L’émergence d’une nouvelle nation ?
Le discours sur l’identité nationale dans le Taiwan de la fin du XXe siècle

Le discours sur l’identité nationale de Taiwan (1)
constitue sans aucun doute l’un des débats les plus
controversés qui ont agité les milieux politiques
et intellectuels de l’île dans les années 1990.
Ce discours comporte deux dimensions.

En premier lieu, il se pose en réaction aux pressantes
tentatives extérieures qui tentent de définir cette
identité
, et notamment celles venues du gouvernement
de Pékin qui considère Taiwan comme une province chinoise
faisant partie intégrante du continent. La République
populaire de Chine (RPC) s’estime ethniquement, culturellement,
historiquement tout autant que légalement en droit de faire
peser une lourde pression sur l’île afin qu’elle
accepte cette « immuable vérité ». Les
manœuvres militaires d’envergure qui ont pris place au
large des côtes taiwanaises en 1995-96, juste avant les premières
élections présidentielles directes de mars 1996, en
ont récemment constitué le point d’orgue.

Ce discours est également un processus d’auto-affirmation
par lequel les Taiwanais tentent de redéfinir leur identité
nationale à la suite de la transition démocratique
du milieu des années 1980. La doctrine officielle du Kuomintang
(KMT) en matière de nationalisme, qui ressemblait jusqu’alors
en tous points à celle de la RPC et qui a imposé le
concept de « Grande Chine » aux Taiwanais pendant plus
de 40 ans (2), a perdu sa primauté et s’est même
transformée. Si le Parti nationaliste considère toujours
que Taiwan fait partie de la Chine, il admet en revanche que cette
dernière ne représente rien de plus qu’une appellation.
Plus encore, l’idéologie officielle du gouvernement
explique qu’il y a maintenant deux entités politiques
souveraines: la République populaire de Chine et la République
de Chine à Taiwan, qui représentent toutes deux une
nation chinoise imaginaire. Le nationalisme proposé par le
KMT ne constitue aujourd’hui qu’une formule parmi bien
d’autres. Elle n’est d’ailleurs probablement pas
la plus influente, et ne le sera certainement pas sur le long terme.
Pour le Parti démocrate progressiste (PDP), le principal
parti d’opposition, il n’a jamais été question
d’englober Taiwan dans la nation chinoise. Il n’y a jamais
eu qu’une nation taiwanaise jouissant de son droit de se constituer
en Etat-nation indépendant. Dans la pratique, cependant,
les différences entre le KMT et le PDP semblent s’estomper.
Tous deux œuvrent en faveur de la souveraineté nationale
de Taiwan tout en essayant de maintenir la question de l’identité
nationale en dehors du débat.

La problématique devient plus complexe lorsque l’on
passe de la sphère politique aux cercles intellectuels. Sous
le régime autoritaire, le débat sur la conscience
taiwanaise (Taiwan yishi) et l’indépendance de
Taiwan s’inscrivait dans la lutte contre la domination des
« continentaux » et pour la démocratisation et
l’émancipation politique de ceux que l’on appelle
les Taiwanais de souche (3). Parallèlement au processus de
démocratisation, à partir du milieu des années
1980, les intellectuels réactivent leurs tentations de réécriture
de l’histoire de Taiwan et tentent de redéfinir l’identité
culturelle et nationale taiwanaise. Cependant, déterminer
ce qu’est Taiwan implique de définir ce que Taiwan
devrait être par rapport à la Chine. En réalité,
le problème du statut politique de Taiwan ne peut pas être
définitivement, pas plus que paisiblement, réglé
sans que prenne place un débat bien plus fondamental —
cela en dépit de certains membres du mouvement indépendantiste
qui nient que la RPC ait un quelconque rôle à jouer
dans le débat sur la construction nationale taiwanaise et
considèrent qu’elle devrait par conséquent être
ignorée. En somme, le problème de l’identité
nationale taiwanaise est également celui de l’identité
nationale chinoise.

A première vue, le discours intellectuel oppose le nationalisme
chinois
(à Taiwan) au nationalisme taiwanais.
Mais un examen plus attentif révèle le caractère
réducteur de cette distinction, qui se ferait l’écho
de l’ancien conflit « provincial » (shengji
wenti
) entre « Taiwanais » et « continentaux
». C’est un processus plus complexe de construction culturelle
et nationale susceptible de satisfaire tous les habitants
de Taiwan qui sous-tend réellement le débat sur l’identité
nationale taiwanaise. Dans le même temps, la souveraineté
politique de la république insulaire n’est pas remise
en question. Ceux-là même qui insistent sur la nécessité,
à terme, de la réunification avec le continent, ne
l’envisagent ni dans l’immédiat ni même dans
un futur proche, bien conscients du décalage actuel avec
les conditions sociales et politiques de la RPC. Par conséquent,
le nationalisme assimilationniste (ethno-culturel) prôné
par la RPC, qui ne laisse aucune place à l’existence
politique indépendante de Taiwan, est pratiquement inconcevable
sur l’île.

Tout bien considéré, le discours sur l’identité
nationale taiwanaise constitue tout autant un débat sur la
fondation d’un Etat-nation taiwanais fort, qu’un rejet
sans appel de la négation catégorique par Pékin
de l’existence de la nation taiwanaise. Cependant, tous les
participants au débat reconnaissent que cette nation (encore
à venir) doit régler la question de son rapport à
la Chine — non seulement sur un plan politique mais également
culturel, puisque politique et culture sont intimement liées
dans le nationalisme chinois « traditionnel ».

Notre article s’attache à analyser les différents
concepts et approches théoriques de l’identité
nationale taiwanaise qui ont été (et qui sont toujours)
débattus dans les milieux intellectuels depuis le début
des années 1990. Comment se définissent les Taiwanais
en termes de culture et de nation ? Comment qualifient-ils leur
relation avec la Chine continentale et quels sont les éléments
avancés pour asseoir la revendication d’une nation souveraine,
voire l’indépendance ? Dans quelle mesure tous ces facteurs
influencent-ils la compréhension contemporaine de la sinité
(en opposition avec la taiwanité) à Taiwan
?

Trois conceptions de l’Etat-nation
taiwanais

Si l’on observe les étapes de la
formation de l’identité nationale à Taiwan dans
les années 1970 et 1980 (4), au moment ou l’opposition
politique (dangwai) devient intimement liée au mouvement
« de retour aux sources » (bentuhua yundong)
dans les cercles littéraires, pour finalement aboutir à
la formation du Parti démocrate progressiste (PDP) en 1986,
on peut distinguer trois perspectives très différentes
: 1) une nation taiwanaise existe déjà ; 2) une
nation taiwanaise est en cours de formation ; 3) un Etat taiwanais
indépendant n’est pas subordonné à l’existence
d’une nation taiwanaise, mais uniquement à la volonté
de ses habitants de vivre dans un tel Etat (5).

Lorsque Taiwan se démocratise enfin,
au milieu des années 1980, le mouvement démocratique
se dissocie du mouvement indépendantiste au sein de l’opposition,
le second poursuivant seul sa logique d’affrontement avec les
défenseurs de la réunification présents dans
le gouvernement KMT. A la suite de l’échec du PDP lors
des élections de 1991 à l’Assemblée nationale,
échec imputé à un programme politique fortement
indépendantiste, il devient clair que la démocratisation
n’est pas le plus court chemin vers l’indépendance.
A l’évidence, il se révélait dangereux
de négliger l’établissement d’un consensus
social sur le futur politique de Taiwan, puisqu’une population
divisée n’aurait pas été à même
de se défendre dans l’éventualité d’une
agression continentale. L’établissement d’un tel
consensus signifiait avant tout régler l’ancien conflit
« ethnique », ou « provincial » entre Taiwanais
et continentaux, et seulement ensuite clarifier les prétentions
de Taiwan à devenir une nation souveraine. Au début
des années 1990, le discours sur l’identité nationale
de Taiwan devient donc plus énergique que jamais.

On peut distinguer trois grandes approches
conceptuelles du nationalisme et du discours sur la nation :

1) un nationalisme
taiwanais ethnique (culturel), qui s’oppose à l’ethnonationalisme
chinois et décrit Taiwan comme une communauté historiquement
et culturel lement distincte — une « Schicksalsgemeinschaft
» (mingyun gongtongti) —, allant même parfois
jusqu’à suggérer l’existence d’une
ethnie ou race spécifiquement taiwanaise ;

2) un nationalisme
multi-ethnique, qui défend l’idée d’une
nation formée de « quatre grands groupes ethniques
» (sige da zuqun) aux droits et statuts égaux,
dépassant ainsi le conflit « provincial » et
faisant de l’harmonie ethnique la base de la nouvelle nation
taiwanaise ;

3) un nationalisme
politique ou d’Etat, qui cherche à transcender l’ethnicité
et conçoit la nation taiwanaise comme l’expression d’une
allégeance constitutionnelle dans le cadre de l’Etat
libéral. Néanmoins, le nationalisme d’Etat n’ignore
pas complètement, comme nous le verrons, la portée
de l’ethnicité dans la constitution d’une nation
taiwanaise (6).

Ces différentes approches se heurtent
à de très fortes résistances, non seulement
parce qu’elles contreviennent à la position de la RPC
sur le statut politique de l’île, mais également
parce qu’elles sont contestées à Taiwan même,
où une formulation claire de l’identité nationale
et du rapport à la Chine — quelle Chine ? — est
loin de faire l’unanimité. Il y a cependant une tendance
générale bien discernable à Taiwan, qui pourrait
influencer sur le long terme la conception qu’a la Chine de
sa propre identité : la séparation qui s’opère
progressivement entre de culture et la politique, c’est-à-dire
la « sécularisation » de l’acceptation bien
établie selon laquelle la nation chinoise ne doit pas être
divisée en plusieurs Etats-nations, que ce soit pour des
raisons ethniques, culturelles, historiques ou simplement politiques.

C’est dans cette rupture que le discours
intellectuel sur l’identité nationale à Taiwan
trouve toute sa pertinence politique. Et quel que soit le consensus
auquel les Taiwanais parviendront, celui-là ne manquera certainement
pas d’exercer une profonde influence sur le nationalisme chinois
du continent ainsi que sur le débat international quant à
la signification de la Chine à notre époque
(post-) moderne, s’agissant notamment des relations qu’entretiennent
la culture, la nation et l’Etat-nation.

L’ethnonationalisme : une perspective
exclusive

Parmi les différentes conceptualisations
de la nation, l’ethnonationalisme bénéficie certainement
de la plus grande visibilité. Dans cette perspective, c’est
une nation ethniquement et culturellement homogène qui est
à l’origine d’un Etat-nation. En théorie
et en pratique, l’ethnonationalisme se juxtapose au nationalisme
territorial ou étatique qui transcende les barrières
ethniques et culturelles, et s’efforce de définir ou
de maintenir une nation multi-ethnique ou un Etat dans lequel coexistent
plusieurs « nations » (au sens de nationalités),
sur la base du constitutionnalisme — libéral —
et du droit des minorités. Il est frappant de constater l’importance
de l’ethnonationalisme dans le débat sur l’identité
nationale à Taiwan, particulièrement au début
des années 1990 (7). Les promoteurs de la réunification
l’ont autant sollicité que les indépendantistes
le respectent. Mais tandis que les premiers insistent sur les liens
du sang et l’ethnicité qui « prouvent »
le lien national entre Taiwan et le continent, les seconds mettent
en avant une histoire commune (à Taiwan) et l’évolution
d’une nouvelle culture taiwanaise pour démontrer l’existence
d’une nation taiwanaise distincte.

L’ethnonationalisme chinois attire
de nombreux intellectuels, bien qu’ils soient parfois d’obédience
politique très différente. Tous ont en commun le rejet
de l’indépendance de Taiwan. Ils avancent pour ce faire
le manque de pertinence — ethnique, culturelle et historique
— de la nation taiwanaise et soulignent avec force l’appartenance
de Taiwan à la Chine, tout en admettant que la réunification
n’est ni faisable ni désirable pour le moment. Différentes
approches coexistent dans ce camp (8).

Pour l’historien Wang Tseng-tsai, la Chine
devient un Etat-nation unifié et homogène dès
la première unification de la Chine par la dynastie Qin,
en 221 avant JC. Malgré une mosaïque ethnique originelle
relativement complexe, la culture han est rapidement acceptée
comme la culture dominante par la plupart des autres groupes ethniques
(qualifiés de minorités). Tous les Chinois d’aujourd’hui
sont attachés, selon Wang, à une nation chinoise unifiée
et le mouvement pour l’indépendance de Taiwan n’a
par conséquent aucun argument subjectif ni objectif pour
revendiquer l’autodétermination de Taiwan ou exiger
un référendum sur la question. Cette adhésion
ne repose pas uniquement sur le fait que les Taiwanais appartiennent
à la communauté ethnique des Han. En tant que Han,
ils partagent également une culture commune et une longue
histoire avec le continent: c’est ce qui les fait appartenir
à une nation (9).

Ce type de raisonnement est très répandu
parmi les ethnonationalistes qui souhaitent la réunification.
Il reçoit même le soutien d’intellectuels, libéraux
déclarés dans les milieux politiques, pour lesquels
le libéralisme n’exclut pas le primordialisme de l’ethnonationalisme
dès qu’il s’agit de l’identité nationale
taiwanaise. Certains des premiers articles de Hu Fu, célèbre
professeur de l’Université nationale de Taiwan, l’illustrent
clairement. Pour lui, les Taiwanais de souche et les continentaux
partagent les « liens du sang » (xueyuan) et
toute tentative théorique cherchant à différencier
ethnicités ou races (zhongzu) taiwanaise et chinoise
est peu convaincante (bu zuqude). Le séparatisme est
par conséquent impossible (10). Cette position est à
bien des égards remarquable pour un libéral, puisque
le libéralisme est supposé se concentrer sur l’Etat
constitutionnel et la conscience citoyenne, et par conséquent
prône le nationalisme étatique plutôt que l’ethnonationalisme.

Les libéraux ne sont pas les seuls à
transiger avec leur convictions idéologiques lorsque l’identité
nationale de Taiwan est en jeu, certains socialistes connus n’ont
ainsi rien à leur envier. Chen Ying-chen, un des plus célèbres
intellectuel de gauche, n’a jamais douté que le socialisme
et l’(ethno-) nationalisme chinois se complétaient.
Le maoïsme ne disait rien d’autre, en complète
contradiction avec le fondement même du socialisme —
idéologie de classes internationaliste — qui soutient
l’anticolonialisme mondial et milite pour les indépendances
nationales. Ainsi, selon Chen, la lutte anti-japonaise des Taiwanais,
les émeutes de février-mars 1947, le mouvement des
Diaoyutai de 1971 et le débat de 1978 sur l’indigénisation
de la littérature (bentu wenxue) symbolisent autant
la lutte anticoloniale des Taiwanais contre le gouvernement impérialiste
KMT soutenu par les Etats-Unis, qu’ils représentent
un mouvement de ralliement à l’ethnicité chinoise
(zhongxing). Quels que soient les efforts déployés
par les indépendantistes Taiwanais pour séparer l’île
du corps ethnique maternel (zhongxing de muti), une telle
séparation est dénuée de sens et irréalisable
(11).

Le raisonnement de Chen Chao-ying (12) est
plus subtil. D’après lui, la conscience taiwanaise (Taiwan
yishi
) s’intégrait originellement et résolument
dans la conscience chinoise (Zhongguo yishi) des insulaires.
Ce n’est qu’au début des années 1980 (13)
que la conscience taiwanaise s’est éloignée de
la conscience chinoise, à la faveur du mouvement d’indigénisation
qui mit l’accent sur la subjectivité de Taiwan (dans
les domaines littéraire et culturel) et considéra
la Chine comme le principal ennemi de l’île. Mais pour
Chen cela signifie seulement que Taiwan s’est reniée
elle-même. Et afin de surmonter ce « reniement »,
l’auteur estime que Taiwan doit abandonner ses velléités
indépendantistes et se tourner une fois de plus vers la mère-patrie
et sa culture. En d’autres termes, si la république
insulaire peut nourrir sa propre subjectivité littéraire
et culturelle (zhutixing), elle ne doit pas revendiquer son
indépendance politique.

Ces exemples démontrent que les défenseurs
du nationalisme chinois et de la réunification s’appuient
sur une compréhension primordialiste, donnée pour
acquise, de la nation chinoise et de sa relation à Taiwan.
Pour eux, un lignage, une histoire et une culture en commun interdisent
toute différenciation entre Taiwanais et Chinois, tout au
moins lorsque celle-ci implique la construction d’une identité
taiwanaise distincte venant menacer la monade nationale. Parce que
Taiwan appartient ethniquement et culturellement à la nation
chinoise, la réunification avec la Chine est inéluctable.

D’autre auteurs interviennent à
ce stade de la réflexion et s’appuient sur l’histoire
taiwanaise d’après-guerre pour expliquer pourquoi ces
« évidentes vérités » ont apparemment
été oubliées. Tai Kuo-hui, par exemple, situe
l’émergence de l’identité taiwanaise (Taiwanjie)
(14) pendant les dix années comprises entre 1945, lorsque
l’île est rattachée à la République
de Chine à la suite de la capitulation japonaise, et la première
moitié des années 1950, quand la Terreur Blanche,
orchestrée par le régime KMT, s’abat sur les
élites intellectuelles. L’auteur souligne que le conflit
entre les identités nationales taiwanaise et chinoise n’aurait
jamais eu lieu si les nationalistes avaient réussi à
mettre en place un gouvernement capable et respecté immédiatement
après l’accession du KMT au pouvoir. Que la Chine ait
été la mère-patrie et qu’elle allait de
nouveau récupérer Taiwan dans son giron ne soulevèrent
dans un premier temps aucune interrogation chez les Taiwanais. Mais
lorsqu’il devint patent que les nouveaux dirigeants n’avaient
rien à envier à leurs prédécesseurs
coloniaux, et qu’ils étaient peut-être pires,
la population revint rapidement de son enthousiasme initial et se
distancia du régime nationaliste. Néanmoins, Tai Kuo-hui
définit la construction de l’identité taiwanaise
qui en découle comme un processus de pseudo-ethnisation (niyi
zhongzuhua
) qui a permis d’exprimer — et continue
de le faire — un désir d’autodétermination
politique. C’est par conséquent le concept d’identité
chinoise (Zhongguojie) qui doit être modifié,
afin d’attirer les Taiwanais. L’auteur décrit à
ce stade un nouveau modèle (xingeju) d’identité
chinoise, essentiellement démocratique et capable de s’associer
pour le meilleur avec une identité taiwanaise « saine
» (jiankangde Taiwan yishi). Cette conclusion exprime
clairement la croyance de l’auteur en une identité nationale
chinoise dont sont naturellement dépositaires tous les Taiwanais
et que des moyens politiques permettraient de raviver (15).

Ce point de vue est davantage développé
encore par Huang Kuo-Chang, pour qui la radicalisation d’une
conscience taiwanaise (Taiwan yishi) est une réaction
aux pressions externes et à l’isolation imposées
aux Taiwanais par la RPC. La suppression de ces facteurs entraînerait
la disparition de la conscience taiwanaise — quoique pas complètement,
comme le reconnaît l’auteur. Il n’en demeure pas
moins que l’aspiration à l’indépendance
perdrait de sa force si les Taiwanais pouvaient espérer jouir
de la même autonomie, d’institutions démocratiques
et d’une richesse comparable au sein d’une nation chinoise.
Huang se fait par conséquent le promoteur d’une nouvelle
Chine (xin Zhongguo) qui associerait les populations et les
gouvernements des deux rives du détroit, ainsi que les Chinois
d’outre-mer. L’indépendance de Taiwan, au contraire,
nie l’aspiration de tous les Taiwanais à être
chinois: des citoyens chinois dans un Etat chinois moderne (yige
xiandai Zhongguo de guomin
) (16).

Les intellectuels indépendantistes,
chantres d’un nationalisme taiwanais et de l’existence
d’une nation taiwanaise singulière, s’appuient
également sur des arguments ethnoculturels pour retourner
à leur avantage les positions de leurs adversaires nationalistes
sur la réunification. Ils ne s’attachent pas tant à
une race taiwanaise ou à une ethnicité de lignage
— bien que certains l’aient fait (17) — qu’à
l’histoire, l’intérêt commun et un héritage
culturel et historique particulier pour justifier leur conception
d’une nation taiwanaise distincte. A bien des égards,
cette stratégie n’est pas vraiment neuve. Les premiers
intellectuels libéraux, les socialistes et les indépendantistes
de la première heure, tels Liao Wen-yi, Chien Wen-chieh,
Shi Ming et Wang Yu-teh, avaient développé des arguments
que l’on retrouve, sous une forme rénovée sous
la plume de Li Chiao, Chen Fang-ming et Lin Chuo-shui (18). Leur
raisonnement s’articule alors en trois temps: pendant plus
de quatre siècles, la population de Taiwan a été
gouvernée par des puissances extérieures (les Portugais,
les Espagnols, les Hollandais, les Qing, les Japonais, le KMT).
La résistance à ces envahisseurs et les développements
historiques particuliers que l’île a connus pendant ces
différentes périodes a encouragé la naissance
d’une culture insulaire distincte (haidao wenhua),
à présent substantiellement différente de celle
du continent. Malgré les similarités ethniques entre
les habitants de l’île et de la Chine, Taiwan est aujourd’hui
une entité souveraine, une Schicksalsgemeinschaft
indépendante et mature (duli wanzheng mingyun gongtongti),
une nouvelle nation.

Dans cette optique, Li Chiao peut être
considéré comme l’exemple paradigmatique de l’ethnonationalisme
taiwanais contemporain. Selon lui, la tradition han ne représente
qu’une fraction de la culture taiwanaise moderne, laquelle
est également fortement influencée par les valeurs
culturelles aborigènes ainsi que par les cultures japonaise
et occidentale. Taiwan, en tant que société d’émigrés
han (hanren yimin shehui), est animée par un esprit
caractéristique des émigrés (yimin jingshen),
où se mêlent une courageuse tendance à la prise
de risque et un sentiment de solidarité extrêmement
fort. Elle chérit, entre autres, la pluralité religieuse,
la démocratie, le rationalisme, l’Etat de droit et une
approche scientifique de la vie. S’agissant de sa philosophie
culturelle, des processus administratifs de prise de décision,
du langage de tous les jours et des coutumes, Taiwan a développé
son propre système organisationnel (zuzhi zhidu) qui
rend légitime sa prétention d’être une
culture unique, différente de celle de la Chine (19). Le
concept de nationalisme taiwanais ou d’allégeance citoyenne
à l’Etat (guomin zhuyi) doit par conséquent
être la ligne directrice du mouvement indépendantiste
dans le Taiwan d’aujourd’hui (20).

Parce qu’il défend l’idée
d’une construction de la nation taiwanaise sur la base d’une
histoire commune faite de tragédies et de souffrances (beiqing
lishi
), le sociologue taiwanais Wu Nai-teh se classe également
dans la catégorie des ethnonationalistes. La cession de Taiwan
au Japon en 1895, l’échec de la résistance anti-japonaise
qui s’ensuivit, l’incident du 28 février 1947 et
la Terreur Blanche sont autant d’épisodes de cette histoire
tragique, et leur commémoration est en soi productrice de
cohésion nationale et d’identité. C’est
cette mémoire historique partagée qui suscite le sentiment
d’appartenance à une communauté nationale (21).

Tandis que cette perspective se concentre exclusivement
sur le passé, certains auteurs centrent leur attention sur
le rapport de filiation qu’entretiennent le passé, le
présent et le futur, afin d’établir l’existence
d’une nouvelle nation taiwanaise. L’émergence
d’une nouvelle nation
(xinxing minzu), publié
par l’ancien président du PDP Hsu Hsin-liang, en 1995,
illustre parfaitement cette approche. A l’instar des Mongols
du XIIIe siècle, des Mandchous du XVIIe, des Hollandais des
XVIe et XVIIe siècles, des Anglais des XVIIIe et XIXe siècles
et des Américains et des Japonais du XXe siècle, l’émergence
d’une nouvelle nation à Taiwan peut s’expliquer
par le dynamisme économique ainsi que l’esprit d’entreprise
et de commerce international de sa société. Ce ne
sont donc ni le lignage, ni l’histoire, ni la culture compris
en termes ethnoculturels qui définissent les bases normatives
de la nation. Si Hsu Hsin-liang décrit explicitement Taiwan
comme une culture maritime traditionnelle (haiyang wenhua),
laquelle définit donc les Taiwanais comme un groupe ethnique
homogène, son point de vue se veut plus original encore.
Parce qu’elle repose sur une société d’immigrants,
influencée fortement par les Chinois, mais également
par les Européens, les Japonais et les Américains,
cette culture maritime a fait sienne la tolérance et le multiculturalisme,
la modernité et la démocratie, l’aspiration au
bien-être matériel et au succès, et chérit
sa créativité et sa capacité d’adaptation.
C’est la différence dans l’unité qui forge
la nation taiwanaise, cette nation d’entrepreneurs dynamiques
qui existe déjà et continue d’évoluer
(22).

Depuis le début des années 1990,
une importante littérature s’est fait l’écho
de l’(ethno-) nationalisme taiwanais. Ce courant est alimenté
par le clivage politique entre la communauté taiwanaise han
d’un côté, et les réfugiés nationalistes
et leurs familles pris comme un tout de l’autre. De nombreux
intellectuels considèrent cependant que la construction d’une
nation taiwanaise ne peut faire l’économie de l’intégration
effective des continentaux et des aborigènes. Au début
des années 1990, ils se sont donc faits les promoteurs de
ce qui peut être qualifié de « tournant ethnique
» dans le discours sur l’identité nationale, en
subdivisant la communauté taiwanaise en groupes Fulao
(Fujianois du sud) et Hakka, chacun ayant une identité
ethnique distincte. En introduisant ce nouveau concept de nationalisme
multi-ethnique, l’ambition était claire : il s’agissait
de transcender les limites imposées par l’ethnonationalisme
taiwanais.

Le nationalisme multi-ethnique: l’unité
ne doit pas nier les différences

Le « tournant ethnique » dans le
discours sur l’identité nationale taiwanaise a vu le
jour au début des années 1990, alors qu’apparaissait
une nouvelle notion pour qualifier, en chinois, le « groupe
ethnique » : zuqun. Si dans les années 1970
et 1980, le débat s’était concentré sur
le conflit « provincial » (shengji wenti) entre
continentaux (waishengren) et Taiwanais (benturen),
ainsi que sur la revendication de l’indépendance taiwanaise
en opposition à la réunification chinoise, la notion
de zuqun traduisait l’émergence d’une nouvelle
conceptualisation de la nation taiwanaise. Une nation composée
de différents groupes ethniques: les continentaux (waishengren,
waidiren
), les Hoklo (fulaoren), les Hakka (kejiaren)
et les aborigènes (yuanzhumin), tous étaient
dorénavant reconnus dans leur unicité historique et
culturelle autant que dans leur égalité politique.
La théorie des « quatre grands groupes ethniques »,
qui ensemble permettraient la formation d’une nouvelle nation
taiwanaise pétrie d’harmonie ethnique et de tolérance
démocratique, était née.

Le sociologue Chang Mao-kui, est certainement
l’un des plus fervents défenseurs de cette théorie.
Pour lui, le « tournant ethnique » est le résultat
des développements politiques qui ont accompagné la
démocratisation du milieu des années 1980. Dans un
premier temps, l’opposition intensifia son combat pour l’indépendance,
mais cette radicalisation de l’ancien conflit « provincial
» fut rapidement considérée avec suspicion par
ceux des continentaux et des aborigènes, nouvellement organisés,
qui ne pouvaient adhérer au mouvement qu’à partir
du moment où celui-ci leur offrait un « espace identitaire
» suffisant. En outre, le courant modéré du
PDP comprit progressivement que seul l’établissement
d’un plus large consensus social pourrait rallier le plus grand
nombre à sa quête d’une nation taiwanaise indépendante
et contre le nationalisme chinois, tel qu’il s’incarnait
dans le KMT, le Nouveau Parti et la Chine continentale (23).

Dès le début, les fondements
de ce nouveau concept se révélèrent extrêmement
fragiles, bien plus encore que ceux du vieux conflit provincial,
lequel avait été, au pire, considéré
dans sa volatilité contextuelle par les intellectuels taiwanais
les plus critiques. Mais alors que ce dernier était intimement
lié aux souvenirs d’une histoire d’oppression violente
et de discrimination politique, et décrivait par conséquent
une confrontation concrète entre des groupes d’individus
identifiables, les quatre grands groupes ethniques se voulaient
à l’évidence une création à visée
politique, dispensant l’établissement d’une communauté
politique des contraintes d’homogénéisation que
supposait l’ancien conflit provincial.

Dans cette perspective, ce concept se veut
éminemment pragmatique puisqu’il professe implicitement
le multiculturalisme tout en conservant le principe d’ethnicité
comme base de la formation de l’identité nationale.
Ainsi que l’expliquait Chang Mao-kui dans un article plus ancien,
le nationalisme taiwanais — le nationalisme en tant que tel
— s’appuie principalement sur le besoin général
qu’ont les individus de se concevoir collectivement, soit l’incarnation
d’une identité collective forte dans un Etat national.
Que ce nationalisme soit qualifié de taiwanais
et non pas de chinois — relève uniquement de
raisons politiques — de second plan pourrait-on ajouter (24).
L’ethnicité est ainsi considérée comme
un élément essentiel de la formation de l’identité
humaine en général, encourageant de surcroît
le nationalisme. Quelle que soit la façon dont on conceptualise
la nation, il semble indispensable de prendre en compte cette caractéristique,
et l’on peut s’entendre avec l’auteur sur ce point.
Chang Mao-kui n’a cependant jamais nié que l’ethnicité
se façonnait dans un contexte fluide et selon des conditions
historiques précises (25). Il estime d’ailleurs que
son importance, dans le futur, sera fortement amoindrie par la complexité
croissante de la société et l’inadéquation
du concept même pour résoudre les pressantes questions
de la vie réelle (xianshi shenghuo de yapo wenti)
(26). En d’autres termes, le facteur ethnique pourrait être
graduellement amené à disparaître avec le mouvement
de modernisation de la société, toujours plus rationnelle
et «sécularisée». Le nationalisme ethnique,
y compris dans sa variante multi-ethnique, pourrait très
rapidement se trouver complètement dépassé.

Cette position se trouve encore davantage confortée
dans la contribution de Chang Mao-kui au Livre blanc des politiques
ethniques et culturelles
du PDP, dans laquelle il définit
sa vision d’un nouveau nationalisme taiwanais en accord avec
les besoins d’une société moderne. Selon lui,
un tel nationalisme devrait : 1) protéger les particularismes
de chaque groupe ethnique et 2) reposer sur les droits des
citoyens conçus comme les fondements du sentiment d’appartenance
collective et de la conscience d’Etat (27). Bien que, dans
ce cas, l’ethnicité (l’harmonie ethnique) soit
toujours essentielle à la cohésion nationale, la promotion
des droits des citoyens et le rôle accordé à
l’Etat placent cet auteur à proximité du nationalisme
politique ou d’Etat, qui conçoit la citoyenneté
comme l’élément central de la formation d’une
identité nationale (28).

Le brouillage de la distinction entre nationalisme
multi-ethnique, multiculturalisme libéral et nationalisme
d’Etat est éclairé par la position du politologue
Shi Cheng-feng. Tout en critiquant les effets niveleurs et oppressifs
des ethnonationalismes chinois et taiwanais, celui-ci refuse d’abandonner
complètement l’ethnicité, tout du moins perçue
comme un élément cristallisateur du nationalisme.
De son point de vue, le besoin psychologique d’une identité
ethnique ne doit pas être sous-estimé. Il est alors
important de reconnaître que Taiwan est une société
multi-ethnique et multiculturelle. La (nouvelle) Constitution nationale
doit par conséquent protéger les droits des minorités
et garantir les différentes identités ethniques ou
culturelles. Par ailleurs, elle doit assurer le droit de changer
d’identité ethnique auquel peut prétendre, par
principe, tout individu qui en exprime le désir. Shi Cheng-feng
rejette sans équivoque le primordialisme ethnique ou culturel
et, pour lui, le nationalisme taiwanais doit se baser sur le multiculturalisme
libéral et la citoyenneté. La conscience taiwanaise
doit se construire avant tout sur l’attachement de chaque
Taiwanais à son pays, et non sur l’ethnicité.
En définitive, l’auteur milite explicitement pour une
nation taiwanaise définie par une identité trans-ethnique
(chaoyue zuqun de gongtong rentong) qui reposerait sur les
droits des citoyens, la mémoire de leur histoire commune
et, plus important encore, le désir partagé de participer
au développement du système politique, du tissu économique
et de l’univers culturel de l’île (29). A ce point
du raisonnement, le nationalisme multi-ethnique s’est quasiment
transformé en nationalisme politique, sinon en communautarisme
moderne.

Le nationalisme politique ou d’Etat
: allégeance constitutionnelle et construction d’un
« nous » collectif

Nombre d’intellectuels évitèrent
d’avoir à traiter des problèmes inhérents
au nationalisme ethnique ou multi-ethnique en rejetant les deux
concepts dès le départ. La vivacité du conflit
politique entre continentaux et Taiwanais, l’émergence
d’un mouvement aborigène après l’avènement
de la démocratie, le « tournant ethnique » du
début des années 1990 dans le discours sur le nationalisme
taiwanais et l’identité nationale, et enfin l’affrontement
idéologique entre le KMT et le PDP, en particulier durant
les premières années de l’après 1986,
tous ces événements furent interprétés
en terme d’ethnicité: la position de ces intellectuels
témoignait donc d’un certain courage et d’un puissant
désir de se démarquer. Le nationalisme politique ou
d’Etat, défini selon les termes du constitutionnalisme
libéral, considère l’ethnicité comme un
danger plutôt qu’une bénédiction pour la
construction d’un Etat-nation stable et fort. En se faisant
les promoteurs d’un nationalisme taiwanais fondé exclusivement
sur le constitutionnalisme démocratique et l’égalité
citoyenne, ces intellectuels se situent dans la continuité
d’une vieille école de pensée politique, mais
à l’évidence également en marge du courant
intellectuel majoritaire de l’île. Les nationalistes
libéraux taiwanais commencèrent néanmoins très
tôt à faire connaître leur point de vue. Une
analyse détaillée de la position du politologue Jiang
Yihua, montre que ce concept comporte certaines limites théoriques
et politiques, puisqu’il ne peut entièrement passer
outre l’ethnicité sitôt qu’est abordé
le dilemme de la construction d’un nationalisme taiwanais «
sain ».

Pour Chen Chi-nan, pragmatisme politique et
idéologie sont bien plus importants pour l’Etat que
la nation — sa définition, la culture ou l’histoire.
Aujourd’hui encore, quelle que soit la façon dont ils
abordent la Lebensgemeinschaft (shengming gongtong ti
ou communauté de vie), les nationalistes de Taiwan omettent
toujours d’évoquer l’un des ses éléments
les plus importants: la conscience citoyenne (gongmin yishi).
Comment pourrait-on justifier l’existence d’une nation
taiwanaise plutôt que chinoise si l’on retenait comme
seul discriminant l’identité, catégorie subjective
s’il en est ? C’est uniquement à travers le principe
d’autonomie démocratique portée à maturation
par une société civile en pleine transformation (shequ
yu zhiye tuanti
) que l’alternative entre indépendance
et réunification peut être tranchée. Si les
deux rives du détroit parviennent toutes deux à cette
même conclusion et qu’elles laissent leur population
décider de leur futur, le résultat, quel qu’il
soit, sera légitime jiyong (30). L’auteur nous amène
à en conclure que c’est cette liberté civique
qui fait de Taiwan et aussi, de la RPC, une nation forte et reconnue
comme telle par le plus grand nombre.

Tsai Ying-wen insiste quant à lui sur
le différend idéologique qui oppose le nationalisme
au libéralisme et qui rend indispensable le règlement
de la question de l’identité nationale de Taiwan. Tandis
que les nationalistes accusent les libéraux de ne pas répondre
au besoin émotionnel que chaque individu a d’appartenir
à une communauté, les libéraux dénoncent
dans le discours nationaliste qui fait de l’ethnicité
la pierre angulaire de la cohésion sociale, les potentialités
d’une dérive populiste non démocratique (minzui
zhuyi
). Dans cette perspective, concède Tsai Ying-wen,
libéralisme et nationalisme ethnique sont dialectiquement
liés. Le problème demeure donc de concilier les deux
concepts, puisque le libéralisme reconnaît l’importance
de l’identité collective dans toute société.
Pour l’auteur, tout repose sur l’institutionnalisation
d’un discours public qui rend possible une prise de décision
légitime « dans le cadre d’une culture régionale
» (quchengxing de wenhua deneihan), c’est-à-dire
sur la capacité pour une communauté donnée
de définir singulièrement sa société,
son histoire, ses orientations politiques et sa culture. Ce discours
ne répond pas seulement au besoin « d’appartenance
» (guishugan) de l’individu, mais plus important,
il expose la culture au changement et évite ainsi, si nous
extrapolons la pensée de l’auteur, qu’elle ne soit
réifiée dans un primordialisme manipulateur (31).

Hsiao Kao-jen poursuit cette ligne de raisonnement
selon une juxtaposition heuristique des théories de Charles
Taylor et Jürgen Hebermas, qui traitent de l’identité
nationale comme la force mobilisatrice de la société
(ningjuli). Alors que le premier la voit surgir directement
de l’identité culturelle de la communauté, le
second la considère comme le résultat de la reconnaissance,
par chaque individu, d’un Etat (constitutionnel) libéral.
Comment ces deux théories peuvent-elles être combinées
si la culture est perçue comme un lien constitutif de la
vie sociale de l’individu ? L’auteur ne pense pas que
l’on puisse apporter une réponse à cette question
dans le contexte actuel, notamment parce que le président
en exercice, Lee Teng-hui, cultive un modèle politique que
n’aurait pas renié Machiavel. Hsiao Kao-jen considère
en effet que Lee assujettit les changements du système politique
à ses propres objectifs. Il use du clientélisme politique
et de son charisme personnel pour obtenir ce qu’il veut, manipulant
avec succès tant la faction non-majoritaire du KMT que l’opposition.
Dans ces conditions, la question de la relation entre libéralisme
et nationalisme — et son impact sur la détermination
de l’identité nationale de Taiwan — ne pourra trouver
de solution que dans l’après-Lee Teng-hui. En d’autres
termes, la population taiwanaise est manipulée par des politiques
d’une telle intolérance que tout débat démocratique
sur l’identité nationale est forcément voué
à l’échec (32) — synthèse extrêmement
pessimiste de la démocratisation de Taiwan au cours des dix
dernières années.

Parmi les études récentes sur
le sujet, la contribution de Chiang Yi-hua est certainement l’une
des plus abouties (33). En dressant le bilan de l’ethnonationalisme
(34) contemporain et de la pensée post-moderne sur la formation
de l’identité nationale à Taiwan, elle dénonce
les défauts de ces deux approches. Parce qu’elle se
nourrit d’une ambition assimilationniste continue, la première
est trop oppressive. Parce qu’elle veut internaliser une identité
individuelle par essence multiple et mouvante, la seconde est trop
abstraite. Cependant, chaque Etat-nation se fonde originellement,
et dans une certaine mesure, sur une conscience ethnique ou —
l’auteur fait ici référence à la terminologie
de Anthony D. Smith — sur une communauté originellement
définie par l’ethnie (ethnic core community)
. Ce
besoin de faire partie d’une « nous-communauté
» ne peut être ignoré, y compris par le nationalisme
politique. Chaque communauté politique s’appuie sur
une certaine « conscience du nous » (woqun yishi)
qu’un Etat-nation (libéral) ne peut à lui seul
produire. Cette « conscience du nous », précise
l’auteur, ne doit cependant pas être confondue avec la
nécessité d’appartenir à une nation ethnique
(minzu), puisque la nation est, à tout moment dans
une société moderne, susceptible de supprimer la diversité
de la « conscience du nous » propre à chaque
individu.

L’apparition d’une menace militaire
extérieure et le danger d’une destruction physique rendent
cette possibilité particulièrement aiguë. Tout
Etat-nation a besoin de la force mobilisatrice du nationalisme pour,
comme le décrit Chiang Yi-hua, inciter sa population à
« protéger Taiwan » (baowei Taiwan), «
combattre l’annexion » (fankang jianbing) et «
sacrifier sa “petite personne” » (xisheng xiaowo).
Le nationalisme libéral n’apporte aucune aide dans une
telle situation : il galvanise les forces du constitutionnalisme
en temps de paix, mais il n’offre aucune ressource pour lutter
contre un ennemi extérieur. Quel nationalisme prône
dès lors l’auteur, sinon l’ethnonationalisme, objet
de toutes ses critiques ? Chiang Yi-hua en revient alors au nationalisme
politique. Puisque le nationalisme politique tient compte des particularismes
secondaires (ciji) ou locaux (ethniques, religieux, etc.)
d’une communauté, la question est en fait de savoir
comment un Etat-nation libéral peut reconnaître des
droits collectifs aux différents groupes identitaires dans
un souci de justice sociale et de façon à renforcer
la cohésion interne de l’Etat. L’Etat doit garantir
les droits des divers groupes ethniques puisque la conscience ethnique
a une fonction essentielle dans la mobilisation de chaque communauté
(you yiyi de xingdong danyuan). Si les droits collectifs
des ethnies majoritaires et des groupes minoritaires sont protégés,
leur loyauté à l’Etat n’en sera que plus
forte et ils seront moins tentés d’en saper les fondations
par une revendication séparatiste, latente ou déclarée.
Selon Chiang Yi-hua, c’est de la diversité qui cherche
à se constituer en «tout» (cunyi qiutong)
que naît une identité nationale. Construite sur un
souci de justice sociale, elle dote également — nous
interprétons ici la pensée de l’auteur —
l’Etat-nation de la force nécessaire pour parer aux
effets déstabilisateurs d’une éventuelle menace
extérieure.

A cette étape de sa réflexion,
Chiang Yi-hua insiste sur la distinction qu’il faut faire entre
la question de l’identité nationale et celle de la controverse
taidu-tongyi. L’identité nationale que se reconnaît
un individu n’exprime pas forcément son point de vue
sur l’indépendance, de la même façon qu’une
prise de position sur cette dernière ne reflète pas
automatiquement une décision personnelle sur son identité.
De nombreuses enquêtes empiriques conduites sur le sujet sont
fort éloquentes, et certaines sont d’ailleurs citées
par l’auteur. La majorité des personnes interrogées
sur la question des relations entre les deux rives optent pour le
maintien du statu quo, c’est-à-dire qu’ils
renvoient à plus tard le règlement du statut de Taiwan
(indépendance / réunification). Chiang Yi-hua considère
que l’identité nationale n’est pas ici en cause.
Comme le montrent certaines enquêtes, environ 70 % de la population
de l’île considèrent que la notion de «
Chinois » (Zhongguoren) englobe autant les continentaux
que les Taiwanais (35). Une majorité relative, d’environ
40 %, se considère autant « Chinois » que «
Taiwanais », bien que l’identité chinoise l’emporte
souvent sur la taiwanaise (36). Dans le même temps, près
des trois quarts de la population estiment que les Taiwanais sont
en mesure de décider eux-mêmes de leur avenir politique
(37). Par conséquent, comme le souligne l’auteur, le
choix du statu quo ne présume pas d’une éventuelle
indépendance de Taiwan ou, au contraire, de la réunification
avec la Chine. De plus, si la population de Taiwan se considère
ostensiblement comme chinoise, elle n’en déduit pas
pour autant qu’il lui faut vivre dans un Etat chinois unifié.
Contrairement à de nombreuses analyses qui s’appuient
sur ces études statistiques, l’on ne peut pas non plus
traiter cette double allégeance, taiwanaise et chinoise,
comme une simple confusion des identités (rentong hunluan)
— Chiang Yi-hua est très claire sur ce point. Par ailleurs,
culture et politique — ou identité nationale et Etat
— doivent systématiquement être distinguées.
En conclusion, Chiang Yi-hua estime qu’en orientant la question
culturelle dans la perspective du libéralisme, la structure
politique de la nation s’avère moins problématique.

Comme le montre la réflexion initiale
de ce dernier auteur, l’ethnicité continue d’être
un facteur important, même chez un libéral taiwanais
convaincu et fervent défenseur du nationalisme politique.
La distinction conceptuelle entre culture et politique est ici le
véritable enjeu. Etre convaincu qu’il s’avère
plus pragmatique, théoriquement plus recevable et moralement
plus acceptable de se sentir culturellement et ethniquement Chinois,
tout en vivant au sein d’une entité politique souveraine
et indépendante, est bien différent — et certainement
plus fructueux — que de simplement accepter un statu quo
indéterminé (et aléatoire) dans les relations
entre les deux rives. L’adhésion toujours plus large
des Taiwanais à cette idée ne pourra que renforcer
la possibilité d’un plus vaste consensus intérieur
sur la définition de l’identité nationale de
la république insulaire.

Conclusions

Le discours intellectuel des années
1990 sur l’identité nationale de Taiwan a connu trois
étapes très disputées, davantage conceptuelles
que chronologiques.

Dans un premier temps, les ethnonationalismes
chinois et taiwanais se sont opposés l’un à l’autre.
L’adhésion de Taiwan à une « incontestable
» identité chinoise, poussant à la réunification
avec le continent, s’opposait aux efforts de construction d’une
nouvelle nation taiwanaise, basée sur une communauté
historico-culturelle ou Schicksalsgemeinschaft — et
parfois même sur le code génétique «unique»
des insulaires —, laquelle justifiait la revendication d’une
complète indépendance politique vis-à-vis de
la Chine. Cette seconde approche n’excluait pas catégoriquement
les continentaux de la nouvelle nation taiwanaise, mais ceux-là
devaient en accepter l’identité distincte, sous peine
de devoir quitter le pays, comme cela fut clairement exprimé
lors de la campagne électorale de 1994 pour la mairie de
Taipei. L’ethnonationalisme taiwanais se conçoit aujourd’hui
de différentes façons. En général, la
sinité de Taiwan est rarement remise en question pour ce
qui est de l’ethnicité et de la culture, mais l’on
rappelle immédiatement que l’ethnicité ne joue
qu’un rôle très limité dans la définition
culturelle et nationale de l’identité de Taiwan. C’est
l’histoire (coloniale) qui, en premier lieu, distingue Taiwan
de la Chine et qui justifie la revendication de l’indépendance
politique.

Certains intellectuels plus modérés
envisagèrent la construction d’une nation taiwanaise
sous un angle « multi-ethnique », se faisant les chantres
de la théorie des « quatre grands groupes ethniques
» supposés former la nouvelle nation. Cette perspective
avait pour ambitions évidentes de régler le vieux
conflit « provincial » entre continentaux et Taiwanais,
d’intégrer les aborigènes plus complètement
et d’établir un large consensus sur l’identité
nationale de Taiwan, et cela afin de mieux résister aux aspirations
de la RPC d’englober Taiwan dans le nationalisme panchinois
ou de la « Grande Chine » (da Zhongguozhuyi).
Bien que le nationalisme multi-ethnique insiste sur le déterminant
ethnique dans sa construction d’une nation taiwanaise, il n’encourage
pas le développement d’un ethnocentrisme qui privilégierait
les Taiwanais par rapport aux continentaux et forcerait ces derniers
à la soumission. Bien au contraire, la promotion du multiculturalisme,
s’il s’entoure de tout l’appareil légal protégeant
les minorités, permet de se rapprocher d’un nationalisme
politique ou d’Etat, où les catégories ethniques
n’ont pas d’importance constitutive. En réalité,
le nationalisme multi-ethnique taiwanais reflète une approche
rationnelle du conflit « provincial » presque
inimaginable il y a seulement dix ans. En cela, il s’accorde
avec les plus récents développements de la vie politique
de l’île : les courants majoritaires du KMT et du PDP
se sont graduellement rapprochés depuis le milieu des années
1990, insistant tous deux sur la souveraineté politique de
Taiwan en matière de politique étrangère, tout
en demeurant en complet désaccord — tout du moins dans
le discours — sur l’ultime règlement de la question
de l’indépendance. Cependant, les résultats des
élections nationales et locales de 1998 peuvent s’interpréter
de différentes façons. L’« ethnicité
» a effectué un retour en force sur la scène
politique taiwanaise, et a même été, selon certains
observateurs politiques, un facteur décisif dans la défaite
du maire PDP sortant, Chen Shui-bian, face à son rival KMT,
Ma Ying-chiu. Le slogan de « Nouveau Taiwanais » (xin
Taiwanren
), lancé par le président Lee Teng-hui
pour qualifier Ma, avait pour objectif de brouiller la vieille ligne
de démarcation entre les « continentaux » et
les « Taiwanais de souche », et a effectivement eu une
influence décisive dans les derniers jours de la campagne.
Chen et le PDP furent rapidement perçus comme des éléments
mettant en danger l’harmonie intérieure et la stabilité
politique de l’île, non seulement parce que la clause
indépendantiste du Parti est toujours officiellement inscrite
dans sa charte, mais également parce Chen fut soupçonné
de stimuler le « facteur ethnique » dans le débat
politique. Une controverse intense en a découlé au
sein du PDP, allant jusqu’à envisager de modifier la
Charte après les élections. Nous remarquerons que
le concept de « Nouveau Taiwanais » est ancien. Il est
apparu pour la première fois chez Yeh Chü-lan, un membre
du PDP, dans le milieu des années 1980, puis a resurgi au
début des années 1990, dans le cadre du débat
sur les « quatre grands groupes ethniques », alimenté
par des intellectuels proches du PDP (38).

Le nationalisme politique ou d’Etat
a également graduellement développé ses arguments
depuis le début des années 1990. Ses objectifs en
étaient — et demeurent — le dépassement
de la variable ethnique dans la constitution du nationalisme taiwanais
et la formation d’une identité nationale, ainsi que
la promotion d’une nouvelle nation taiwanaise qui serait fondée
sur les institutions démocratiques du système politique
— en somme, l’Etat constitutionnel. La logique de cette
approche est que si la nouvelle nation taiwanaise peut continuer
à se définir comme culturellement, ethniquement et
même historiquement chinoise, cela n’implique pas obligatoirement
ou nécessairement qu’il lui faille un jour se réunifier
avec la RPC ou tout autre régime qui lui succéderait.
Néanmoins, nous avons pu constater qu’il est difficile,
même pour les libéraux les plus affirmés, d’écarter
complètement l’ethnicité du processus de construction
de la nation. Elle se révèle en effet dans toute son
utilité dès lors qu’elle agit comme force mobilisatrice
contre les interférences extérieures, parmi lesquelles
on retrouve bien évidemment les pressions militaires exercées
par la RPC.

Tout bien considéré, deux axes
de réflexion sont particulièrement marquants dans
le discours contemporain sur l’identité nationale à
Taiwan. Premièrement, il semble y avoir une tendance, qui,
de l’ethnonationalisme au constitutionnalisme libéral
ou étatisme, pourrait conduire, à terme, à
la complète disparition du conflit «provincial»
dans le débat intellectuel — et cela bien que l’ethnicité
soit encore un point de ralliement important sur la scène
politique, comme l’ont bien montré les élections
de la fin d’année 1998. Deuxièmement, ce qui
se passe dans le Taiwan d’aujourd’hui n’est pas uniquement
l’expression du refus obstiné manifesté par la
population taiwanaise et ses élites politiques et intellectuelles
face aux prétentions chinoises d’assujettir la province
rebelle. Il s’agit bien plus de la construction d’une
identité nationale qui éloigne de façon définitive
Taiwan de la sphère d’influence du nationalisme culturel
de la Chine continentale. Cela signifie que de plus en plus de Taiwanais
s’accordent sur le fait qu’en dépit de leur culture
chinoise commune, ils peuvent légitimement aspirer à
vivre dans une entité politique, voire nationale, indépendante.
Cette conviction, pourrait à son tour, renforcer l’idée
que la Chine évoluera un jour vers ce que Tu Wei-ming appelle,
bien qu’avec d’autres connotations, la « Chine culturelle
», englobant divers Etats-nations chinois d’une même
tradition culturelle. Bien que la grande majorité de la population
de Taiwan — sans parler de celle du continent — ne semble
apparemment pas encore s’être rendue à cette idée,
et par conséquent se prononce toujours en faveur du statu
quo
dans la relation entre les deux rives, toutes les études
de terrain sur l’identité culturelle et nationale de
Taiwan indiquent une tendance dans cette direction. L’écrasante
majorité des personnes qui soutiennent le statu quo
semble déjà très sensible à l’idée
qu’il n’existe aucune raison objective qui rendrait nécessaire
la fusion de la Chine et Taiwan dans une seule et même nation
— et cela bien que la simple possibilité n’en soit
pas totalement exclue.

S’agissant des élites politiques,
les dirigeants du KMT et du PDP semblent avoir admis que Taiwan
est une nation unique avec des « caractéristiques chinoises
». Cela ne signifie pas que l’unification avec la Chine
soit impossible dans le futur. Personne ne peut prédire avec
certitude les évolutions des relations entre les deux rives
si la Chine se dotait d’institutions démocratiques et
abandonnait l’option militaire dans le règlement de
son différend avec Taiwan. Cependant, quoi qu’il arrive,
la décision finale devra relever d’un choix librement
exprimé tant par les Chinois du continent que par les Taiwanais.

Il devient alors évident que le véritable
enjeu du débat actuel sur l’identité taiwanaise
se situe dans l’évolution du nationalisme chinois «
traditionnel » — vers une séparation croissante
entre culture et politique. Si Taiwan parvient à dégager
un large consensus sur son identité nationale et à
le traduire en une politique chinoise cohérente, cela pourrait
même faciliter la « sécularisation » du
nationalisme chinois continental et conduire à la fédéralisation
de l’Etat en RPC. Si pour l’heure, une telle perspective
relève du vœu pieux, une telle évolution garantirait
non seulement le futur de Taiwan mais renforcerait également
la stabilité et la responsabilité politique de l’autre
côté du détroit.

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