La politique du logement de Tung Chee-Hwa
La classe moyenne en vue, le social en trompe-l’œil

L’immobilier a toujours été
une question sensible à Hong Kong. Toute l’économie
y est liée et les plus grandes fortunes du Territoire ont
été établies à partir de l’immobilier.
Pour les ménages hongkongais, le logement est cher, souvent
petit. C’est bien sûr un lieu d’habitation mais
aussi et surtout un placement financier. Ainsi, le secteur touche
aussi bien la vie quotidienne que la richesse collective des ménages,
des entreprises et de l’Etat. Une telle importance de l’immobilier
à Hong Kong impose une position privilégiée
dans la politique gouvernementale. Tung Chee-hwa, le chef de l’exécutif
de la Région Administrative Spéciale (RAS), l’a
compris et a donc fait du logement une priorité pour son
gouvernement.

45 ans de politique du logement

C’est seulement depuis 1953 que le logement
a fait l’objet d’une véritable action gouvernementale
à Hong Kong. Auparavant, le gouvernement colonial n’intervenait
pas et la situation le satisfaisait. L’incendie qui a ravagé
un bidonville le jour de Noël 1953, laissant 50 000 personnes
sans toit, a précipité les choses et entraîné
le début d’une véritable politique du logement
à Hong Kong. La Housing Authority, organe administratif chargé
de la création et de la maintenance des logements publics,
est alors créée. Entre 1954 et 1972, de nombreux logements
publics furent construits et les programmes furent alors si importants
que fin 1972, près de 45 % de la population était
logée dans des Public Rental Housings (PRH), appartements
locatifs publics. Le gouvernement, par des actions massives, tentait
de légitimer son rôle auprès de la population.
En 1972, après 20 ans de développement non planifié,
le logement est envisagé plus stratégiquement avec
l’arrivée du gouverneur MacLehose. L’expansion
économique nécessite une amélioration de la
qualité de vie, l’Etat est riche et les zones urbaines
commencent à être saturées. Durant cette période,
la Housing Authority adopte une politique d’équilibre
budgétaire. Elle augmente ainsi les loyers et entame une
privatisation du parc en lançant le Home Ownership Scheme
(HOS) en 1976. Ce plan prévoit la construction de logements
neufs destinés à la vente. Pour construire tous ces
logements, l’Etat débute dans le même temps l’aménagement
de villes nouvelles dans les Nouveaux Territoires. Enfin, la quatrième
époque de la politique du logement à Hong Kong débute
en 1987. L’Etat détermine une stratégie décennale
qu’il présente dans la Long Term Housing Strategy (Stratégie
à long terme pour le logement). En 1988, la Housing Authority
devient financièrement indépendante du gouvernement.
Cela lui permet de continuer à peser sur les décisions
gouvernementales mais lui impose par ailleurs l’équilibre
budgétaire. Depuis 1988, le marché immobilier est
entre les mains du secteur privé alors que dans le même
temps, l’Etat a entamé une politique de privatisation
de son domaine.

La question de l’habitat sur le Territoire
doit cependant être appréhendée dans un contexte
particulier. Aujourd’hui, Hong Kong compte 6,3 millions d’habitants,
répartis à 48 % dans les villes nouvelles (situées
dans les Nouveaux Territoires) et à 52 % dans la zone métropolitaine
(île de Hong Kong et Kowloon). Les densités urbaines
peuvent dépasser 150 000 hab/km2. 52 % des habitants vivent
dans un logement public et 48 % dans un logement privé, 52
% (25 % dans le public et 72 % dans le privé) des ménages
sont propriétaires (1).

Les prix d’achat et de location des appartements
sont parmi les plus chers au monde. Certes les loyers dans le public
varient généralement entre 1 200 et 2 000 dollars
HK par mois pour un appartement de 40 m2 (2) (un dollar HK = 0,78
F). Mais dans le privé, ils s’élèvent
à 8 000 dollars HK environ pour un même type d’appartement.
Les prix de transaction sont en moyenne de 50 000 dollars HK/m2
pour le privé. Par exemple, un appartement neuf luxueux de
160 m2 à Mid-Levels (quartier résidentiel de l’île
de Hong Kong) a été vendu pour 14 millions de dollars
HK. A Tuen Mun, ville nouvelle éloignée de la zone
métropolitaine et surtout mal desservie, un appartement moyen
de 81,5 m2 a été vendu 2,4 millions de dollars HK
(3). Pour payer de telles sommes, de nombreux ménages hongkongais
sont endettés et le remboursement de leur emprunt s’élève
souvent à plus de 40 % de leur revenu.

Malgré 45 ans d’intervention publique,
la qualité de l’habitat est encore faible à Hong
Kong. Les logements restent parmi les plus petits au monde, l’espace
disponible moyen par personne n’étant que de 8 m2 (4).
Les appartements ont une taille moyenne de 44m2 (5) avec une nette
différence entre le public — 34 m2 en moyenne —
et le privé — 52 m2. Le parc locatif public connaît
quelques problèmes de surpopulation mais surtout, le parc
locatif privé est composé de nombreux petits appartements
en mauvais état, loués à des familles défavorisées
ou à des personnes seules. Sans oublier les squatters dont
le nombre est estimé à 235 000 par l’administration
(6). Au regard de ces chiffres, les programmes publics massifs n’ont
manifestement pas atteint leurs objectifs.

Par ailleurs, ce n’est pas tant grâce
au nombre de logements qu’il possède ou construit que
l’Etat pèse sur le marché à Hong Kong.
Son poids est essentiellement dû au système foncier
du Territoire. L’Etat est l’unique propriétaire
foncier (seul le terrain de la cathédrale Saint John n’appartient
pas à l’Etat). Le droit de jouissance d’un terrain
est attribué aux enchères, pour une durée limitée
allant de 75 à 99 ou 999 ans. Il suppose en outre le paiement
régulier d’une redevance à l’Etat (7). Dans
ces circonstances, et compte tenu des réglementations en
vigueur sur les autorisations de construire, l’Etat a un véritable
rôle de planificateur et de percepteur dans le secteur de
l’immobilier. Il vend en effet ce qu’il veut, mais surtout
perçoit des sommes considérables. Ces sommes constituent
une part importante des recettes gouvernementales et gonflent les
réserves (le Land Fund (8) s’élève aujourd’hui
à près de 200 milliards de dollars HK).

Le secteur privé est dominé par
les « big four » (les quatre grandes) : Cheung Kong,
Sun Hung Kai Pro perties, Henderson Land Development et Sino Land.
Toutes ces entreprises sont des établissements de tout premier
rang dans l’économie hongkongaise. Ce sont surtout des
conglomérats financiers qui réinjectent les marges
obtenues par l’immobilier dans d’autres secteurs. Ces
marges ont pu atteindre 50 % durant le pic des prix du résidentiel.
Aujourd’hui, elles ne seraient « plus que » de
25 % (9). Les petits promoteurs ont presque complètement
disparu à cause notamment des prix d’entrée pour
obtenir un terrain et de la chute des transactions et des prix depuis
six mois. Autant dire que le secteur immobilier privé est
un oligopole composé d’organisations très puissantes
non seulement sur le plan économique mais aussi sur le plan
politique.

L’action en matière de logement
établie par le gouvernement s’inscrit dans ce contexte.
Trois éléments conjoncturels sont venus s’y greffer.
Les prévisions tablent sur une croissance démographique
imprévue jusqu’alors. Par ailleurs, le nombre de logements
construits par le privé a diminué depuis quelques
années. A prix constants de 1990, le rapport entre le nombre
de mètres carrés construits par le privé et
le PNB est passé de 3 m2/million de dollars en 1990 à
moins de 1m2/million de dollars en 1997 (10). Enfin, dans le même
temps, la spéculation était très vive. On achetait
des logements que l’on revendait avant même qu’ils
soient construits. De cette manière, nombre de personnes
ont fait fructifier leur épargne. La spéculation était
parfois devenue un métier.

La crise financière a précipité
et focalisé la critique

Tung Chee-hwa a annoncé les objectifs
de son gouvernement en matière de logement le 8 octobre 1997.
Premier objectif : 85 000 logements devront être construits
en moyenne par an pendant dix ans ; 35 000 par le privé et
50 000 par le public. Le deuxième objectif majeur du gouvernement
est d’atteindre un taux de propriétaires de 70 % d’ici
2007. Celui-ci étant de 23 % dans le secteur public, c’est
bien à l’Etat d’accentuer l’accession à
la propriété (voir tableau). Des programmes de ventes
des logements locatifs publics à leur locataire ont donc
été mis en place (25 000 logements de plus de 12 ans
vendus chaque année) et la production de logements HOS (30
000 par an désormais) est accrue. Par ailleurs, un vaste
programme de prêts à taux privilégié
pour l’achat d’un logement a été instauré.
On parle aussi de déductions d’impôts proportionnelles
aux intérêts payés pour un emprunt immobilier.
Enfin, les nouveaux ménages pourvus d’un logement public
locatif peuvent l’acheter directement sans l’avoir loué.
Le troisième et dernier objectif est la diminution du temps
d’attente pour pouvoir louer un appartement public. Actuellement,
le temps d’attente sur la Waiting List (11) est de sept ans
et le gouvernement envisage de la réduire à trois
ans d’ici 2007.

Afin d’atteindre ces objectifs, le gouvernement
a modifié les processus administratifs relatifs à
la construction immobilière et va distribuer plus de terrain
(12). Plus de coordination entre les directions, moins d’intermédiaires
et plus de rapidité administrative sont au programme. Enfin,
le secteur du logement se voit doté de 48,9 milliards de
dollars HK — soit une augmentation de 52 % par rapport au budget
précédent (13) — dans le budget 1997-1998. Il
représente la deuxième dépense (16,9 % du budget
global) après l’éducation (14).

L’annonce de ces objectifs en juillet
1997 n’a pas fait de vague. Il paraissait clair que le nouveau
gouvernement devait avoir une politique du logement volontariste,
compte tenu de la situation de l’habitat à Hong Kong.
Les critiques ont émergé lors de la présentation
de la politique générale en octobre dernier. Elles
se sont accentuées au printemps. La chute des prix de l’immobilier
s’est poursuivie, le marché est assez atone et les promoteurs
ont du mal à vendre leurs logements qui arrivent tous en
même temps sur le marché du neuf. En outre, la crise
financière aggrave la situation régionale et touche
non seulement les ménages mais aussi les entreprises ; chômage,
baisse de confiance, taux d’intérêts très
élevés. Tout cela, ajouté à la récession
annoncée pour le premier trimestre 1998, a entraîné
une volée de bois vert contre le gouvernement. Le débat
est économique, un tout petit peu politique, quasiment pas
social. Ce qui importe, c’est la stabilité économique
du Territoire.

On accuse le gouvernement d’aggraver la
situation en annonçant la mise sur le marché de logements
publics à des prix très faibles (en particulier, par
l’intermédiaire du programme Tenant Purchase Scheme
; voir carte). Cette mesure affecterait le second marché
des HOS. D’où une baisse des prix des logements neufs
de type HOS qui toucherait le secteur privé de gamme moyenne
à son tour et, par effet « domino », le secteur
privé haut de gamme. On l’accuse de réduire encore
plus les liquidités en vendant plus de HOS. Mais surtout,
on reproche à Tung Chee-hwa de ne pas tenir compte du nouvel
environnement économique. La politique du logement manquerait
de flexibilité. Malgré ces critiques, les objectifs
du gouvernement s’inscrivent dans une certaine logique.

Pourquoi une telle politique ?

Tout d’abord, le gouvernement devait relancer
la production de logements. Le secteur privé construit peu
depuis quelques années et il fallait pallier le manque de
logements à vendre. Par ailleurs, le nombre de personnes
qui attendent d’être logées dans un appartement
public locatif n’a pas diminué puisque 150 000 ménages
(15) sont encore sur la liste d’attente. Enfin, le nouvel aéroport
et les infrastructures qui l’accompagnent sont en passe d’être
terminés. Relancer la construction de logement permet de
remplir à nouveau les agendas des entreprises de construction
du Territoire.

La provision d’un plus grand nombre de
logements devrait aussi avoir comme impact la stabilisation des
prix du résidentiel à Hong Kong. Ils ont atteint un
niveau plafond fin 1997 et ont chuté de 40 % depuis. L’objectif
poursuivi par les autorités est de stabiliser des prix trop
fluctuants. Le fait que Hong Kong reste malgré tout une des
villes les plus chères du monde nuit à sa compétitivité.

Le gouvernement cherche aussi à se repositionner
dans le domaine du logement. Un de ses indiscutables rôles
est de fournir un logement aux plus démunis. Les caisses
sont pleines (16) et c’est la principale politique sociale
à Hong Kong. Or aujourd’hui, l’Etat loge aussi
une partie de la classe moyenne dans son parc locatif. Le logement
de masse qui permet aux classes moyennes d’accéder au
locatif public coûte cher à l’Etat et délaisse
les plus défavorisés. Le gouvernement qui souhaite
éradiquer ce phénomène a ainsi entamé
une politique de privatisation des logements publics depuis une
dizaine d’années, qui est accentuée aujourd’hui.

La privatisation des logements doit bénéficier
au gouvernement de diverses manières. En premier lieu, celui-ci
se débarrasse d’une partie de son parc locatif dont
la maintenance lui coûte cher. Il focalise ses prestations
locatives vers les plus défavorisés. La Housing Authority
entame ensuite une opération tout à fait rentable
en construisant des logements neufs destinés à la
vente. Le HOS est en effet une opération bénéficiaire
et un facteur essentiel de sa santé budgétaire (17).
Par ailleurs, la Housing Authority, donc l’Etat, tend à
occuper une position forte sur le marché du logement grâce
à son programme. La part du privé dans le secteur
résidentiel va passer de 50 % aujourd’hui à 40
% à terme alors que celle du public devrait augmenter pour
atteindre 60 % du parc global. Si ces taux sont atteints, le gouvernement
aurait, avec 60 % des logements à son actif, une influence
déterminante sur le secteur. Enfin — et c’est peut-être
ce que le gouvernement recherche le plus — on a coutume de
dire qu’un taux élevé de propriétaires
assure une population stable. Les documents officiels eux-mêmes
mettent cette idée en avant (18). En supprimant le rôle
d’un Etat grand propriétaire, on a diminué ses
conflits avec le citoyen-locataire. Un propriétaire est plus
« responsable » et protestera moins. On souhaite stabiliser
la société hongkongaise. C’est plus sûr
pour le développement économique et, en plus, cela
rassure Pékin. La classe moyenne, la plus active et la plus
susceptible de critiquer le pouvoir central chinois, est en effet
la première visée par le programme gouvernemental,
en particulier par le massif programme d’accession à
la propriété.

La politique de Tung Chee-hwa a été
établie sous diverses influences. Influence singapourienne,
tout d’abord. Il est de notoriété publique que
le chef de l’exécutif hongkongais a été
impressionné par le système du logement à Singapour
et que Lee Kwan Yew l’a inspiré dans ce domaine depuis
une vingtaine d’années (19). Chinoise ensuite. Les réformes
en cours sur le Continent ont pour axe principal la privatisation
des logements. Britannique enfin. La politique actuelle du gouvernement
du Territoire ressemble étrangement à celle poursuivie
en Grande-Bretagne depuis les années 70 (20). Le pays européen
est passé d’un logement public de masse à un
programme de privatisation et de résidualisation du parc
locatif public.

L’effet boomerang

Politiquement, le gouvernement risque de sortir
affaibli. Depuis son annonce, sa politique du logement reste très
mal expliquée et très mal défendue. On parle
souvent d’un « nombre magique » en évoquant
les 85 000 logements projetés. Le gouvernement a annoncé
une politique ferme sans débat préalable et sans véritablement
expliquer l’objectif des 70 % de propriétaires à
Hong Kong. Une bonne politique doit évidemment tenir compte
de son environnement et son application doit s’adapter aux
nouvelles donnes. Mais la souplesse actuelle, qui revient à
lâcher du lest en faveur des promoteurs et de la spéculation
(21), ne semble pas valoriser l’action du gouvernement. C’est
une politique de va-et-vient qui discrédite l’action
publique. Elle peut certes relancer la construction à court
terme mais risque d’être néfaste à long
terme. Tung Chee-hwa et son équipe semblent malheureusement
incapables de défendre des alternatives à long terme
qui tiennent compte des nouvelles donnes sociales et économiques.

Il s’agit là d’un véritable
problème politique. Le seul argument du gouvernement reste
« Home ownership : dreams come true » (Etre propriétaire
: le rêve devient réalité) (22). Les discours
officiels se contentent de parler de la « fierté »
d’être propriétaire de son logement, du profond
souhait de chaque ménage d’acquérir son appartement
(23). Néanmoins, dans les faits, le gouvernement a entrepris
une série de mesures bien plus convaincantes que son discours.
Toutefois, aucune d’entre elles ne porte sur les logements
locatifs privés qui vont ainsi continuer à se dégrader.
Les loyers du secteur public augmentent (24). Les prix des HOS ont
été revus à la baisse alors que l’assiette
des revenus donnant accès à ce type de logement a
été élargie (pour un ménage de 4 enfants,
le revenu maximum donnant accès à un logement HOS
est passé de 30 000 à 33 000 dollars HK). Enfin, les
méthodes utilisées pour le programme TPS (vente aux
locataires de logements publics) sont très incitatives, voire
coercitives. Le locataire achète son appartement à
12 % des prix du marché la première année,
à 21 % la seconde et à 30 % la troisième année
du lancement du TPS sur son lotissement (25). En outre, le ménage
qui refuse d’acheter son logement, est relogé dans un
autre lotissement.

Ces dispositions ont été adoptées
en dépit du fait que des enquêtes publiques effectuées
auprès de la population démontrent que les locataires
du secteur public sont en majorité satisfaits de leur logement
alors que les logements HOS ne satisfont pas leurs propriétaires.
De surcroît, les logements HOS n’attirent que 18 % de
l’ensemble des ménages (26).

L’effet boomerang est encore plus frappant
sur le plan économique. Tung Chee-hwa n’a-t-il pas implicitement
reconnu que sa politique affectait le secteur immobilier et finalement
l’économie entière en s’entretenant avec
les promoteurs au mois de mai (27) ? A Hong Kong, l’immobilier
est tellement lié à l’économie que la
chute des prix a provoqué un tollé aussi bien dans
le milieu des affaires que chez les particuliers qui voient fondre
leur patrimoine. Associé à la crise financière
régionale, le malaise dans le secteur de l’immobilier
ne fait que déstabiliser encore plus Hong Kong.

D’une part, les recettes fiscales vont
diminuer si le marché immobilier continue à être
touché. En effet, les promoteurs, de plus en plus dans l’expectative,
risquent de moins dépenser et les revenus liés à
la vente de terrains ou de logements vont diminuer (28). Lorsque
l’on sait que ces revenus représentent une grande part
des recettes budgétaires, on peut aisément imaginer
l’impact sur les recettes de l’Etat. Et cette baisse signifie
une moindre capacité à développer des programmes
immobiliers publics. D’autre part, les promoteurs privés
ont pris les devants et ont baissé leurs prix. Ils deviennent
presque aussi compétitifs que ceux des logements de type
HOS qui sont réputés pour être de bien moins
bonne qualité. Si ce phénomène se poursuit,
l’Etat devra revoir ses prix à la baisse et les recettes
chuteront de ce côté aussi.

Socialement, le gouvernement va encore plus
clairement dissocier les plus pauvres du reste de la population.
Les logements publics locatifs seront exclusivement destinés
aux plus nécessiteux alors que la classe moyenne sera orientée
vers la propriété dans le public. On va assister à
la poursuite du phénomène de résidualisation
(29) des logements publics locatifs. En effet, pour favoriser l’accession
à la propriété, la Housing Authority augmente
les loyers du locatif. Cela va entraîner la migration des
classes moyennes vers la propriété et dans le même
temps, permettre de loger les plus défavorisées à
des prix plus élevés. Le gouvernement, affichant un
objectif social de poursuite des constructions de logements PRH,
trompe ainsi l’œil de l’opinion.

Une telle action peut mener à la disparition
d’une certaine mixité sociale dans les lotissements
de logements locatifs publics. Seuls les plus démunis resteront
dans ce type d’habitation et il pourrait en résulter
des problèmes sociaux. Ces populations les plus sensibles
seront de surcroît davantage taxées financièrement
avec l’augmentation des loyers.

La politique du TPS a aussi déstabilisé
la population des lotissements publics locatifs. On n’ose plus
acheter un logement HOS car on attend de savoir si un TPS atteindra
son lotissement. Quant aux récents acquéreurs de HOS,
ils ont l’impression d’être lésés.
Le marché immobilier semble être une immense loterie
et cela ne fait qu’augmenter l’incertitude ambiante. Lorsqu’on
sait que pour favoriser la propriété, il faut se trouver
en période de plein emploi, d’augmentation des revenus
et d’appréciation des prix de l’immobilier, on
se rend vite compte que la politique choisie n’arrive pas vraiment
à point nommé. Le gouvernement n’a fait qu’accentuer
l’attentisme am biant. Attentisme qui n’est pas habituel
à Hong Kong.

Enfin, le gouvernement, en favorisant la propriété,
va accentuer un problème auquel il fait déjà
face. Dans leur majorité, les immeubles privés de
Hong Kong sont possédés par une multitude de propriétaires
(les immeubles étant très élevés en
général, il est assez rare d’avoir moins de 20
propriétaires). Or cette multitude de copropriétaires
rend les procédures de réhabilitation quasiment impossibles.
Ainsi, le gouvernement connaît de nombreuses difficultés
à renouveler le tissu urbain. C’est un sérieux
manque à gagner en termes de terrain et le problème
n’est pas résolu aujourd’hui. Le gouvernement «
y travaille » (30) et accentue le problème dans le
même temps en vendant d’anciens immeubles locatifs. Par
ailleurs, la pression persistante en faveur de densités urbaines
très élevées risque de subsister compte tenu
du fait que plus de logements vont être construits sans que
les superficies de terrains mis en ventes ne permettent le développement
de zones à densité moyenne (31).

Quelle attitude peut adopter le gouvernement
dans un tel contexte ?

Face à la critique des médias,
à la pression du secteur privé et à la crise
économique qui touche Hong Kong, sans soutien populaire,
le gouvernement devra certainement réorienter ses objectifs
dans les mois qui viennent. Quelles grandes orientations peut-on
envisager ?

Il peut tout d’abord revoir ses objectifs
à la baisse. Ce serait satisfaire les revendications des
promoteurs et faire marche arrière. La crédibilité
du gouvernement serait dans ce cas durement affectée. En
outre, un retour à un statu quo, où la spéculation
serait revivifiée, où le système économique
serait toujours aussi dépendant du foncier et où les
rôles du privé et du public seraient toujours aussi
mal définis permettrait peut-être de recouvrer la confiance
à court terme. Mais à long terme, cela ne semble pas
la bonne solution. Ce n’est satisfaisant ni socialement, ni
économiquement.

Le gouvernement peut maintenir ses objectifs,
voire les revoir à la hausse. En gardant le cap, il atteint
le taux de propriétaires souhaité et se débarrasse
d’une partie de son parc locatif. En d’autres termes,
il met l’accent sur la construction de logements publics pour
atteindre une proportion de 60 à 70 % du marché immobilier
résidentiel tout en révisant le TPS pour maintenir
un secteur locatif social à hauteur de 30 % des logements.
Cela signifierait une véritable mainmise du public sur le
logement à Hong Kong. Le système territorial serait
similaire à celui de Singapour où près de 90
% des logements sont publics. Cela porterait le logement hors de
la sphère du marché économique et permettrait
une certaine stabilité sociale à condition que l’Etat
remplisse bien sa fonction. L’administration aurait en outre
un pouvoir absolu en matière d’aménagement urbain.
Cependant, cette politique signifie moins d’argent par le foncier
pour l’Etat et plus de taxes. Il est peu probable que le gouvernement
choisisse cette stratégie.

Enfin, Tung Chee-hwa peut revoir les objectifs
de constructions publiques à la baisse tout en favorisant
ouvertement la construction privée. D’abord par plus
de prêts subventionnés, de réductions d’impôts
au lieu de constructions directes ; ensuite par une révision
du système foncier du Territoire. L’Etat devrait fournir
beaucoup plus de terrains (il en a la capacité) et renoncer
à nombre de ses recettes liées à leur vente.
Cela ne plairait certainement pas à Pékin qui a un
œil sur les réserves de Hong Kong, mais aurait l’avantage
de relancer la construction privée, de maintenir les prix
et d’ouvrir le marché de la construction aux petits
promoteurs. Vertueuse économiquement, cette option politique
pourrait aussi l’être socialement. Dans ce contexte,
le gouvernement ne se cantonnerait plus qu’à la réglementation
et au logement des plus nécessiteux, auquel il pourrait consacrer
plus d’attention. Ce mode d’action suppose tout de même
un changement profond du modèle hongkongais. A savoir que
moins de recettes foncières devraient être compensées
par plus d’impôts sur les entreprises et sur les ménages.
Une petite révolution, en somme.

Des questions n’apparaissent pas

Il paraît évident en tout cas
que le gouvernement doit fournir plus de terrains. La distribution
irrégulière de terrains a déstabilisé
le marché ces dernières années. Une année,
les logements neufs manquent et, l’année suivante, on
se trouve face à un surplus de logements mis en vente (c’est
ce qui arrive en ce moment). Il ne faut pas par ailleurs oublier
le locatif privé. Cette question apparaît peu dans
le programme alors qu’elle touche une frange sensible de la
population. Des subventions incitatives aux propriétaires
(déductions d’impôts sur le montant des travaux,
système de conventionnement, etc.) permettrait de favoriser
la rénovation des logements et, par là même,
d’améliorer les conditions de l’habitat de nombreuses
petites gens. Des outils plus appropriés portant sur le renouvellement
urbain permettraient aussi de fournir plus de terrain et de réhabiliter
des quartiers aux conditions de vie difficiles. Le logement à
Hong Kong doit aussi être amélioré en termes
de qualité de construction. Aujourd’hui, les logements,
souvent de qualité moyenne, vieillissent trop vite. Les matériaux
sont en général de qualité médiocre.
Y remédier améliorerait les conditions de l’habitat
et participerait à un développement immobilier respectant
un peu plus l’environnement.

Ainsi, face à une pression croissante
du secteur privé en faveur d’une révision des
objectifs, face à une situation économique qui s’aggrave
de jour en jour sur le Territoire et sans le soutien de la population,
le gouvernement va devoir faire preuve de plus d’imagination,
de plus d’écoute, d’une meilleure capacité
à convaincre et d’une ferme volonté. Il faut
espérer que cette volonté ira dans le sens de l’amélioration
de l’habitat pour tous et en particulier pour les plus défavorisés,
que la politique du gouvernement ne sera plus simplement sociale
en trompe-l’œil mais qu’elle sera véritablement
tournée vers ceux qui en ont besoin.

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