanghai et nomme quelques consuls honoraires dans d’autres villes chinoises.

Le Danemark a essayé de tirer parti au mieux de sa situation de petit pays pour faire fructifier ses intérêts. Ne représentant en rien une menace militaire pour la Chine, sans ambition politique, il préserve sa neutralité dans les conflits qui agitent la Chine au XIXème siècle. C’est vraisemblablement pour cette raison que le gouvernement impérial accorde sa préférence à la compagnie danoise sur sa rivale britannique pour l’installation du télégraphe en Chine. Toutefois, durant la période impériale, le Danemark a eu besoin de s’appuyer de temps à autres sur des pays plus puissants pour assurer la défense de ses intérêts. Les deux guerres mondiales mettent en évidence la fragilité et les limites de la politique danoise. En 1939, le Danemark se trouve confronté au dilemme de choisir entre le gouvernement de Chiang Kai-shek et le gouvernement mis en place par les occupants japonais. Dans un premier temps il choisit Chongqing. Mais devenu lui-même un pays occupé, il doit céder aux pressions allemandes et reconnaît en août 1941 le gouvernement de Wang Jingwei et le Mandchukuo. Autre motif probable qui a poussé le gouvernement danois à la reconnaissance du Mandchukuo : le soja de Mandchourie représentait le plus gros poste d’importation du Danemark.

Le Danemark a été un des premiers pays ouest-européens à reconnaître la République populaire de Chine. Un des principes essentiels de la diplomatie danoise était en effet de reconnaître tout régime politique à partir du moment où il « exerçait son contrôle sur son territoire (ou sur la plus grande partie de celui-ci) » (5). La nécessité de protéger les intérêts des compagnies danoises engagées dans des affaires en Chine fut aussi un facteur déterminant. Un troisième angle de vue ayant influé sur la décision danoise mérite d’être relevé : « l’attitude du Danemark a été aussi déterminée par des considérations morales dans le sens où, dans la population et parmi les partis politiques majeurs, le sentiment s’était largement répandu qu’il fallait rectifier les méfaits du colonialisme occidental pour aider les pays en développement à se créer un meilleur avenir » (6). De plus il s’agissait de soutenir le combat d’un peuple opprimé luttant pour son autodétermination, combat que par tradition le Danemark était enclin à soutenir. Cette reconnaissance de la RPC dès sa création et le fait que le Danemark n’ait pas maintenu de consulat à Taiwan ont eu une influence positive sur les relations sino-danoises. Par la suite le gouvernement chinois a trouvé d’autres avantages au Danemark : membre de l’OTAN, il occupait une position stratégique particulièrement importante à la croisée de la Baltique, de la mer du Nord et de l’Atlantique. En outre, il offrait une double ouverture sur la Communauté économique européenne et sur ses voisins scandinaves. L’apogée des relations entre les deux pays se situe en octobre 1974, lorsque le premier ministre Poul Hartling est reçu par Deng Xiaoping et Mao Zedong. Puis le Danemark perd progressivement de son importance dans la politique étrangère de la RPC. Dès la fin des années 1980, par suite du rapprochement sino-soviétique, il ne joue plus un rôle stratégique significatif pour les Chinois. Par ailleurs la position très critique adoptée et longuement maintenue par le gouvernement danois lors de la crise de Tiananmen de 1989 puis sa critique du non respect des droits de l’homme en Chine — en particulier la résolution présentée en avril 1997 par le Danemark contre la RPC à la Commission des Droits de l’homme des Nations Unies — ont sensiblement entaché les relations sino-danoises et eu de lourdes conséquences sur les rapports économiques et commerciaux. En conséquence, depuis 1998 le Danemark s’aligne sur les positions de l’Union européenne.

Preuve de l’intérêt primordial que représentaient pour le Danemark ses relations économiques avec la Chine, six des dix chapitres du livre sont consacrés au développement du commerce entre les deux pays ; quatre portent sur la période qui s’étend du XVIIe siècle jusqu’en 1949, un sur les rapports avec la RPC et un sur ceux avec Taiwan. Avant comme après 1949, la balance commerciale a presque toujours été en faveur de la RPC. Le Danemark importait essentiellement du soja, ainsi que de la cannelle, des graines de sésame et du thé. Il exportait des machines et des produits laitiers. Avant 1949, quelques grandes compagnies danoises ont su profiter des relations économiques avec la Chine, ainsi la compagnie du télégraphe, la compagnie de navigation East Asiatic Company ou l’entreprise Danish Soya Cake (7). Mais, en général, les firmes danoises n’étaient pas assez puissantes pour développer une stratégie avec un pays aussi lointain et sans cesse en proie à l’instabilité politique comme la Chine. Après 1949, les relations commerciales sino-danoises ont connu le même rythme et la même structure de développement que celles des pays ouest européens : la RPC exporte des produits manufacturés, textiles et électroniques ; le Danemark vend des produits d’équipement et de transport ainsi que des produits chimiques. La RPC est le troisième partenaire non européen du Danemark pour les importations (8). Les firmes danoises ont commencé à investir relativement tard en Chine populaire mais y ont rapidement installé des bureaux de représentation (166 en 1998). La plus grande compagnie de navigation à capitaux étrangers opérant en Chine est danoise (Maersk Shipping). Le gouvernement danois, de son côté, fournit des crédits à l’export et soutient des projets d’assistance dont la Chine est un large bénéficiaire. La coopération scientifique et technique est particulièrement active dans des domaines comme la lutte contre la pollution, la protection de l’environnement, l’agroalimentaire et la médecine vétérinaire. Depuis les années 90, les relations économiques entre les deux pays deviennent plus dynamiques.

Les relations du Danemark avec Taiwan étaient d’ordre purement économique. Le volume de ses échanges avec la République de Chine a toujours été moins élévé qu’avec la RPC (dans les années 1990, il est inférieur de moitié (9)). La structure en est un peu surprenante : les premiers postes d’exportation danois vers Taiwan sont les produits alimentaires et les machines, tandis que Taiwan vend au Danemark des produits manufacturés et aussi des machines. La balance commerciale n’est déficitaire pour le Danemark que depuis les années 1970. Cent quarante compagnies danoises opèrent à Taiwan, mais une dizaine seulement sont installées. La première représentation commerciale danoise à Taiwan à été créée en 1983 ; Taiwan avait depuis 1973 un bureau à Copenhague qui faisait la liaison avec l’ensemble des pays nordiques. Ici aussi une dynamique de développement se dessine : en 1993 a eu lieu la première visite d’un membre du gouvernement danois. Entraîné par la politique européenne, le Danemark commence à accorder plus d’attention au poids économique de Taiwan.

Ce livre, très riche par ses sources, ses documents et ses interprétations, met bien en évidence la problématique à laquelle s’est trouvé et se trouve encore confrontée un petit pays comme le Danemark face à la Chine. N’ayant pas la capacité politique ou économique pour imposer ses vues ou ses décisions, il doit recourir au soutien de puissances plus importantes sur la scène internationale et se placer dans leur sillage pour défendre ses intérêts. Tout l’art et l’originalité de sa politique consistent à tirer parti des avantages conjoncturels qui peuvent s’offrir à lui — sa petitesse qui en fait un partenaire peu menaçant et éventuellement préféré à un autre moins facile à manier, sa situation stratégique, etc. — et de faire valoir ses spécificités dans le domaine économique et technologique. Dans la mesure où son poids au niveau international est réduit, la défense de ses intérêts économiques repose sur une politique étrangère avant tout pragmatiste.

L’ouvrage de Christopher Bo Bramsen est une publication bilingue en anglais et en chinois. L’auteur fut consul général du Danemark à Shanghai en 1994 puis ambassadeur à Pékin en 1995. La traduction en chinois a été assurée par Lin Hua, qui a occupé un poste diplomatique durant 14 ans au Danemark ; il est en outre l’auteur d’un livre sur les sagas et mythes nordiques et a traduit les œuvres d’Andersen. En 150 pages, ce livre concentre de manière très claire les moments essentiels des relations officielles sino-danoises récentes. Il contient quantité de renseignements sur la diplomatie des deux pays (accords, personnel des ambassades, etc.) utiles à la fois pour l’historien, le spécialiste des relations internationales et le sinologue (transcription en chinois des noms propres en particulier). C’est toutefois une œuvre surtout descriptive et de circonstance, destinée à mettre en valeur le «développement des bonnes relations et de l’amitié» entre le Danemark et la Chine.

Ces deux livres ont le mérite de faire, dans une langue accessible à l’ensemble des chercheurs, une présentation exhaustive des relations sino-danoises, un sujet jusqu’ici pratiquement inconnu. Ils répondent au désir d’inscrire la recherche danoise sur la Chine dans un cadre européen et international et participent de l’effort des pays scandinaves pour développer et faire reconnaître leurs compétences dans le domaine de la sinologie. Ajoutons que ces ouvrages sont remarquablement illustrés par des photos et documents d’archives commentés qui recréent l’ambiance historique et ajoutent au plaisir de la lecture.

La rédaction de Perspectives Chinoises tient à exprimer son émotion devant la disparition brutale de Claudie Gardet à la fin du mois de mai. Claudie Gardet s’était fait une spécialité de l’histoire diplomatique de la République populaire de Chine (voir le compte rendu de son ouvrage publié en 2000 chez Peter Lang dans le n° 64 de Perspectives Chinoises). Son sérieux et ses qualités humaines étaient reconnus et appréciés de tous.

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