Le retour des héros

Ces dernières semaines, il est apparu
qu’une vague de nostalgie s’était emparée
des milieux dirigeants de Pékin, et notamment des responsables
de la propagande. La mode “rétro” fait fureur chez
les idéologues et les modèles qui se vendent le mieux,
inondant les pages de journaux et les écrans de télévision,
ce sont justement les modèles et autres héros socialistes.
En fait, depuis la mort de Mao, on n’avait pas connu une telle
débauche de bons sentiments dans les médias. Non seulement
on reparle avec nostalgie des anciens héros qui ont beaucoup
servi, comme Lei Feng ou Jiao Yulu (1), mais surtout on en trouve
de nouveaux tous les jours. On fête également en grande
pompe le premier anniversaire de l’appel lancé par Jiang
Zemin et par le Comité central du Parti pour prendre modèle
sur Kong Fansen, le bon cadre communiste, dont les exploits ont
donné lieu à un film ainsi qu’à une série
télévisée qui passent en ce moment sur les
écrans.

Avant de chercher à comprendre la signification
de ce phénomène récent, voyons les formes qu’il
prend, à travers quelques échantillons de ces vies
exemplaires.

Vies de quelques illustres
héros…

Lei Feng ou
les vertus de la vis (pour mémoire)

Il est conseillé au lecteur de se reporter
à la présentation ô combien édifiante
de Lei Feng par Françoise Naour (2). Cependant, comme Lei
Feng est l’archétype (et le prototype) des nombreux
héros qui l’ont suivi, un bref rappel nous paraît
nécessaire.

Contrairement aux modèles présentés
ci-dessous, il n’est pas du tout certain que celui-ci ait simplement
existé en chair et en os. Mais c’est ce qui lui donne
cette pureté exceptionnelle d’image pieuse. Selon la
légende, il serait né en 1940 dans une famille de
paysans pauvres et serait devenu rapidement orphelin, son père
ayant été tué par les Japonais et sa mère
acculée au suicide par le fils du propriétaire foncier
pour lequel elle travaillait. Lei Feng est sauvé par le Parti
qui le nourrit et l’élève comme une mère.
Il entre à l’Armée, où il devient chef
d’escouade et membre du Parti communiste. Il étudie
assidûment les oeuvres du Président Mao, ce qui lui
permet de pratiquer une extrême frugalité, de se débarrasser
de tout égoïsme et de se dévouer entièrement
à la cause révolutionnaire et au service du peuple.
Son idéal est “d’être à jamais une
vis révolutionnaire qui jamais ne rouille”. Il le met
en pratique par l’intermédiaire d’innombrables
bonnes actions, qui, mises bout à bout, constituent une sorte
de “vie de saint”, de saint boy-scout. Les grands exploits
ne sont pas pour lui. Lei Feng est le héros d’un temps
de paix, mais aussi d’une époque de famine. Il doit
enseigner au peuple à se contenter de peu, à obéir
au Parti, à laisser le Comité central, et surtout
Mao, penser à sa place. Lei Feng meurt le 15 août 1962
par accident. Son adjoint, Wang Dali, devient son premier émule.
Le 7 janvier 1963, le Ministère de la Défense nationale
baptise l’escouade dont il était responsable “classe
Lei Feng”. Le 5 mars 1963, Mao Zedong écrit l’épigraphe:
“Prenons modèle sur le camarade Lei Feng”. L’immortalité
de la “petite vis” est assurée.

Kong Fansen Le
modèle des cadres dirigeants

Par ses origines, Kong Fansen ressemble assez
à Lei Feng. Il fait partie de la même génération
et de la même classe sociale: il naît en 1944 dans une
famille de paysans pauvres. Il est lui aussi largement élevé
par le Parti et entre à l’Armée où il
devient membre du Parti communiste. Mais, contrairement à
Lei, il ne reçoit pas de poteau télégraphique
sur la tête, si bien qu’il est démobilisé
et se retrouve cadre local dans sa région d’origine,
au Shandong. Il quitte alors les traces du soldat-modèle
(mais pas son enseignement) pour suivre celles de Jiao Yulu, l’archétype
du bon cadre des années 50-60. Sa spécificité,
cependant, ce qui le rend si utile pour les services de propagande
aujourd’hui, c’est d’être un cadre des régions-frontières,
un “modèle d’avant-garde pour l’union des
nationalités”.

En 1979, en effet, le Parti décide d’envoyer
au Tibet un grand nombre de cadres de l’intérieur et
Kong, alors directeur-adjoint de la propagande dans la région
de Liaocheng, accepte de partir. “Il savait parfaitement que
le Tibet était loin, que la vie y était dure, il savait
ce que signifie être éloigné de sa terre natale
et de sa famille. Mais il savait encore mieux qu’il répondait
aux besoins de la patrie et du peuple, à l’appel du
Parti”(3).

Envoyé dans une région très
dure, à 4700 mètres d’altitude, il s’entend
bien avec les autochtones et fait tout pour les aider à développer
leur économie. Un jour, il tombe de cheval et est sauvé
par des Tibétains qui le portent sur une civière pendant
30 kilomètres jusqu’à l’hôpital le
plus proche. Lorsqu’il est rappelé au Shandong en 1981,
ses administrés pleurent. Lui-même fait savoir qu’il
serait prêt à retourner chez ces gens qui lui ont sauvé
la vie.

En 1988, on lui demande effectivement de repartir
comme chef des cadres du Shandong envoyés là-bas.
Il répond: “Je suis cadre du Parti, j’obéis
aux décisions de l’organisation”. Pourtant, ce
départ pose des problèmes familiaux: sa vieille mère
a près de 90 ans, ses trois enfants ne sont pas encore adultes
et sa femme malade a subi plusieurs opérations. Les larmes
de son épouse coulent “comme les perles d’un collier
brisé”, lorsqu’elle comprend qu’il va de nouveau
la quitter, mais elle accepte son sort, pour le pays. Ses adieux
avec sa mère sont particulièrement émouvants:

“- Mère, je dois quitter la maison.
Je pars très loin, très loin. Il faut passer beaucoup
de montagnes, beaucoup de fleuves.

– Tu ne peux vraiment pas faire autrement?
lui demande sa mère à regret en lui caressant la tête.

– Je ne peux pas, mère, je suis du Parti,
répond-il, la gorge nouée.

– Alors, pars. Les affaires publiques, on ne
peut pas les reporter. Emporte assez de vêtements et de biscuits,
et surtout ne bois pas d’eau froide en chemin!…

Pensant qu’il voit peut-être sa
vieille mère pour la dernière fois, Kong Fansen ne
parvient plus à contrôler son émotion. Il tombe
à genoux devant elle, avec un “boum”: “Depuis
les temps anciens, on ne peut être à la fois un bon
fils et un bon ministre. Mère, prenez bien soin de vous!”
Ce disant, les yeux emplis de larmes, il se prosterne profondément
devant sa mère et frappe le sol du front.” (4)

Ce digne descendant de Confucius (qui, comme
lui, était un Kong du Shandong) devient vice-maire de Lhassa,
où il se dépense sans compter pour améliorer
la vie de la population. En 1991, il est victime d’un premier
accident de voiture et subit un choc au cerveau. Mais il se relève
tout fiévreux pour aller à vélo inspecter une
école.

En 1992, un tremblement de terre frappe la
région. Il se rend sur les lieux et trois orphelins tibétains
se jettent dans ses bras en pleurant. Kong Fansen console les trois
enfants: “Le Parti ! Cest le Parti qui est votre famille. Il
vous donnera à manger, de quoi vous vêtir et vous loger
et vous enverra à l’école”. Il demande d’abord
aux cadres locaux de s’occuper d’eux, puis décide
de les adopter et de les amener à Lhassa. Ainsi, lorsqu’il
rentre du travail, il doit seul s’occuper d’eux, leur
faire à manger et surveiller leurs devoirs. N’ayant
qu’un lit, il le partage avec eux. Lorsque le plus jeune, qui
n’a que cinq ans, fait pipi au lit, il change les draps, sans
se plaindre. Il les promène et s’occupe de leur éducation
morale. Le maire, voyant que la charge est trop lourde pour Kong
prend avec lui le plus grand.

Mais, comme le vice-maire donne de l’argent
aux miséreux partout où il passe, il n’en a pas
assez pour élever les deux orphelins. Aussi, au printemps
1993, se décide-t-il à aller vendre son sang à
l’hôpital militaire de Lhassa. L’infirmière
lui dit qu’il est trop vieux mais il insiste et elle finit
par accepter. Alors, “le sang rouge s’écoule lentement
du corps de Kong Fansen pour passer dans l’aiguille, puis dans
le tube. Il s’agit du sang d’un membre du Parti communiste,
du sang qui coule des veines d’un cadre dirigeant peinant nuit
et jour à la tâche!”(5)

A la fin de sa mission à Lhassa, au
lieu de rentrer au Shandong, il demande lui-même à
prolonger son séjour et à aller là où
les conditions sont les plus dures. Il devient donc chef de l’administration
et secrétaire du Parti de la région d’Ali. Là
encore, il donne toute son énergie pour tenter de développer
l’économie et tout son argent pour aider les malheureux.
Début 1994, au moment où les réformes économiques
préparées par Kong commencent à être
mises en oeuvre, une tempête de neige s’abat sur la région.
De nombreux animaux et certaines personnes meurent de froid. Notre
bon cadre se rend dans tous les endroits touchés. Il voit
un jour une vieille Tibétaine qui, par -20°, a mis sa
propre veste sur le dos d’un agneau afin de le protéger.
Kong ravale ses larmes (qui risqueraient de geler) et se précipite
vers sa jeep où il enlève son sous-vêtement
d’une pièce en laine (caleçon-gilet) qu’il
donne ensuite à la sinistrée. “La vieille mémé
tend ses deux mains déjà gelées pour recevoir
ce vêtement qui porte encore la chaleur du corps de Kong Fansen;
elle reste ainsi longtemps, les lèvres tremblantes, sans
proférer une parole”(6).

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant
que Kong ait été nommé par le Conseil des affaires
d’Etat en septembre 1994 “modèle d’avant-garde
pour l’union des nationalités”. Mais il ne recevra
jamais sa médaille car le Destin avait décidé
d’en faire un martyr. Le 29 novembre 1994, à l’âge
de 50 ans, il meurt d’un accident de voiture au Xinjiang où
il s’était rendu pour une mission d’enquête.

La population locale le pleure amèrement,
de même que ses collègues. Il laisse à sa mort
en tout et pour tout 8,6 yuans. En dix ans de travail au Tibet,
il n’avait pratiquement pas envoyé un sou à sa
famille. Tout ce qu’il ne dépensait pas, il le donnait
aux masses tibétaines. Il a donc bien mérité
ses surnoms de “Lei Feng de l’ère nouvelle”
et de “Jiao Yulu des années 90”.

Le 29 avril 1995, Jiang Zemin, au nom du Comité
central du Parti et flanqué des autres membres du comité
permanent du Bureau politique, déclare au cours d’une
grande réunion à l’Assemblée nationale
populaire: “Le camarade Kong Fansen est un modèle pour
l’ensemble de notre Parti. Nous devons lancer des activités
destinées à l’émulation des actions exemplaires
du camarade Kong Fansen, semblables à celles d’autrefois
pour l’émulation de Jiao Yulu et de Lei Feng”.
Un an plus tard, le 26 avril 1996, une réunion est organisée
par le Département de l’organisation et celui de la
propagande pour faire le bilan des activités passées
et prévoir l’approfondissement du mouvement. La presse
est remplie d’articles à son sujet, dont un éditorial
du Quotidien du Peuple du 16 avril. Il occupe donc encore
la première place parmi les “héros” récents.
Les autres modèles présentés ci-dessous ne
peuvent pas rivaliser avec lui. Ils ont notamment le handicap d’être
encore vivants.

Xu Hu Le
modèle des simples ouvriers

Xu Hu, 46 ans, est lui aussi de bonne origine
sociale, selon les critères maoïstes: son père
était ouvrier et sa mère maraîchère.
En 1975, il quitte la banlieue pour être embauché à
Shanghai comme plombier-électricien au service des réparations
du Bureau municipal de gestion des logements.

Confronté aux nombreux problèmes
auxquels doivent faire face les habitants des appartements vétustes
de la métropole de Chine orientale, il fait de son mieux,
animé par la conscience professionnelle que son père
lui a enseignée. Certes, la première fois qu’il
doit réparer des toilettes bouchées, il trouve ça
peu appétissant, mais la joie et la gratitude des gens qu’il
a dépannés lui réchauffent le coeur.

“Xu Hu avait compris cette vérité:
‘il n’y a pas de petites affaires pour le peuple. En tant
que plombier-électricien, je suis en contact avec une nombreuse
population. Je dois utiliser mes deux mains pour apporter aux habitants
la chaude sollicitude du Parti et du gouvernement.’ Il a porté
vers un nouveau sommet le principe directeur des communistes qui
est de servir le peuple de tout son coeur. Autrefois, tous ceux
qui venaient demander la réparation de toilettes bouchées
devaient payer une caution. En effet, ce travail nécessitait
généralement de dévisser la cuvette et comme
les cuvettes sont en porcelaine (et donc fragiles) et que les vis
sont fréquemment rouillées ( et donc difficiles à
dévisser), le taux de casse était élevé
et tout remplacement était à la charge des résidents.
Xu Hu trouvait que ces dizaines de yuans constituaient une bien
grosse somme! En outre, les nouvelles cuvettes étaient fixées
avec du ciment qui demandait au moins 24 heures pour se solidifier.
En d’autres termes, pendant 24 heures, on ne pouvait pas utiliser
la cuvette. Et Xu Hu se demandait: ‘Comment cette famille peut-elle
faire pour aller aux toilettes?’ Pensant à cela, Xu
Hu commença à réfléchir à l’amélioration
des outils” (7). Il inventa alors un crochet qui permettait
de déboucher les cuvettes sans les déplacer et donc
sans les casser.

Mais Xu Hu ne se contente pas de faire consciencieusement
son travail (ce qui tient déjà du miracle de la part
d’un plombier chinois…). En 1985, il fait une chose inouïe:
constatant que beaucoup de gens doivent attendre le lendemain quand
ils ont un problème urgent le soir, il installe trois boîtes
à lettres dans lesquelles les habitants peuvent déposer
un mot en cas de besoin urgent de réparation. A 7 heures,
tous les soirs depuis 11 ans, il ouvre ces boîtes et pendant
deux heures il travaille bénévolement. Ainsi, il a
passé en tout 7500 heures de repos à résoudre
2161 problèmes de plomberie ou d’électricité
(8).

Pas étonnant qu’il soit surnommé
“l’ange de la nuit” ou “le soleil qui se lève
à 7 heures du soir”. Xu Hu, en outre, ne prend pratiquement
pas de vacances. Ainsi, en onze années, il a passé
huit réveillons du Nouvel an chinois à réparer
des toilettes, des tuyaux, etc. Tout cela, bien sûr, ne serait
pas possible sans le sacrifice de sa femme (également membre
du Parti et travaillant dans la même administration), et de
sa fille. Xu est d’autant plus occupé qu’il doit
également suivre des cours de formation pour travailleurs
modèles. Il est montré en exemple par les responsables
municipaux si bien qu’il y a maintenant un Xu Hu n°2, un
Xu Hu n°3, etc. Au début de l’année, le Comité
de la Ligue des Jeunesses communistes du département du logement
de la ville a organisé un concours d’émulation.
Quatorze “petits Xu Hu” ont été sélectionnés,
un par quartier. Depuis février, ils ont commencé
à imiter les “boîtes aux lettres” de Xu Hu
en modernisant le système: on peut les appeler par leurs
pagers et ils accourent. Avec Xu Hu lui-même, ils forment
maintenant un “réseau Xu Hu” qui couvre la ville
(9). Xu Hu est non seulement un modèle shanghaïen (le
comité municipal du Parti a appelé tous les communistes
et toute la population de la ville à prendre modèle
sur lui) (10), mais il est en train de devenir un modèle
national. Un “Séminaire d’étude des actes
méritoires de Xu Hu” s’est tenu à Pékin
le 18 avril 1996, organisé conjointement par le département
de la propagande du Comité central, par le ministère
de la construction et par le comité du Parti de Shanghai
(11).

Gong Judong

Lei Feng réincarné

De tous les modèles qui surgissent aujourd’hui
comme pousses de bambou après la pluie, celui qui rappelle
le plus Lei Feng est certainement Gong Judong (12), ne serait-ce
que parce que, comme lui, il est soldat et d’origine paysanne.
Mais, signe du changement d’époque, notre nouveau Lei
Feng est devenu un intellectuel puisqu’il a fait des études
supérieures (même si c’est dans une obscure université
locale). Il semble très imprégné, cependant,
des valeurs maoïstes: en tant qu’intellectuel, il cherche
avant tout à s’unir avec les masses et il éprouve
une grande admiration pour l’Armée de Libération.
C’est ainsi qu’au lieu de se contenter du poste de cadre
d’Etat qu’on lui avait fourni à la fin de ses études
de sciences politiques, il a demandé en 1992 à entrer
dans l’Armée comme simple soldat. Les termes qu’il
emploie pour justifier cette décision sont ceux de l’époque
maoïste: se former dans cette grande école qu’est
l’Armée et répondre au besoin de jeunes gens
éduqués à la base. L’exercice physique
l’attire également. Au début, ce fut très
dur: il vomissait à mi-chemin du parcours de course. Mais
aujourd’hui ses résultats sportifs sont parmi les meilleurs
et, par ailleurs, ses connaissances intellectuelles lui permettent
de former ses camarades à la théorie du socialisme
aux couleurs de la Chine, de leur enseigner la bonne conception
du monde, le sacrifice patriotique et l’esprit de lutte acharnée.
Comme Lei Feng, il est devenu chef d’escouade. Il a demandé
à s’occuper d’un soldat qui avait de mauvaises
habitudes (il était dépensier et paresseux). Il lui
a parlé de la glorieuse tradition de l’Armée
populaire de libération, l’a emmené écouter
des cours de formation aux bonnes valeurs. Il s’est occupé
de lui comme d’un jeune frère et lorsque ce soldat s’est
foulé la cheville, il lui a régulièrement préparé
des bains chauds et massé le pied. Un jour où l’eau
avait été coupée, le soldat Ge a refusé
qu’il lui masse le pied en disant: “Mon pied pue trop”.
Mais Gong lui a rétorqué: “Qu’est-ce que
ça peut faire? Ce qui compte c’est que tu puisses reprendre
bientôt l’entrainement!” Et, disant cela, il lui
a enlevé sa chaussure, a pressé son pied contre son
sein et l’a massé avec force. Ge était si ému
qu’il en a pleuré. Le résultat est que Ge a été
transformé, qu’il est devenu lui-même un modèle
et a été promu sous-chef d’escouade.

En trois ans, Gong a formé bien d’autres
soldats modèles. Il participe également au “projet
espoir” en payant tous les frais de scolarité d’une
petite paysanne. Au Nouvel an chinois de 1995, il a aidé
un aveugle à trouver la sortie de la gare de Shanghai et,
comme le pauvre homme allait dans un endroit peu pratique d’accès,
il l’a emmené en taxi et a même fourré
20 yuans dans sa poche en le quittant. Il a également empêché
un incendie de se développer en cassant avec son pied la
porte d’un appartement. Son mollet saignait abondamment, mais
alors que ses hommes voulaient le bander, il leur hurla: “Ne
vous occupez pas de moi! Ouvrez vite la porte pour arrêter
le feu!”. De même, après une nuit de garde, il
a aidé pendant toute la journée un enfant de six ans
qui avait perdu sa mère à la retrouver. On ne sait
pas combien de bonnes actions de ce genre il a accomplies, mais
ce qui est sûr, c’est que s’il continue comme ça,
il va finir par battre le record de Lei Feng. Pourtant, il ne semble
pas qu’il puisse espérer obtenir une gloire comparable
à celle de la “petite vis”, car les temps ont changé.
Il a cependant déjà reçu les titres de “soldat
modèle” et de “modèle de l’étude
de Lei Feng” pour la région militaire de Nankin.

Li Gaoling

De Lei Feng à Zorro

Le portrait que brosse de Li Gaoling le Quotidien
du Peuple donne l’impression d’un modèle un peu
excentrique, mais intéressant à plus d’un titre
(13). D’une part, c’est un travailleur à son compte
(getihu), ce qui jusqu’à présent ne semblait
pas prédisposer à devenir modèle; d’autre
part, sa passion pour la capture des voleurs pose le problème
de plus en plus aigu de l’insécurité en Chine.

Quadragénaire, cet ancien ouvrier de
Qingdao est devenu chauffeur de taxi à son compte depuis
quatre ans. Il aime participer: membre de la Conférence politique
consultative de la municipalité et député de
son quartier, il est aussi directeur de l’Ecole Lei Feng et
chef du groupe d’étude de Lei Feng des chauffeurs de
taxi, entre autres. La personne qu’il aime le plus est Lei
Feng et ses lectures favorites sont deux des classiques maoïstes
les plus lus: “Servir le peuple” et “A la mémoire
de Norman Béthune”. Ce qu’il aime le plus c’est
“se mêler de ce qui ne le regarde pas”: en dix ans,
il a arrêté près de 400 voleurs et fait des
donations pour 160 000 yuans. Son emblème est son taxi, jaune
à toit rouge, avec une tête de Lei Feng peinte sur
la portière et une enseigne lumineuse sur le toit annonçant:
“Service de qualité de niveau national”. A l’avant
du capot sont accrochés trois panneaux “voiture-modèle”,
qui lui ont été décernés.

Li a le coeur sur la main. Il n’a pas
hésité à donner 1000 yuans à une petite
fille malade et 10 000 yuans pour la création de l’Ecole
Lei Feng. On peut se demander cependant comment il arrive à
disposer de telles sommes d’argent lorsque l’on sait qu’au
mois de mars il n’a pu travailler que 4 ou 5 jours, tant il
était sollicité pour donner des conférences.
Lui-même, d’ailleurs, trouve que c’est un peu exagéré,
car il doit penser à nourrir sa famille.

On ne sait pas combien de temps lui prend son
autre activité favorite, la chasse aux voleurs. En tout cas,
elle lui vaut beaucoup d’ennemis, et lui occasionne certainement
des frais médicaux. Son corps est couvert de cicatrices que
l’on distingue même lorsqu’il est tout habillé,
sur son crâne, ses tempes et ses mains. Il a perdu en outre
ses quatre incisives. Heureusement, sa réputation l’aide
beaucoup. Un jour qu’il avait coincé un voleur et que
celui-ci sortait son couteau, il lui a lancé: “Ne fais
pas ça, je suis Li Gaoling!”. L’autre a finalement
été arrêté, avec l’aide des spectateurs.
Le lendemain, les journaux ont rapporté qu’au cri de
“Je suis Li Gaoling!”, le voleur, paralysé de peur,
s’était laissé prendre. Depuis, il utilise cette
méthode tant pour se donner du courage que pour en insuffler
aux passants. Le prix qu’il doit payer pour son héroïsme
est cependant très lourd. Ainsi, en juillet dernier, quelqu’un
a téléphoné à sa mère âgée
de 68 ans et lui a dit qu’il venait de mourir dans un accident.
La pauvre vieille a été tellement secouée qu’elle
en est morte deux jours plus tard. Sa fille est également
la cible de menaces.

Mais Li n’aime pas qu’on l’appelle
“héros” ou “modèle”. Il considère
qu’il ne fait que son devoir et il reconnait qu’il n’est
pas parfait: il fume trois paquets de cigarettes par jour et sa
femme affirme qu’il est très macho à la maison…

Les bonnes vieilles méthodes d’éducation
des masses

Traditionnellement, les penseurs chinois,
surtout les confucianistes, estimaient que l’homme n’était
ni bon ni mauvais à la naissance, qu’il était
essentiellement malléable, et que l’enseignement jouait
donc un rôle essentiel pour garantir que la majorité
des individus se comportent selon les règles de la société.
Cet enseignement moral et pratique était de la responsabilité
des parents mais aussi des gouvernants, qui devaient donner le
bon exemple. Un support privilégié de la formation
morale consistait dans la transmission des hauts faits de héros
incarnant au cours de l’Histoire les plus hautes valeurs
éthiques. Les communistes chinois ont repris et poussé
à l’extrême cette idée de la malléabilité
de l’être humain. L’utopie totalitaire maoïste,
mêlant stalinisme et tradition chinoise, avait ainsi pour
ambition de transformer l’homme et de produire un “homme
nouveau” (14). Mao a recouru très largement aux modèles,
qu’ils fussent individuels (Lei Feng, Jiao Yulu) ou collectifs
(Daqing, Dazhai). Dans les années 70, il a continué
à utiliser des héros pour s’opposer aux dirigeants
qui voulaient remettre en cause ses mesures politiques les plus
impopulaires, comme l’envoi des jeunes diplômés
à la campagne ou l’abrogation du système des
examens. Dans les années 80, quand le pragmatisme denguiste
a remplacé l’utopisme maoïste, le recours aux
personnages modèles est devenu beaucoup plus limité,
bien qu’il ait continué dans le cadre de la formation
morale des citoyens.

Le regain du “culte des héros”
apparaît donc comme un retour aux bonnes vieilles méthodes
de la part d’un régime désemparé par les
conséquences sur la mentalité des Chinois d’une
quinzaine d’années de réforme économique
sans réforme politique. Confrontés à un effondrement
moral et à une dégradation de l’ordre public
qui, à juste titre, les effraient, les dirigeants actuels
ont choisi le repli sur les valeurs traditionnelles, socialistes
mais aussi nationalistes.

Conscients du décalage historique entre
le retour à des modèles hérités des
années 50-60 et l’évolution des moeurs et des
mentalités, les idéologues d’aujourd’hui
s’efforcent de montrer qu’on a tort de considérer
ces modèles comme dépassés et que leur culte
est justifié. Bien souvent, le nationalisme est appelé
au secours du conservatisme politique. Dans un article précisément
intitulé “On aimerait un peu plus de culte des héros”,
l’auteur s’exclame: “Combien de héros modèles
se succédant pour oeuvrer à la cause de l’indépendance
nationale et de la puissance de la patrie (…) ont été
nourris dans le long fleuve des 5000 ans d’histoire de la nation
chinoise?” Et d’égrener une longue liste partant
de Qu Yuan pour aboutir à Lei Feng. “Avoir le culte
de ces personnages éminents qui se sont entièrement
dévoués à la cause de la patrie et du peuple
est sans aucun doute très utile pour élever la qualité
de la nation tout entière, pour établir de bonnes
pratiques sociales et des règles de comportement moral.”
L’auteur se lamente sur l’esprit de l’époque
actuelle: on se moque des héros, on émet des doutes
sur la réalité de leurs hauts faits, on “découvre”
que la Longue Marche n’a pas été aussi dure qu’on
le dit, on étale les petits défauts des héros
et on va même jusqu’à en inventer. Après
avoir rappelé que “la Chine est une nation qui a le
culte des héros”, il conclut: “Une nation sans
héros est une nation pitoyable. Une nation qui a des héros
mais qui les tourne en dérision est tout aussi pitoyable”
(15).

Le mouvement actuel a donc un aspect nettement
“réactionnaire”, dans le sens où son objectif
est de réagir à une évolution puissante touchant
l’ensemble de la société pour tenter de l’enrayer.
La jeunesse est particulièrement visée, et l’on
regrette fréquemment qu’elle contienne plus de fans
d’Andy Lau ou d’autre chanteurs pop que d’admirateurs
de Lei Feng: “De nombreux jeunes connaissent sur le bout des
doigts les goûts, les habitudes et la vie privée des
vedettes de la chanson, mais ne savent pas qui sont Wang Jie ou
Liu Yingjun” (16). Un autre auteur affirme: “Aujourd’hui,
il y a des gens, surtout des jeunes gens, qui choisissent mal leurs
modèles, car la conscience ‘héroïque’
et ‘d’avant-garde’ s’estompe. Ils prennent pour
idoles des ‘vedettes’ qui n’ont pas une morale élevée
ou bien des richards (dakuan) qui dépensent leur argent
en beuveries et autres amusements” (17).

On cherche donc à remettre à
la mode les valeurs socialistes, et surtout maoïstes, contre
certaines tendances considérées comme néfastes
de la société actuelle. Chaque héros est là
pour incarner ces valeurs générales mais aussi des
valeurs spécifiques destinées à s’opposer
aux mauvaises tendances de la catégorie sociale à
laquelle il appartient.

Les médias se font l’écho
de l’inquiétude des officiels mais aussi d’une
bonne partie de la population à l’égard de ces
tendances. Ainsi, à propos de Xu Hu, un auteur écrit:
“Ces dernières années, le culte de l’argent
et l’individualisme extrême empoisonnent l’atmosphère
sociale. Certains n’ont qu’une notion trouble ou même
carrément inversée du Bien et du Mal” (18). Mais
les organes de la propagande, condamnés à “l’optimisme
révolutionnaire”, se sentent obligés de nier
l’ampleur du problème, ce qui les amène à
affirmer contre toute évidence et contre toute logique que
“la grande majorité” des gens suivent les exemples
des héros et que seule une petite minorité est mauvaise
(19). Dans ce cas, on voit mal à quoi servirait de faire
tant d’histoires à propos de ces héros et de
dépenser tant d’énergie à promouvoir leur
image (20). Cette contradiction se reflète dans les qualificatifs
appliqués aux modèles, tantôt “exceptionnels”
(youxiu), “supérieurs aux autres” (gao
yu ren
), tantôt “très ordinaires” (puputongtong,
pingfan
).

Des boussoles qui indiquent le Sud

En fait, le décalage est si grand aujourd’hui
entre la réalité et les valeurs d’un autre âge
véhiculés par ces modèles qu’on pourrait
dire qu’ils font tout ce que la plupart des gens ne font pas
et réciproquement. Ainsi, si l’on veut saisir la réalité
socio-politique de la Chine d’aujourd’hui, il suffit de
les lire à l’envers comme ces boussoles chinoises qui
indiquent traditionnellement le Sud au lieu du Nord. Un article
officiel récent met le doigt sur ce côté irréel
et idéaliste des modèles : “Tout le monde souhaiterait
, quand il se rend dans un organisme dirigeant, rencontrer un dirigeant
comme Li Runwu; quand il a des toilettes bouchées, tomber
sur un plombier comme Xu Hu; quand il va faire des courses, être
servi par Zhang Binggui; quand il doit aller à l’hôpital,
être soigné par un médecin comme Zhao Xuefang
(…). Il s’agit de souhaits raisonnables, pas d’exigences
démesurées. Et pourtant, dans la vie réelle,
les choses ne se passent généralement pas comme ça.
Parfois, elles sont même à l’opposé, et
les gens que vous rencontrez vous mettent dans une colère
noire” (21).

A cet égard, le cas de Kong Fansen est
particulièrement typique.

Face au développement énorme
de la corruption parmi les cadres chinois et à la perte de
prestige du Parti qui en est la conséquence, Kong a été
sanctifié pour tenter de réinsuffler chez les cadres
les vertus traditionnelles du bon fonctionnaire et, par ailleurs,
pour redorer le blason du Parti communiste auprès des masses.
Le contraste est frappant entre les 8,6 yuans laissés par
Kong à sa mort et les millions détournés par
Wang Baosen, l’ancien vice-maire de Pékin, dont la corruption
et les moeurs dépravées ont été portées
partiellement à la connaissance du public à la suite
de son suicide. La population a d’ailleurs inventé toutes
sortes de plaisanteries politiques où l’on met en parallèle
les deux “sen”. Elles insinuent toutes que le modèle
réellement suivi par les cadres est Wang Baosen. Peu avant
le lancement du mouvement d’émulation de Kong, Jiang
Zemin, répétant une phrase de Deng Xiaoping, avait
déclaré: “Si nous n’y prenons pas garde,
la corruption peut tuer le Parti” (22). De fait, le degré
de corruption est aujourd’hui tel que l’honnêteté
d’un cadre peut suffire à en faire un modèle.
Ainsi Wei Zhaohe, directeur de la société commerciale
de l’industrie textile de la ville d’Anshun (Guizhou)
est présenté comme un modèle car, depuis février
1992, il a rendu à son entreprise 1,19 million de yuans de
commissions qu’il avait reçus pour la signature d’une
soixantaine de contrats. Ce qui montre a contrario que les
autres cadres d’Etat placés à ce type de postes
se mettent les commissions dans la poche. D’ailleurs, les employés
de sa société disent: “S’il était
intéressé, il pourrait facilement devenir très
riche” (23).

Tous les cadres modèles sont donc des
cadres non corrompus et animés de la volonté de “servir
le peuple de tout leur coeur”, formule consacrée depuis
l’époque maoïste, mais qui paraît aujourd’hui
terriblement désuète à la population.

La sanctification de Kong Fansen a aussi pour
objectif spécifique de nier les mauvaises relations entre
Chinois et Tibétains. Kong était, dit-on, particulièrement
aimé des autochtones dont il était très proche.
Un jour, une vieille Tibétaine lui dit: “ La nouvelle
société est vraiment mieux que l’ancienne. Un
bengbula (haut fonctionnaire) comme toi, avant la Libération,
je n’aurais même pas pu l’apercevoir!” (24).
Kong est également utilisé pour rappeler aux cadres
du Parti qu’ils ont le devoir d’aller travailler dans
les régions difficiles et notamment dans les régions
frontières, si le Parti le leur demande. Ainsi, dans le bilan
d’une année d’émulation de Kong Fansen,
il est noté que 600 cadres de sa région d’origine,
Liaocheng, se sont portés volontaires pour partir dans les
régions frontières et que 50 étudiants de l’Université
du Tibet se sont portés volontaires à la fin de leurs
études pour aller servir à la base dans les régions
pauvres où Kong avait travaillé (25). On sait qu’en
fait, les autorités doivent exercer de fortes pressions pour
obtenir le départ des fonctionnaires dans ces régions
et que depuis de nombreuses années, elles ont été
contraintes de donner divers avantages en échange, surtout
en ce qui concerne le Tibet.

Les héros contre les forces du Mal

Il est en revanche beaucoup plus facile de
trouver des volontaires pour aller travailler à Shenzhen,
où le niveau de vie est élevé et les occasions
de gagner de l’argent nombreuses. On aurait tort cependant
de croire qu’il n’y a pas de Lei Feng ou de Jiao Yulu
à Shenzhen. En effet, les cadres les plus méritants
sont évidemment ceux qui sont le plus exposés à
la corruption et qui y résistent. En ce domaine, les fonctionnaires
qui travaillent au contact de l’étranger sont particulièrement
vulnérables et surtout ceux qui se trouvent juste à
la frontière avec ce lieu de perdition qu’est Hong Kong.
Ainsi de Chen Guanyu, la “Lei Feng vivante de la rue sino-britannique”,
rue qui sert de frontière entre Hong Kong et Shenzhen dans
le quartier de Shataukok (Shatoujiao). A ce point de contact extrême,
elle a bien du mérite à rester pure, mais, heureusement,
depuis trente ans, elle a juré d’être “la
petite soeur de Lei Feng” (26). La brigade de la police armée
de ce même quartier est particulièrement héroïque.
En effet, “Shataukok est le point de choc du violent combat
qui oppose les deux systèmes sociaux, les deux idéologies
et les deux styles de vie. La culture et le style de vie pourris
de la classe capitaliste exercent une pression et une influence
constantes sur les combattants”. Cependant, “les cadres
et les combattants de cette brigade, face à une situation
particulièrement difficile, résistent avec force à
la corruption par la mentalité capitaliste pourrie et passent
avec succès le test ‘de l’alcool et des femmes’”
(lü jiu hong deng, littéralement: “de l’alcool
vert et des lanternes rouges”).

Ainsi, depuis 1991, la brigade a refusé
plus de 3,5 millions de yuans de pots-de-vin qu’on lui offrait.
Elle a accompli de nombreuses bonnes actions en refusant également
toute récompense. De même, elle a décliné
160 invitations à des banquets, au cabaret ou au dancing
émanant de l’administration locale, de managers d’entreprises
ou de patrons d’usines. Ses combattants ne fréquentent
d’ailleurs “ni les cabarets, ni les dancings, ni les cinémas-vidéo,
ni les salons de coiffure”. Ils poursuivent les traditions
de simplicité et de frugalité de l’Armée
chinoise. Ils réparent les vieilles pelles à poussière,
reprisent leurs vêtements, recousent leurs chaussures et cultivent
leurs propres légumes. Leur champ se trouve sur un terrain
bien situé, pour la location duquel un patron propose 100
000 yuans par an. La somme n’est pas négligeable, mais
les cadres refusent d’abandonner cette “base pour l’émulation
de l’esprit de Nanniwan” également baptisée
“base pour former les combattants à l’esprit de
lutte acharnée” (27).

On le voit, la campagne d’émulation
des modèles n’hésite pas à retrouver des
accents violemment anti-capitalistes qui n’augurent rien de
bon pour Hong Kong après 1997 (dans la mesure où elle
est censée rester capitaliste pour 50 ans encore), et qui
semblent d’autant moins justifiés qu’aucune des
tentatives de corruption rapportées dans l’article ne
mettaient en cause des capitalistes de Hong Kong ou d’un pays
étranger. Il s’agit clairement ici d’une forme
de projection sur l’autre de ses propres problèmes.
Quand on connait le danger que fait courir à Hong Kong la
corruption et l’arbitraire régnant au Guangdong (28),
on comprend mieux, grâce à cet exemple, la méthode
d’inversion du réel qui préside à la formation
des modèles.

La société chinoise d’aujourd’hui
n’a pas seulement des problèmes avec le moral de ses
cadres, elle est aussi affligée par un manque de conscience
professionnelle et parfois de conscience tout court chez les travailleurs
ordinaires. Comme le dit un éditorial du Quotidien du Peuple,
“l’économie de marché socialiste n’a
pas seulement besoin de brillants directeurs d’usine, managers,
spécialistes et intellectuels. Elle a également besoin
d’innombrables travailleurs ordinaires aimant et respectant
leur travail, durs à la tâche et compétents”(29).
C’est pourquoi Xu Hu est né, du moins comme modèle.
Comme le dit un auteur déjà cité: “Prendre
modèle sur Lei Feng et faire de bonnes actions en-dehors
de son travail, c’est très bien, cela mérite
d’être encouragé. Mais il y a une précondition,
c’est de faire déjà bien son travail” (30).
Or, même selon cet article, il ne semble pas que cette précondition
soit largement remplie dans la classe ouvrière d’aujourd’hui.

Modèles de Jiang Zemin

Le retour des héros socialistes sur
le devant de la scène politique chinoise s’inscrit donc
dans le cadre d’une tentative de réarmement moral essentiellement
conservatrice. Cette tentative se justifie par une situation de
délitement de la société, d’effondrement
des valeurs et de détérioration rapide de l’ordre
public. Conjoncturellement, ce mouvement entre aussi dans la stratégie
de Jiang Zemin pour redonner une légitimation au Parti et
s’en donner une à lui-même, dans la perspective
de la succession de Deng Xiaoping. Les modèles sont là
aussi pour illustrer les slogans lancés par Jiang Zemin,
que la population et même les cadres ont trop tendance à
ignorer. Ainsi on insiste sur le fait que les modèles “parlent
de politique”, comme le leur demande Jiang (31). Ce n’est
certainement pas un hasard si l’un des modèles les plus
en vogue, le plombier Xu Hu, est un Shanghaien, comme Jiang Zemin,
à qui, d’ailleurs, il ressemble un peu, et qui l’a
reçu personnellement à Shanghai avec deux autres travailleurs
modèles, à l’occasion des fêtes du 1er
mai (32). Pas un hasard non plus si la police armée est mise
à l’honneur: on sait qu’elle est l’enfant
chérie de Jiang et que les autres dirigeants s’inquiètent
du lien très intime qui les unit. L’article à
la gloire de la brigade de Shataukok insiste sur le fait qu’on
trouve en très bonne place dans ses locaux la maxime très
politique que Jiang Zemin a calligraphiée pour la police
armée: “Renforcer l’édification du corps
de police armée, protéger le système socialiste”
(33).

Plus généralement, cette campagne
entre dans le cadre de la préparation du 6ème plénum
qui sera consacré à la “civilisation spirituelle
socialiste”, selon les voeux de Jiang Zemin. Les modèles
sont les fleurons de cette civilisation qu’ils aident à
développer. Ainsi, l’on dit que “Xu Hu utilise
sa propre sueur pour arroser la fleur de la civilisation spirituelle
socialiste” (34).

Une efficacité douteuse

Quel impact pourra bien avoir ce retour de
“l’esprit de Lei Feng” sur la mentalité et
le comportement de la population? Certainement pas très grand.
Ce n’est d’ailleurs pas le premier, même si celui-ci
bénéficie d’une remarquable “couverture
médiatique”, et les résultats n’ont pas
été jusqu’ici très convaincants. Lei Feng
est depuis longtemps un sujet de moquerie chez de nombreux Chinois.
Certains, sans doute, considèrent les modèles avec
sympathie et trouvent qu’il y a trop peu de gens comme eux,
mais même ceux-là ne croient pas qu’un mouvement
d’émulation des modèles permettra d’améliorer
l’atmosphère sociale.

On peut d’ailleurs se demander si les
dirigeants eux-mêmes croient à l’efficacité
de telles méthodes aujourd’hui. Sans doute pas vraiment.
Mais, formés par l’idéologie orthodoxe des années
50, et souvent en URSS, ils ont certainement la nostalgie des bonnes
vieilles valeurs socialistes. Comme, par ailleurs, ils refusent
toute évolution “libérale” du système,
ils ne voient pas d’autre solution “spirituelle”
au problème de l’effondrement de la morale sociale.
Le choix d’un plombier comme nouveau héros n’est
d’ailleurs pas sans signification. Plus ou moins consciemment,
les dirigeants lui ont certainement attribué la fonction
magique de “réparer” tout ce qui fuit et tout ce
qui coince dans cette énorme tuyauterie qu’est la société
chinoise d’aujourd’hui. Cette interprétation n’est
pas gratuite. Elle a été fortement suggérée
par un officiel du ministère de la construction, lorsqu’il
a déclaré: “Je trouve que le camarade Xu Hu n’a
pas seulement réparé des lampes et des tuyaux, il
a apporté dans tous les foyers la morale socialiste et la
brillante image des communistes de l’ère nouvelle”
(35).

Mais ce retour nostalgique de héros
dotés de pouvoirs spirituels quasi-magiques ne constitue
que le volet “carotte” de la stratégie des dirigeants
actuels pour tenter de reprendre le contrôle d’une société
qu’ils sentent leur échapper. L’autre volet, celui
du bâton, a été mis en branle, peu de temps
après le lancement du mouvement d’émulation des
modèles sous forme du mouvement “frapper fort”,
qui va se traduire pendant trois mois par des rafles massives et
des jugements expéditifs conclus par des condamnations très
lourdes et des exécutions nombreuses. Mais l’expérience
de mouvements semblables depuis 1983 nous apprend qu’ils ne
peuvent avoir qu’une efficacité provisoire.

Le recours à des méthodes et
à des valeurs d’un autre âge symbolisé
par le retour de Lei Feng, ainsi que l’utilisation de méthodes
de répression qui reportent aux calendes grecques la réalisation
d’un état de droit en Chine montrent en fait le désarroi
et l’impuissance du régime face au défi que lui
pose l’évolution de la société. Certes,
l’économie continue de progresser. Depuis la fin des
années 70, la politique de réforme et d’ouverture
initiée par Deng Xiaoping l’a installée sur une
trajectoire de développement qui semble d’autant plus
irrépressible que l’environnement international lui
est extrêmement favorable (mondialisation de l’économie,
lutte acharnée des pays industrialisés pour trouver
des marchés et pour améliorer leur compétitivité).
Cependant, si les dirigeants actuels sont poussés par cette
marche en avant de l’économie chinoise, ils ont de plus
en plus tendance à avancer avec la tête tournée
vers l’arrière, ce qui ne peut que conduire, un jour
ou l’autre, à un choc brutal.

Retour en haut de la page