La renaissance du fait chinois au Laos

La population chinoise du Laos a toujours représenté
des effectifs restreints en comparaison avec les chiffres imposants
qu’arborent les autres communautés chinoises du reste
du Sud-Est Asiatique. Il semble que l’absence de littoral,
le relief montagneux et la jungle aient rendu ce territoire peu
propice au développement du commerce, attirant de ce fait
moins de négociants chinois que ses voisins immédiats,
le Vietnam, le Cambodge et la Thaïlande. Malgré son
faible nombre, la diaspora chinoise au Laos possède néanmoins
une histoire et une identité propres et tient une place particulière
au sein de la société laotienne contemporaine.

L’existence de groupements de population
chinoise au Laos est mentionnée dans les premiers récits
d’exploration antérieurs à l’établissement
du protectorat français (1893). Mais ce n’est qu’avec
le développement économique induit par la colonisation
que les effectifs ont crû de façon significative ;
à tel point qu’à partir des années 50,
les Chinois du Laos étaient devenus une minorité ethnique
urbaine dominant la vie économique des villes laotiennes
de Paksé à Luang Prabang.

Les changements politiques de 1975 ont entraîné
l’exode massif de la plupart de ses effectifs vers l’étranger,
compromettant la constitution, alors en cours, d’une société
spécifique sino-lao au sein des centres urbains du pays.
La composante chinoise de la population du Laos serait passée
de 100 000 personnes (1) avant le changement de régime à
environ 10 000 aujourd’hui, effectuant un redéploiement
diasporique aux quatre coins du monde. Par la suite, la détérioration
des relations diplomatiques entre la Chine et le Laos à partir
de 1978 et l’alignement de ce dernier sur le Vietnam, contribua
à rendre encore plus inconfortable la position de ceux qui
n’avaient pas pu quitter le territoire laotien.

Depuis la fin de la guerre froide, la péninsule
indochinoise est entrée dans l’ère de la reconstruction
et de la coopération sous les auspices d’une Chine désormais
convertie au culte du capitalisme. La stabilisation géopolitique
actuelle de la région permet une renaissance de la communauté
chinoise du Laos dans un contexte d’afflux des investissements
et d’accélération des échanges de toute
nature en provenance du monde chinois (Chine populaire, Taiwan,
Singapour, Chinois de la diaspora, communauté sino-thai…).
La conscience identitaire des communautés chinoises du Laos,
longtemps mise en sommeil, est soudainement stimulée par
ces interactions inédites qui sont autant de promesses de
reconnexion à la prospérité des « cousins
» de la diaspora mais aussi aux nouvelles dynamiques en provenance
de la Chine continentale. Porteuse d’un second souffle pour
les Chinois du Laos, l’arrivée de ces nouveaux acteurs
est aussi en train de modifier progressivement les données
traditionnelles de leur présence au pays du million d’éléphants
(2). L’objectif de cet article est donc, après un bref
rappel historique, de dresser un bilan de la situation des Chinois
du Laos et d’analyser les dernières tendances qui émergent
dans une conjoncture géopolitique et économique en
pleine mutation.

La constitution du fait chinois au Laos
: des dynamiques distinctes au nord et au sud

C’est à la fin du XIVe siècle
que le royaume du Lane Xang (3) commença à payer un
tribut à la Chine et que s’instaurèrent des relations
diplomatiques suivies. Ces rapports hiérarchiques entre les
deux pays devaient perdurer, au moins formellement, jusqu’au
milieu du XIXe siècle. Au cours de cette dernière
période la révolte des musulmans du Yunnan contre
la dynastie Qing rendit impossible toute communication avec l’Empire
du Milieu et entraîna de ce fait la fin du tribut à
Pékin. Au cours de ces siècles d’allégeance,
la Chine n’éprouva pas le besoin de siniser ce petit
pays frontalier. En effet, à l’inverse de leur stratégie
au Vietnam, les Chinois n’entreprirent jamais la colonisation
du Laos et choisirent plutôt de lui faire jouer un rôle
d’Etat tampon.

La présence chinoise au Laos n’est
donc pas liée à sa vassalité passée
envers la Chine. Elle est survenue ultérieurement et répond
d’ailleurs à des problématiques distinctes au
nord et au sud du pays.

Le centre et le sud : berceau des communautés
chinoises du Laos

Au sud du territoire laotien, l’implantation
de populations chinoises résulte d’une vague migratoire
en provenance des provinces chinoises méridionales qui submergea
toute la péninsule indochinoise au début du XXe siècle.
Poussée par l’extrême confusion politique et économique
qui régnait alors en Chine du Sud, une foule de migrants
s’embarqua en direction des ports de Saïgon ou Bangkok.
Après un premier séjour plus ou moins long et fructueux
au Vietnam, au Cambodge ou en Thaïlande, une partie de cette
population optait pour un second voyage plus en avant dans les terres,
jusqu’au sud Laos. Attirés par l’expansion économique
et le développement urbain générés par
la colonisation française, les migrants chinois en quête
d’opérations commerciales vinrent surtout alimenter
la population des villes naissantes du centre et du sud Laos (Vientiane,
Thakhek, Savannakhet, Paksé). La plupart des effectifs étaient
constitués alors par des Téochiu (Chaozhou)
et des Hakka (Kejia), originaires de la province chinoise
du Guangdong ou encore par des Hainanais.

Ce flux migratoire, qui s’intensifia à
la fin des années 30, puis au cours des années 50
(4), déboucha progressivement sur une organisation communautaire
structurée autour d’institutions sociales telles que
l’école, le temple et surtout le système des
congrégations (5). Ces nouveaux migrants se positionnèrent
très rapidement comme les acteurs incontournables de la vie
économique laotienne. Ils s’attirèrent de ce
fait la bienveillance des autorités coloniales françaises
de l’époque, alors soucieuses de dynamiser les échanges
au sein de l’ensemble indochinois.

Avec l’indépendance survenue en
1954, les Chinois, habitués à jouer le rôle
de partenaires du colonisateur, ajustèrent leur position
auprès du nouveau gouvernement national et conservèrent
leur place privilégiée au sein de la société
laotienne. Actifs et influents, ils maintinrent leur contrôle
sur des pans entiers de l’économie locale tant dans
les secteurs bancaire, industriel que commercial.

Afin d’accroître la fluidité
de leurs activités dans le pays, certains n’hésitèrent
pas, à partir de 1959 (6), à prendre la nationalité
laotienne. A l’image des Chinois de Thaïlande (7), les
classes les plus aisées adoptèrent des stratégies
d’alliance matrimoniale avec de grandes familles laotiennes,
échangeant au travers de ces unions leurs compétences
commerciale et financière contre le capital plus symbolique
de la reconnaissance sociale. Cependant, ces mariages inter-ethniques
n’aboutirent pas à une assimilation des Chinois au Laos,
mais plutôt à l’émergence d’une nouvelle
identité hybride dite sino-lao puisant ses références
dans les deux registres culturels. En marge de cette élite,
cohabitaient dans les villes d’autres groupes aux objectifs
variés n’impliquant pas la même stratégie
identitaire : trafiquants aux objectifs à court terme, main-d’œuvre
yunnanaise attirée par les chantiers et l’industrie
naissante, artisans, petits commerçants…

La révolution de 1975 porta un coup
d’arrêt brutal à la mainmise des Chinois sur le
monde des affaires, entraînant leur exode massif à
l’étranger. En effet, leur position sociale et leur
appartenance politique (8), plus que leur ethnicité, faisaient
d’eux les cibles objectives du nouveau régime socialiste.
Ils trouvèrent alors refuge un peu partout en Asie et en
Occident, en France en particulier (9).

Des provinces septentrionales sous influence

Les sources de la présence chinoise
au nord sont radicalement différentes de celles du sud du
pays. En effet, le dispositif géographique accidenté
et le mauvais état des voies de communication entravèrent
la progression des migrants chinois, ayant initialement pénétré
par le sud, vers les régions enclavées du nord. En
revanche, ces dernières subissaient au même moment
une influence plus directe des zones frontalières chinoises.
Au cours du siècle dernier, les actuelles provinces de Phongsaly,
Luang Namtha et Oudomxay, ont reçu par voie de terre une
population chinoise en provenance du Yunnan voisin. La majorité
des arrivants a longtemps été constituée par
des caravaniers, des trafiquants, quelques boutiquiers, puis en
1949 par des soldats du Kuomintang fuyant l’Armée populaire
de libération (APL). Par ailleurs, vers 1954, la victoire
communiste au Nord-Vietnam repoussa dans cette partie du Laos des
populations chinoises précédemment installées
dans la région de Mon Kay.

Les années 60 virent l’arrivée
massive dans la région des troupes de l’APL pour la
mise en place d’un vaste programme de construction routière.
Celui-ci, qui dura plus de 10 ans, servait directement les intérêts
stratégiques de la Chine en cas de conflit régional.
Mais le refroidissement des relations diplomatiques entre la Chine
et le Laos au début des années 80 entraîna le
retrait des coopérants chinois, soit, selon les estimations
entre 5 000 et 15 000 hommes (10). Simultanément, le
pouvoir lao resserra son emprise sur la population chinoise civile
restante, alors soupçonnée d’activisme politique.
Ces pressions entraînèrent une nouvelle vague de départ
compromettant les rares ferments communautaires à l’œuvre
à Luang Prabang, Oudomxay et Xieng Khouang.

Au total, la proximité de la Chine et
la circulation depuis plus d’un siècle de nombreux ressortissants
chinois dans cette partie du pays n’ont pas donné lieu
à la constitution d’une communauté chinoise durable
et structurée autour d’institutions. Il semble plutôt
que le fait chinois au nord ait longtemps fluctué au gré
des ambitions stratégiques du « puissant voisin »
dans une région qu’il considère traditionnellement
comme entrant dans sa sphère d’influence. Aujourd’hui,
si la présence massive de militaires chinois n’est plus
d’actualité, c’est néanmoins sur la base
des infrastructures construites par l’APL il y a 20 ans qu’une
nouvelle pénétration économique chinoise s’effectue.

La rupture relative des tendances bipolaires

Depuis le début des années 90,
la Chine et le Vietnam ont laissé de côté leurs
querelles idéologiques devenues obsolètes après
l’effondrement de l’URSS pour se consacrer plus pleinement
à leur développement économique. Les fractures
politiques qui morcelaient la péninsule indochinoise depuis
plusieurs décennies sont en voie d’apaisement et l’heure
est désormais à la reconstruction, la coopération
et l’afflux d’investissements. Dans ce nouveau contexte
géopolitique, le Laos assiste en particulier à une
multiplication des influences en provenance du monde chinois transcendant
progressivement les tendances bipolaires qui caractérisaient
jusqu’alors le fait chinois dans ce pays.

Le nord dominé par les ambitions
stratégiques du Yunnan

Depuis la normalisation de ses relations avec
la République démocratique populaire lao en 1986 et
l’entrée dans l’ère du socialisme de marché,
la Chine a troqué sa politique traditionnelle de neutralisation
militaire du nord du Laos contre une influence qui se veut plus
économique et qui vise désormais l’ensemble de
la péninsule indochinoise.

Le Yunnan, de par sa position géographique,
est la première province chinoise concernée par cette
stratégie d’ouverture de nouvelles voies de pénétration
vers le sud, condition sine qua non de son désenclavement
économique. Sociétés d’Etat et entrepreneurs
privés (communément désignés en Chine
par l’expression getihu (11)) partent à l’assaut
de ce nouvel eldorado.

La reprise des échanges frontaliers

Il existe officiellement deux postes frontières
établis à Muang Xing et à Borten reliant la
province de Luang Namtha à celle du Yunnan. Face à
l’augmentation de la circulation des personnes et des marchandises,
d’autres postes fonctionnent plus officieusement le long de
la frontière sino-lao. C’est le cas à Phongsaly.
Les allées et venues sont facilitées par un système
de laissez-passer réservé aux frontaliers. Cela permet
à nombre d’entre eux de pénétrer au Laos
sans visa, dans un périmètre défini dont les
limites ne sont pas toujours respectées (12). Le manque de
surveillance rapprochée de la frontière permet le
développement de nombreux trafics illicites (bois, stupéfiants,
véhicules, pièces détachées…) organisés
par les frontaliers qui mettent à profit leur connaissance
du terrain et leurs relations avec les minorités peuplant
toute la région. Ainsi, à Phongsaly deux familles
d’origine yunnanaise contrôlent l’économie
de la ville (13). Elles servent de relais aussi bien aux entrepreneurs
privés du Xishuangbanna (14) en quête de marché
dans la région qu’aux officiels chinois en visite.

La « sinisation économique
» en cours dans les provinces du nord

Simultanément, les provinces de Luang
Namtha et d’Oudomxay connaissent depuis quelques années
une reprise spectaculaire de la construction routière dont
les maîtres d’œuvre et les futurs bénéficiaires
sont principalement les entreprises d’Etat du Yunnan. Une voie
rapide reliant Borten à Houexai (15) est en cours de réalisation
et devrait prochainement permettre à l’économie
en pleine croissance du Yunnan d’accéder au marché
du nord de la Thaïlande se ménageant à terme
un accès à la mer.

Mais les investisseurs ne considèrent
pas seulement le Laos comme une simple zone de transit vers d’autres
marchés ou encore une plaque tournante de redistribution
de la contrebande régionale. Des entreprises venues de Chine
initient des projets au nord du Laos même : infrastructure
hydraulique, prospection minière, plantations à haut
rendement (16), usine textile.

En marge des sociétés d’Etat
chinoises, on trouve aussi des particuliers qui, souhaitant s’ancrer
plus durablement, s’orientent plus volontiers vers l’hôtellerie,
l’ouverture de boîtes de nuits et de restaurants et prennent
souvent en main divers commerces ou trafics. Ainsi, des villageois
laotiens rapportent que parmi les getihu qui s’aventurent
dans la région, certains organisent la collecte à
grande échelle de produits de la forêt prisés
en Chine pour leurs vertus médicinales. Des espèces
protégées font régulièrement l’objet
de transactions garantissant aux instigateurs de ce trafic des gains
importants.

Au total, en l’espace de quelques années,
les centres urbains de Namtha et d’Oudomxay ont commencé
à prendre des allures de villes chinoises où les idéogrammes
s’affichent au dessus des devantures et où l’emploi
de la langue chinoise supplante parfois celui du lao. Pour l’instant,
la population reste essentiellement masculine. Les quelques femmes
chinoises qui sont parvenues dans la région sont souvent
des prostituées enrôlées plus ou moins librement
par les hôtels ouverts récemment. Rares sont les entreprises,
à l’image de l’usine textile de la ville de Namtha,
qui comptent des ouvrières ou encore des cadres venus en
famille.

Néanmoins, c’est une véritable
« sinisation » de l’économie du nord du
pays qui est en cours, avec une importation massive de capitaux,
de technologies et de main- d’œuvre.

Les limites de l’influence chinoise
à Luang Prabang, ville symbole de l’identité
lao

La visibilité de l’influence chinoise
se fait plus discrète dans la ville de Luang Prabang récemment
désignée par l’UNESCO comme une composante du
patrimoine mondial et qui symbolise le cœur de l’identité
culturelle lao. D’autres villes du nord chargées de
références historiques pour le pouvoir lao sont maintenues
à l’écart de l’influence yunnanaise. C’est
le cas de Xieng Khouang et de Samneua qui abritaient pourtant avant
1975 de nombreux Chinois.

Malgré cette politique restrictive,
les entreprises yunnanaises parviennent quand même à
s’implanter à Luang Prabang où elles ont remporté
plusieurs appels d’offre dont la construction du stade de la
ville et l’octroi de concessions minières. Une clinique
chinoise (17) y a ouvert ses portes en 1992 afin de dispenser aux
travailleurs chinois expatriés des soins de santé
adaptés à leur demande. L’ensemble des ouvriers
et des coopérants en provenance de Chine populaire est estimé
à 300 personnes, en provenance des villes de Pu’er et
de Jinhong.

En marge de ces effectifs fluctuants, une communauté
chinoise plus ancienne a subsisté jusqu’à nos
jours. Dominée à l’origine par les congrégations
téochiu et hainanaise, sa composition ethnique s’est
profondément modifiée au fil du temps, pour laisser
place aujourd’hui à une majorité de familles
d’origine yunnanaise. Ce changement radical tient aux faits
suivants : tout d’abord, les commerçants téochiu
et hainanais de Luang Prabang ont fui massivement le pays dès
1975. Au cours des années qui suivirent le changement de
régime, de nombreux Yunnanais (18) précédemment
implantés à Phongsaly ou encore Oudomxay ont pris
le chemin de Luang Prabang afin d’échapper aux conditions
de vie de plus en plus difficiles qui prévalaient dans les
régions du nord Laos, venant ainsi se substituer aux riches
communautés parties à l’étranger. Aujourd’hui,
l’Association des Chinois de Luang Prabang estime l’importance
de la communauté à 539 individus dont 122 personnes
toujours porteuses de la nationalité chinoise.

Les communautés du centre et du sud
prises dans un faisceau d’influences

Alors que le nord du pays subit l’emprise
quasi exclusive du Yunnan voisin, la présence chinoise au
centre et au sud se caractérise par une plus grande multiplicité
d’acteurs.

La descente des entreprises yunnanaises
vers la capitale laotienne

L’avancée du Yunnan au Laos touche
aussi Vientiane, où elle est relayée par des accords
politiques visant à la promotion des échanges.
En février 1996 une délégation conduite
par le secrétaire du Comité provincial du PCC s’est
rendue à Vientiane. Sa mission était d’encourager
le développement des échanges dans les domaines économique,
commercial, de la communication, des sciences et technologies, de
l’éducation et du tourisme. Ce genre de démarche,
qui se multiplie depuis plusieurs années, semble porter ses
fruits puisque de nombreuses compagnies publiques yunnnanaises sont
désormais présentes dans la capitale du Laos. Parmi
les plus notables installées se trouve la Yunnan-Lao Forestry
Devel. Co. Ltd. qui s’illustre dans le secteur primaire avec
un apport de 5,1 millions de dollars. La Lao-Yun Co Ltd., producteur
d’explosifs destinés à des fins civiles, détient
un capital de 3,2 millions de dollars. Enfin la Yunnan Airlines
vient de devenir le principal actionnaire de la Lao Aviation Joint-Venture
Company Ltd. avec un apport de 4,5 millions de dollars sur un capital
total de 7,5 millions. La direction et les postes clefs reviennent
désormais à des ressortissants chinois de Kunming,
la capitale provinciale du Yunnan. Les expatriés yunnanais
forment à Vientiane une communauté fermée qui
entretient peu de relations avec les anciennes communautés.
Cependant, lors de l’embauche du personnel local, ils privilégient
les candidats diplômés de l’école chinoise
de Vientiane pour leur maîtrise du mandarin.

La poussée des autres provinces chinoises
sur le centre et le sud du pays

La province côtière du Guangdong
et l’île de Hainan envoient aussi régulièrement
des missions d’étude et participent à la création
de nombreuses joint ventures (19) dans la région de Vientiane
et au sud du pays. Sources traditionnelles de la migration chinoise
au Laos, elles sollicitent parfois la collaboration de l’ancienne
communauté chinoise en plus des canaux officiels de l’Ambassade
de Chine. Par exemple, au cours de l’année 1996 Vientiane
a reçu une délégation en provenance de Hainan
conduite par le vice-directeur du bureau en charge des relations
avec les Chinois d’outre-mer.

Savannakhet accueille depuis 1993 le complexe
hôtelier Nan Hai Da Jiudian (en provenance du Guangdong) et
de la Lao-Chin Sokdy Tobaco Co. Ltd. (à capitaux hainanais).
Leur présence n’est pas bien acceptée par une
partie de l’ancienne communauté qui craint leur concurrence.
A l’inverse, certaines familles sino-lao ont su tirer partie
de ces nouveaux arrivants et affirment qu’ils participent au
regain de dynamisme ambiant à Savannakhet. La Lao-chin Sokdy
Tobaco Co. Ltd. est un exemple édifiant d’alliance entre
des investisseurs sino-thai, sino-lao et de Chine populaire. Apparemment,
les transactions entre Savannakhet et les provinces côtières
de Chine continentale sont promises à un bel avenir puisqu’un
projet d’ouverture d’un consulat chinois pour 1998 est
en cours de négociation.

D’autres régions chinoises qui
n’ont aucun lien historique avec le Laos commencent à
envoyer des délégations et des entreprises, attirées
par le nouveau contexte diplomatique favorable qui unit les deux
pays. Ainsi, une entreprise de Tianjin réalise la construction
de la route n°13 de Thakhek à Pakkading et le tronçon
de Xeno à Savannakhet. Rappelons qu’en novembre 1996
les relations entre Pékin et Vientiane ont atteint un niveau
sans précédent avec la visite officielle de Qiao Shi,
le Président de l’Assemblée nationale populaire
de la République populaire de Chine. Plus récemment
le vice-ministre chinois du commerce extérieur, Mme Li Guohua,
s’est rendue à Vientiane, réaffirmant la volonté
de renforcer la coopération entre les deux pays.

Des acteurs marginaux : la présence
timide de
getihu et l’arrivée discrète
d’investisseurs taiwanais

En marge des accords officiels et des entreprises
publiques de Chine populaire, quelques getihu en provenance
du Guangdong et du Yunnan viennent aussi tenter leur chance à
Vientiane. Mais l’opacité des procédures administratives
et l’existence d’un cadre légal contraignant dissuadent
nombre d’entre eux d’entreprendre des opérations
de grande envergure. Vientiane est loin de ressembler à Phnom
Penh où déferle depuis quelques années une
foule d’aventuriers à l’affût de profits
immédiats dans un contexte de corruption et d’absence
de législation exceptionnelles. Néanmoins, on relève
dans la capitale du Laos quelques cas d’investissements privés
: ateliers de confection, centre de remise en forme, hôtels,
restaurants… mais rien de bien spectaculaire. Les ventes de
produits chinois portent surtout sur les véhicules, les appareils
électroménagers, et la petite machinerie (générateurs,
pompes à eau…).

D’autre part, une petite communauté
taiwanaise est en voie de reconstitution au Laos. Si avant 1975
la présence taiwanaise au Laos était essentiellement
liée à l’activisme politique au sein des communautés
chinoises (20), les nouveaux venus poursuivent des fins uniquement
lucratives. Ainsi la restauration, le tourisme et le commerce du
bois apparaissent jusqu’à présent comme leurs
principaux secteurs d’activités.

Le réveil du dynamisme économique
des anciennes communautés chinoises

Parallèlement à l’émergence
de tous ces nouveaux acteurs dans le paysage économique laotien,
on assiste après des années d’interruption à
une reprise des échanges traditionnels entre les communautés
sino-lao et sino-thai. En effet, depuis que le gouvernement laotien
a de nouveau autorisé l’existence d’un secteur
privé en 1990, les communautés de Chinois d’outre-mer
de part et d’autre de la frontière lao-thaïlandaise
ont repris une collaboration fructueuse. De Vientiane à Paksé,
la majeure partie des importations de biens de consommation et des
matières premières en provenance de Thaïlande
transite par ces réseaux largement dominés par les
Téochiu. Les communautés chinoises des villes laotiennes
en bordure du Mékong ont toujours entretenu d’étroites
relations commerciales avec des parents installés sur la
rive opposée. Aujourd’hui, ce courant d’échange
traditionnel reprend entre Paksé et Ubon Ratchathani, Savannakhet
et Mukdahan, Thakhek et Nakhon Phanom et enfin Vientiane et Nong
khai.

Mais, si ces échanges participent au
réveil économique de la communauté sino-lao,
ils ne s’accompagnent pas pour autant d’une reprise démographique
en son sein. Au contraire, officiellement les effectifs recensés
par les associations de résidents chinois ne cessent de diminuer.
Les sources traditionnelles d’immigration sont taries (21)
et si les membres exilés à l’étranger
soutiennent financièrement les familles, ils ne reviennent
que rarement. Les quelques individus qui ont suivi le chemin du
retour, le font souvent dans le cadre d’investissements d’entreprises
étrangères où ils conservent un statut d’expatrié.
Ainsi, l’Association des Chinois de Paksé comptabilise
seulement 124 personnes de nationalité chinoise et estime
l’ensemble de la communauté sino-lao à environ
400 personnes. Par contre, elle signale l’arrivée de
200 personnes en provenance récente de Chine populaire dans
le cadre d’accords de coopération. L’Association
des Chinois de Savannakhet a recensé pour sa part au 30 décembre
1996, 558 inscrits dont 300 hommes et 258 femmes répartis
en 142 familles. Au total, l’ensemble de la communauté
chinoise de la ville est estimée à environ 800 individus
toutes nationalités confondues. Les responsables de l’association
expliquent que depuis la réforme économique, nombreux
sont ceux qui ont demandé la nationalité laotienne
afin de faciliter l’exercice d’un commerce ou d’une
industrie (22). Aussi, les chiffres officiels de l’importance
démographique des huaqiao sont fonction inverse de
la reprise spectaculaire de l’activité commerciale des
familles d’origine chinoise.

Malgré cela, la reprise générale
des affaires, le retour d’anciens membres de la communauté
sino-lao et l’arrivée de joint ventures chinoises concourent
à un mouvement de renaissance des institutions de la communauté
chinoise. Les locaux des Associations de résidents de Vientiane,
Savannakhet et Paksé, de même que les écoles
et les temples ont été rénovés. Ainsi
prises dans un faisceau d’influences, les anciennes communautés
chinoises du sud se reconstruisent peu à peu une identité
morcelée par des années de répression.

La dimension identitaire : la gestion stratégique
d’une double appartenance

Longtemps réprimés, les Chinois
du Laos restent vigilants quant à leur affirmation identitaire
face au pouvoir lao. S’identifiant plus à la communauté
sino-lao en elle-même, ils entretenaient traditionnellement
un rapport secondaire avec la Chine. Plus récemment, l’afflux
de nouveaux arrivants du monde chinois a apporté un second
souffle à ces anciennes communautés qui semblent amorcer
un mouvement de « resinisation » afin de faciliter leur
accès au monde des affaires. Mais, conscients du rôle
d’intermédiaire qu’ils peuvent jouer, ils continuent
à s’impliquer simultanément dans la culture et
la vie sociale laotiennes.

La persistance d’un statut précaire

Les marques d’un passé répressif
encore récent

Essentiellement urbains et commerçants,
les Chinois furent longtemps considérés par le Pathet
Lao comme un groupe cible devant être démantelé.
A partir de 1975, ils furent soumis à un encadrement strict
qui s’amplifia encore au début des années 80,
après le déclenchement des hostilités entre
la Chine et le Vietnam.

Partout dans le pays, toute manifestation extérieure
de la culture chinoise fut réprimée : c’est ainsi
que les effectifs des écoles chinoises et le contenu de l’enseignement
furent largement laocisés. Les traditionnelles parades colorées
du Nouvel An cessèrent. Le paysage urbain se vida des enseignes
porteuses d’idéogrammes (23), les publications en langue
chinoise furent interdites et les femmes chinoises furent «
invitées » au port du sin (24).

Conjointement à cette politique de gommage
visuel des communautés chinoises, le gouvernement lao rendit
l’accession à la nationalité laotienne presque
impossible dans les faits, même si le code de la nationalité
l’admettait en théorie.

L’évolution du code de la nationalité

Avant 1975, la loi (25) stipulait que la nationalité
lao s’acquérait en principe par la filiation paternelle
(article premier de la loi n°138 du 6 avril 1953) et prévalait
sur la filiation maternelle. Ainsi un enfant de père étranger
conservait généralement la nationalité de son
père. Il n’était d’ailleurs pas rare en
cas de séparation des époux que le père emporte
avec lui ses fils (laissant cependant les filles à la mère).

En ce qui concerne la naturalisation, l’étranger
qui la sollicitait devait pouvoir justifier d’une résidence
ininterrompue de dix ans au Laos. Le temps de résidence était
réduit à cinq ans pour l’étranger né
au Laos ou marié à une Lao. Dans un souci avoué
de préservation de l’homogénéité
et de l’unité nationales, il était indispensable
que le naturalisé justifiât de son assimilation à
la communauté lao notamment par une connaissance suffisante
de la langue. A l’époque, seuls certains individus issus
des couches supérieures choisirent de s’identifier au
destin et à la culture du pays d’accueil, délaissant
leurs racines chinoises.

La condition des femmes était un peu
différente ; l’étrangère qui épousait
un Lao suivait la condition de son mari (à moins d’avoir
déclaré expressément le contraire au moment
de son mariage), ce qui a apparemment largement facilité
l’acculturation des descendants issus de mariages mixtes dont
la mère était chinoise par rapport à ceux dont
le père était chinois.

Après l’accession du Pathet Lao
au pouvoir, le contenu du code de la nationalité ne fut pas
fondamentalement modifié, mais la volonté politique
de neutraliser l’activité des étrangers au Laos
rendit son application plus restrictive. La naturalisation étant
une faveur entièrement laissée à la discrétion
du pouvoir politique, sa délivrance fut longtemps suspendue
pour les Chinois par crainte de voir s’insinuer un jour dans
l’administration et les milieux gouvernementaux des éléments
subversifs (26). Ce n’est qu’à partir des années
90, suite à la normalisation des relations sino-lao, que
les changements de nationalité ont à nouveau été
autorisés.

C’est désormais la loi du 29 novembre
1990 qui réglemente les conditions d’attribution de
la nationalité laotienne. Elle se réfère encore
largement au jus sanguinis, tout en faisant appel à
quelques notions de jus solis.

Aujourd’hui, dans le cas d’un enfant
issu d’un mariage mixte, le lien de filiation avec le père
ne prévaut plus sur celui de la mère. Ceci facilite
l’accession à la nationalité laotienne pour les
descendants de père étranger car dans l’année
qui suit leur majorité, ils peuvent opter pour la nationalité
de l’un ou l’autre des parents.

Pour les enfants nés au Laos de deux
parents étrangers résidant au Laos de façon
permanente, le droit à la nationalité laotienne leur
est reconnu à la majorité. Ainsi, aux dires de l’Association
des Chinois de Vientiane, les trois-quarts des jeunes adultes appartenant
à la troisième et la quatrième générations
seraient actuellement porteurs de la nationalité laotienne.

L’acquisition de la nationalité
par naturalisation exige les mêmes conditions qu’auparavant.
Aujourd’hui, de nombreux Chinois de la deuxième génération
ayant toujours résidé au Laos souhaitent enfin pouvoir
obtenir la naturalisation. Cette démarche est motivée
par le fait qu’ils n’envisagent plus de retourner en Chine
et que leur statut d’étranger au Laos les empêche
d’accéder à la propriété de biens
immobiliers. Mais la procédure de naturalisation reste difficile
et peu de demandes aboutissent. Un haut fonctionnaire laotien d’origine
chinoise par son grand-père paternel affirme que la façon
la plus sûre d’obtenir la nationalité laotienne
n’est pas d’en faire la demande officielle mais de taire
systématiquement ses origines jusqu’au jour où
l’administration finit par vous considérer par inadvertance
comme lao. Il illustre son propos en citant l’exemple d’un
cousin germain n’ayant pas adopté cette stratégie
d’assimilation silencieuse, et qui s’est lancé
depuis plusieurs années dans une procédure de naturalisation
officielle sans pouvoir obtenir gain de cause bien qu’étant
né et ayant toujours vécu au Laos.

Suite à une enquête menée
auprès de l’Association des Chinois de Savannakhet,
depuis 1990, 300 personnes auraient néanmoins obtenu la nationalité
laotienne dans la province, dont 108 en 1996. Ce mouvement ne concernerait
apparemment que les familles aisées ayant les moyens de faire
face aux « frais » occasionnés par cette démarche
qui implique l’achat d’appuis relationnels au sein de
l’administration.

Il s’avère que malgré les
récentes mesures juridiques favorisant l’assimilation
des descendants, l’obtention de la nationalité pour
les Chinois du Laos reste une entreprise aléatoire et dépendant
encore largement de l’arbitraire du pouvoir.

Les stratégies identitaires des «
Chinois du Laos » face aux « nouveaux Chinois au Laos
» : le cas de Vientiane

Cette volonté de bénéficier
de la nationalité laotienne n’est pas incompatible avec
la permanence voire même la réactivation de l’identité
chinoise. Au contraire, dans le contexte actuel de libéralisation
économique et de l’afflux de nouveaux investisseurs
en provenance du monde chinois, les Sino-Lao semblent vouloir se
positionner comme un groupe à l’interface entre les
Laotiens et la nouvelle vague d’arrivants, mettant à
profit leur double appartenance.

La prise en charge des nouveaux migrants

A Vientiane, l’Association des Chinois
sert déjà de relais à des entrepreneurs particuliers
en provenance du Yunnan (27) et du Guangdong. Ces petits investisseurs
privés sont souvent dans une logique d’immigration temporaire
ou définitive au Laos. Pour certains, il s’agit uniquement
d’une solution transitoire en attendant l’occasion de
pouvoir tenter ultérieurement leur chance en Thaïlande.
Ceux qui nourrissent des projets stables s’inscrivent généralement
à l’Association des Chinois de la ville qui les accompagne
dans le dédale de démarches administratives nécessaires
pour devenir résident permanent et obtenir le droit d’exercer
une activité privée au Laos.

Les interactions économiques et sociales
avec les firmes chinoises du Continent

Si les négociations entre les firmes
d’Etat de Chine continentale et le gouvernement laotien sont
souvent laissées aux soins de l’ambassade de Chine,
un certain nombre d’interactions économiques et sociales
peuvent néanmoins être relevées entre la communauté
sino-laotienne et les responsables de ces entreprises. La cimenterie
de Vang Vieng, dans la province de Vientiane, est une joint venture
qui offre un bon exemple de rencontre d’intérêts
entre une firme d’Etat du Yunnan et des membres de la communauté
chinoise de Vientiane. Cette entreprise sert fréquemment
de vitrine pour inciter d’autres investisseurs publics ou privés
venus de Chine à collaborer avec les Huaqiao locaux.
Ainsi, en décembre 1996, une délégation de
la province de Hainan en visite officielle à Vientiane s’est
rendue sur le site en question en compagnie de membres influents
de l’Association des Chinois de Vientiane. Parmi leurs interlocuteurs
figuraient des responsables de l’école chinoise de la
capitale et de la fondation chinoise, ayant pris à titre
personnel des parts dans la cimenterie.

Ces opérations de séduction ne
sont pas rares et plusieurs coopérants ou directeurs de sociétés
chinoises du Continent mentionnent leur participation à des
journées d’information similaires. En outre, ils reconnaissent
être régulièrement invités à des
fêtes de bienfaisance organisées par la Fondation des
Chinois de Vientiane dont les profits sont alloués au développement
des institutions de la communauté (école, temple,
maison de retraite, cimetière…).

A travers l’invocation d’une «
sinitude » partagée, l’ancienne communauté
semble vouloir attirer en son sein de nouvelles ressources humaines
et financières. Mais, cette stratégie n’échappe
pas aux hommes d’affaires et fonctionnaires chinois qui, tout
en acceptant de maintenir un niveau de relation amical avec les
Huaqiao du Laos (28), souhaitent aussi s’en démarquer
nettement du point de vue de l’appartenance sociale et identitaire.
Ils insistent tout particulièrement sur leur statut d’expatrié
et les différences linguistiques et culturelles qui les séparent
des vieilles communautés chinoises du Laos majoritairement
téochiu. Par-dessus tout, ils ne se conçoivent absolument
pas comme des migrants mais comme des employés détachés
au Laos pour une durée indéterminée.

Le retour au pays de Sino-lao associés
à de grands entrepreneurs asiatiques

Si la plupart des responsables d’entreprises
chinoises du Continent marquent une distance avec les communautés
Huaqiao du Laos, les investisseurs d’origine sino-lao
de retour au pays entretiennent des rapports plus complaisants avec
les réseaux de solidarité locaux et consentent volontiers
à participer au financement des institutions de la communauté
chinoise de Vientiane.

Mais cette bienveillance individuelle n’implique
pas forcément de collaboration dans les affaires qui passent
souvent par des canaux inaccessibles aux vieilles communautés
chinoises du Laos. En effet, les Chinois du Laos qui ont quitté
le pays en 1975 se sont souvent reconstruit un capital matériel
et social dans le second pays d’accueil, abandonnant parfois
leur appartenance identitaire sino-lao au bénéfice
d’une inscription dans le groupe plus vaste de la diaspora
chinoise transnationale. De retour au Laos en qualité d’investisseurs
étrangers, ils drainent avec eux des partenaires financiers
thaïlandais, taiwanais, singapouriens qui ne se reconnaissent
aucune communauté de destin avec la société
chinoise locale.

Les actionnaires de la Vientiane Commercial
Bank et du Lao Hotel Plaza correspondent à ce modèle
d’interactions. Inaugurée en 1993, cette banque est
le fruit d’une coopération entre des membres de la diaspora
sino-laotienne de retour d’Australie et de Thaïlande et
des partenaires taiwanais. Le Lao Hotel Plaza que d’aucuns
considèrent comme le plus grand hôtel de la ville,
appartient au même groupe. Son principal actionnaire est lui
même un ancien Chinois du Laos, installé depuis 1975
en Thaïlande. Dans ce cas précis, l’Association
des Chinois de Vientiane n’a pas pu faire jouer la référence
au passé pour s’imposer comme un partenaire crédible
face à des interlocuteurs aux capacités financières
largement supérieures aux siennes et aux références
identitaires distinctes.

Les partisans de la réactivation
des anciens réseaux

Cependant, malgré les réticences
des deux groupes précédemment décrits, le nouvel
afflux de ressources humaines et financières bénéficie
plus aux vieilles institutions de la communauté chinoise
qu’il ne les dessert (voir encadré ci-dessus).

De surcroît, parmi les Sino-Lao récemment
revenus de l’étranger, tous ne bénéficient
pas d’une assise assez solide pour se permettre de négliger
une alliance avec les familles d’origine chinoise restées
sur place. Aussi, cette catégorie de personnes mise sur la
reconstruction des réseaux de solidarité sino-lao
d’avant 1975. Depuis quelques années, certains sont
à l’origine d’un large soutien financier des institutions
communautaires locales. Cette aide n’est pas à visée
exclusivement philanthropique car ils attendent en retour un appui
servant à affermir leur position et favorisant à terme
leurs propres intérêts.

Ce type d’interaction est particulièrement
lisible à l’école chinoise de Vientiane (voir
encadré pp. 38-39). A l’initiative d’un homme d’affaire
sino-laotien de nationalité française, un album de
commémoration du 55e anniversaire de l’école
chinoise Liao Du est paru en 1992. L’ouvrage compile des témoignages
d’anciens élèves, des photographies d’époque
et quelques documents d’archives de l’école. Il
souligne aussi l’éclatement diasporique des Chinois
du Laos et la force potentielle de ce réseau en présentant
de nombreux clichés de membres éminents de la diaspora
sino-laotienne réfugiés dans plus de 10 pays (29).
La vente de cet ouvrage a servi de base à une collecte mondiale
de fonds en faveur de la rénovation de l’école
Liao Du. En retour, l’instigateur du projet a pu intégrer
l’Association des Chinois de Vientiane et s’assurer ainsi
le soutien d’un réseau interne au Laos. Dans ce cas
précis, chacun des différents acteurs en présence
semble être conscient que la réussite passée
des Chinois au Laos s’est fondée sur leur capacité
à mobiliser des réseaux. Le maintien de leur identité
devient donc un enjeu car c’est en son nom que ces réseaux
peuvent être reconstitués et réinvestis.

L’identité des Chinois du Laos
: un concept dynamique et stratégique

Au regard de l’enjeu que représente
la « sinitude », quelle conscience identitaire et quelles
pratiques culturelles les communautés chinoises du Laos entretiennent-elles
?

Les Chinois du Laos s’identifient en premier
lieu à la communauté spécifique qu’ils
constituent dans le pays d’accueil, en l’occurrence le
groupe des Sino-Lao. En ce qui concerne leur origine, une partie
d’entre eux semblent avoir marginalisé leur appartenance
initiale à un groupe géodialectal particulier (Hakka,
Téochiu, Hainanais, Cantonais, Yunnanais…) au profit
d’un sentiment d’appartenance à un ensemble plus
générique, transcendant les particularismes régionaux.

Par ailleurs, dans le nouveau contexte socio-économique,
nombreuses sont les familles qui se reconstruisent une identité
chinoise plus classique espérant ainsi pouvoir se rattacher
à la dynamique économique suscitée par les
nouveaux arrivants du monde chinois. Pour ce faire, ils développent
des pratiques culturelles qui ne sont pas une reproduction de rites
hérités directement de la culture des ancêtres,
mais plutôt une appropriation de « stigmates »
d’appartenance à la culture chinoise communément
considérés comme les plus marquants. Par exemple,
de nombreux parents ne maîtrisant à l’origine
qu’un dialecte encouragent leurs enfants à faire l’apprentissage
du mandarin.

Néanmoins, cette tendance à la
fusion dans un moule culturel uniforme touche beaucoup moins le
groupe dominant des Téochiu qui continue à perpétuer
ses traditions particulières et à faire jouer ses
filières géodialectales dans les pays voisins.

Le cas particulier de l’Association
des Chinois de Vientiane

L’Association des Chinois de Vientiane
se caractérise par la prédominance quasi absolue des
Téochiu. Le président Lim Ching Tia est lui-même
d’origine téochiu. La relative diversité qui
prévalait au sein de l’Association des Chinois avant
la révolution n’est plus d’actualité. Le
sous-groupe géodialectal des Hakka qui disposait autrefois
d’un représentant au sein de l’Association a presque
entièrement disparu avec l’exode de 1975 et les Hainanais
et Yunnanais se réduisent aujourd’hui à des effectifs
trop restreints pour justifier d’un représentant à
part entière. Malgré cette homogénéité,
le mandat de l’Association reste de représenter tous
les résidents chinois de Vientiane, toutes origines confondues.

Plongée dans un contexte inédit,
l’Association oscille actuellement entre plusieurs revendications
identitaires en fonction de l’interlocuteur auquel elle s’adresse
:

– une revendication d’appartenance à
la communauté locale sino-lao qui lui confère une
place d’intermédiaire entre les deux cultures ;

– une revendication d’appartenance à
une culture chinoise générique, qui se résumerait
à la maîtrise du mandarin et de références
historiques, morales et conceptuelles communes à l’ensemble
du monde chinois afin de se rapprocher des nouveaux arrivants ;

– et simultanément la volonté
particulière du groupe majoritaire des Téochiu de
perpétuer des traditions plus spécifiques afin de
maintenir l’accès à des filières géodialectales
ou lignagères (30) plus fermées.

Ainsi, depuis l’ouverture, l’Association
joue sur différents registres et multiplie les manifestations
culturelles (Nouvel An, tombola, Fête des esprits du sol…)
qui sont autant d’occasions de convoquer les différents
groupes de Chinois de Vientiane et de mobiliser leurs ressources
au profit des institutions communautaires.

Au travers de ses différentes manifestations,
la « sinitude » n’apparaît donc plus comme
un concept statique et défini mais comme un concept dynamique
et en devenir.

Les Chinois au Laos sont passés en moins
d’un siècle d’une situation de migrants temporaires
à celle d’un groupe ethnique permanent porteur d’une
culture hybride et servant d’interlocuteur privilégié
au pouvoir lao sur les questions économiques. Leur exode
massif en 1975 et la répression qui s’est abattue sur
les effectifs restants pouvait faire croire à une disparition
certaine de la culture sino-lao. Mais, la fuite à l’étranger
d’une grande partie des membres de cette communauté,
loin de conduire à son extinction, a eu pour conséquence
de lui conférer une dimension transnationale. Aujourd’hui
c’est dans cette transnationalité que les Chinois du
Laos puisent une partie des ressources qui leur permet de s’affirmer
à nouveau comme un groupe qui compte. Conscients de l’enjeu
que représente la « sinitude » dans un contexte
socio-économique en mutation, les Chinois du Laos pratiquent
une sorte de syncrétisme culturel qui leur offre des options
plus diversifiées et accroît leur marge de manœuvre
dans la société laotienne contemporaine. A ces «
Chinois du Laos » on peut dorénavant opposer les «
nouveaux Chinois au Laos » qui tout en participant indirectement
à la renaissance du premier groupe, s’en distinguent
par leur conscience identitaire et leur mode de vie particuliers.
A ce jour, la plupart de ces nouveaux arrivants souhaitent limiter
leur séjour à la durée de leur contrat d’expatriation.
En revanche, pour les investisseurs privés et en particulier
les Yunnanais venus tenter leur chance dans le nord du pays on peut
se demander si une partie d’entre eux ne fera pas souche dans
ce pays, participant de ce fait à l’émergence
d’une nouvelle donne de la diaspora chinoise au Laos.

Retour en haut de la page