L’enseignement confessionnel musulman en Chine

Par delà leur diversité,
les musulmans de Chine(1)
se sont engagés depuis une vingtaine d’années
dans un processus de réaffirmation religieuse et
identitaire(2) : construction
et rénovation de mosquées, diffusion de l’information
sur l’islam dans le monde, traduction d’ouvrages
religieux, etc(3). Comme
dans le reste du monde musulman, l’effort a également
porté sur le domaine de l’éducation.
Dans un premier temps, au début des années
1980, l’enseignement s’est limité aux écoles
de mosquées, mais, très vite, à la
faveur d’initiatives individuelles ou collectives,
locales ou provinciales, de multiples écoles privées
arabes ou sino-arabes ainsi que de nombreux instituts ont
été ouverts un peu partout dans le pays. Lors
des enquêtes que nous avons menées en 2000
et 2002 dans les provinces du Xinjiang, du Gansu, du Ningxia,
du Henan, du Yunnan et à Hainan nous avons pu constater
l’extraordinaire développement de cet enseignement
musulman(4).

Les responsables religieux musulmans en
Chine se sont toujours plaints du faible niveau du savoir
religieux de leurs coreligionnaires : la floraison d’écoles
répond bien à une volonté d’éducation
mais correspond également à un besoin de maintenir
et de faire vivre la religion musulmane parmi des fidèles
dispersés dans l’espace chinois et marqués
par plus de vingt ans de répression(5)
de toute activité religieuse publique. Par ailleurs,
dans le cadre de la politique des réformes menée
dans le domaine de l’éducation(6)
depuis plus d’une dizaine d’années (décisions
de 1985 et de 1993) qui a conduit à la décentralisation
et à la privatisation de l’enseignement, les
initiatives musulmanes ont pour objectif de pallier le désengagement
de l’Etat central et de permettre à des populations(7)
en situation économique difficile, et en particulier
aux filles, de bénéficier d’un minimum
d’instruction. A l’intérieur du monde musulman
chinois, l’éducation et sa modernisation font
l’objet de débats, de polémiques et de
concurrence entre courants religieux. Ces débats
ne portent pas sur la situation des écoles publiques,
primaires ou secondaires, bien qu’elle soit difficile,
car ces écoles restent encore d’un faible niveau
malgré les efforts entrepris en particulier dans
les régions périphériques et aux frontières(8).
Selon les chercheurs Hui, la situation des écoles
publiques Hui comme celle d’autres écoles s’est
détériorée, en particuler avec la décentralisation.
L’un d’eux fait une description significative
d’une école primaire dans un quartier Hui de
Xi’an qui ne semble pas être la seule dans ce
cas : « Afin de pouvoir subvenir aux besoins de l’école
dont les frais ont considérablement augmenté,
la cour est devenue un entrepôt pour marchandises,
un parking pour taxis et camions, les toilettes de l’école
ont été transformées en toilettes publiques
». Il constate en outre les difficultés rencontrées
pour payer les compléments de salaire des enseignants
et se désole de l’obligation où se trouvent
beaucoup d’élèves de travailler après
l’école : « Ils ne peuvent donc ouvrir
leurs livres que pendant les classes ». En 1997, cette
école a perdu un tiers de ses effectifs(9).
Mais comme les écoles publiques relèvent des
autorités centrales et locales et que la population
a peu de prise sur leurs décisions, la discussion
se porte de préférence sur les écoles
privées, sur lesquelles les musulmans, les ayant
fondées, détiennent un réel pouvoir.

L’étude du développement
actuel des écoles confessionnelles permet de mesurer
le degré d’autonomie dont peuvent disposer les
musulmans et d’observer la manière dont s’exerce
de nos jours le contrôle politique de l’Etat
sur cet aspect de la vie religieuse. De fait l’éducation,
question politiquement sensible, est un terrain où
s’affrontent de nombreux acteurs et à différents
niveaux.

Dans la région autonome ouighoure
du Xinjiang, les autorités de Pékin ont décidé
d’imposer une tutelle stricte et systématique
à l’enseignement dans le domaine tant religieux
que linguistique. L’enseignement religieux qui s’était
largement développé avec la reprise des activités
religieuses des années 1980 fut à nouveau
interdit en 1996 à la suite de troubles dans la région
(incidents de Khotan, Gulja, Bahren, Aksu). Depuis cette
période une lente reprise s’est dessinée(10).
En 2002, un imam n’a le droit d’enseigner qu’à
un ou deux élèves(11)
avec l’aval obligatoire du bureau des affaires religieuses
des autorités locales, alors que, comme nous le verrons
plus avant, il peut y avoir près d’une centaine
d’étudiants dans les écoles de mosquées
des autres provinces chinoises. La règle qui impose
d’avoir 18 ans révolus pour suivre des études
religieuses est, au Xinjiang, strictement appliquée.
Par ailleurs, il n’est pas possible d’ouvrir légalement
une école musulmane, comme il en existe dans le reste
du pays. Un seul institut coranique (jingxueyuan),
géré et contrôlé par les autorités,
est autorisé à Urumqi. On y dispense un enseignement
religieux minimal en langue arabe. Sur le plan linguistique,
en mai 2002(12), Pékin
a rappelé, à travers la presse, la décision
— déjà prise antérieurement mais
non encore vraiment appliquée —, de supprimer
l’usage de la langue ouighoure dans les études
supérieures(13).
Par ailleurs, la pauvreté des familles ouighoures,
spécialement dans les oasis du sud des Tianshan,
ne permet pas aux enfants de suivre une scolarité
normale dans les écoles publiques devenues aujourd’hui
payantes, ne serait-ce que la scolarité théoriquement
obligatoire des neuf premières années. Il
en résulte qu’un enfant ouighour qui n’est
pas issu d’un milieu urbain et relativement aisé
a très peu de chance de pouvoir bénéficier
d’un enseignement au-delà de l’école
primaire, qu’il aura suivi généralement
en ouighour(14). Si
une famille tient à compenser ce déficit d’éducation
par un enseignement religieux, elle devra attendre que l’enfant
ait atteint l’âge de 18 ans et l’envoyer
soit à l’étranger, en l’occurence
au Pakistan, si elle a quelques moyens, soit lui faire suivre
un cursus dans une école coranique d’une autre
province de Chine si elle a pu établir une connexion
avec cette école(15).
Certes, l’organisation d’écoles clandestines
est un recours toujours possible, mais les risques sont
réels. Ainsi, les faibles possibilités d’éducation
ont pour conséquence que dans les rues des villes,
comme par exemple à Khotan, nombre de jeunes garçons
de 12 à 14 ans travaillent comme cochers de carrioles-taxis
tirées par des ânes pour contribuer aux besoins
de leur famille. D’autre part, même un jeune
Ouighour diplomé de l’Université d’Urumqi
ne peut guère espérer trouver un débouché
professionnel dans la région car sa faible capacité
linguistique en chinois ne lui permettra pas d’obtenir
un emploi pour lequel les locuteurs chinois han seront préférés.
Dans ces situations de blocage, il ne faut donc pas s’étonner
que des jeunes cherchent à quitter le territoire
ou soient séduits par un discours moderne prônant
l’unité de l’islam et le retour au Califat(16).
Un certain nombre d’entre eux, soupçonnnés
d’appartenir au mouvement Hizb ut-Tahrir(17)
(libération), ont déjà été
arrêtés(18)
au printemps 2001 au Xinjiang(19).

Dans les autres provinces de Chine, la
situation est bien différente dans la mesure où
il s’agit principalement de musulmans de langue chinoise
(Hui). La confrontation se situe alors non plus seulement
avec l’Etat central mais davantage avec les autorités
locales. En outre, l’enseignement religieux est un
révélateur des rivalités entre courants
religieux musulmans.

De l’école de mosquée
à l’école privée

Il y a environ 40 000(20)
mosquées en Chine disposant, en principe, chacune
d’une école(21).
Cependant les ahong (imam)(22)
de ces lieux de culte n’ont pas tous des élèves.
Mises à part les limitations autoritaires observées
au Xinjiang, cela peut être dû, dans des situations
non conflictuelles, à la fatigue et à l’âge
trop avancé de l’ahong. En ces circonstances,
les élèves peuvent facilement rejoindre une
autre école à proximité. Si on peut
estimer à vingt la moyenne des étudiants par
mosquée, certaines d’entre elles, qui disposent
d’espace, de meilleures conditions d’accueil et
où l’enseignement de l’ahong est
réputé, peuvent rassembler une centaine d’élèves.
En principe âgés au minimum de 18 ans(23),
ces élèves sont pour l’essentiel des
garçons en particulier dans les provinces du nord-ouest
; toutefois les écoles de mosquée sont aussi
ouvertes aux filles lorsqu’il n’existe pas de
mosquées féminines(24)
comme dans les provinces de la plaine centrale. Certains
élèves ont été scolarisés
dans l’enseignement public, jusqu’à la
fin du deuxième cycle secondaire (gaozhong)
; cependant un grand nombre d’entre eux se sont arrêtés
à l’école primaire ou à la fin
du premier cycle du secondaire (chu-zhong) et certains
sont quasiment illettrés en chinois. Ils sont originaires
de régions différentes et viennent parfois
de très loin. Les frais d’étude sont
pris en charge par la communauté d’accueil,
ainsi que l’hébergement si la famille de l’élève
n’a pas la possibilité de le financer.

Quelques éléments
d’histoire

Tout au long de l’histoire de l’islam
en Chine, comme de nos jours, l’éducation a
représenté un enjeu majeur. Il s’agit
de maintenir des communautés de croyants dans un
environnement largement non-musulman. Dès le XVIe
siècle des écoles ont été ouvertes
au sein des mosquées pour délivrer un enseignement
religieux appelé jingtang jiaoyu (enseignement
de la salle des classiques) caractéristique de l’islam
traditionnel (laojiao(25))
et dont le contenu avait été élaboré
par un ahong du Shaanxi, Hu Dengzhou (1522-1597)(26),
au retour d’un voyage à la Mecque. Au début
du XXe siècle, le courant fondamentaliste et
réformiste ikhwan(27),
d’inspiration wahhâbite, a fait de la modernisation
de l’éducation un de ses mots d’ordre en
insistant, à cette époque, sur l’apprentissage
du chinois et l’éducation des femmes. D’autres
réformateurs musulmans impliqués dans le bouillonnement
intellectuel de l’ensemble de la société
chinoise du début du XXe siècle, ont créé
des écoles, telle la célèbre école
normale Chengda(28)
dont l’objectif était de donner un enseignement
moderne en intégrant l’étude conjointe
du chinois et de l’arabe, de l’histoire, des mathématiques,
des sciences, et de promouvoir l’envoi d’étudiants
à l’étranger.

Le cursus classique en islam traditionnel
(laojiao) nécessitait plus d’une dizaine
d’années d’étude, auprès
de plusieurs ahong. Le halifa(29)
apprenait l’arabe et le persan, les ouvrages de base
(le haiti(30),
le zaxue(31),
le Coran, la sunna(32),
le tafsîr(33),
le fiqh(34))
et poursuivait(35) par
des textes d’appronfondissement dans les deux langues
avec une dominante en persan(36),
en particulier dans le cadre de l’enseignement soufi
et de celui que dispensaient les ahong féminines.
Il s’agissait d’un enseignement fondé sur
la relation de maître à disciple et où
étaient privilégiés la compréhension,
l’approfondissement des textes et l’étendue
des connaissances. Ce cursus s’achevait, comme de nos
jours, sur une cérémonie nommée «
la prise du vêtement » (chuanyi)(37)
qui marquait le passage du statut d’élève
à celui d’ahong.

Situation actuelle

Avec la reprise des activités religieuses,
le besoin de renouvellement des ahong et la pression
d’un enseignement réformé, le cursus
classique a été modifié sur le fond
et la forme. Le nombre d’années d’études
a été réduit à 4 ou 5 ans, la
relation privilégiée entre le maître
et son élève tend à se diluer en raison
d’une rotation parfois rapide des ahong mais
surtout du fait de la multiplicité des enseignants.
Sur le fond, l’enseignement se limite désormais
à l’apprentissage de l’arabe, à
la connaissance des textes de base, avec, en complément,
un cours sur la politique religieuse de l’Etat. Ainsi
la modernisation de l’enseignement religieux prend
en compte une des principales critiques faite aux ahong
de l’islam traditionnel, qui est de ne pas savoir s’exprimer
en arabe et de prononcer cette langue avec de fortes intonations
chinoises. L’arabe est donc appris aujourd’hui
comme une langue vivante et non plus simplement comme une
langue écrite, la langue sacrée du Coran.
Pour faire apparaître le bon niveau d’arabe des
jeunes Chinois d’aujourd’hui, des compétitions
de lecture du Coran sont régulièrement organisées
au niveau d’une province ou à l’échelle
nationale en présence de dignitaires venus du monde
musulman. Cet approfondissement linguistique s’accomplit
au détriment du farsi, qui demeure cependant encore
une langue d’étude dans le cadre de l’enseignement
des ahong féminines ou des confréries
soufis. Cependant, les textes nécessaires pour l’examen
final étant essentiellement en arabe, les ouvrages
en persan sont de moins en moins abordés. Enfin,
s’il y a aujourd’hui une capacité réelle
de parler arabe chez les jeunes élèves, il
y a en contre-partie, au grand regret de nombreux ahong,
une réduction du savoir religieux. Le cycle se termine
par un examen supervisé par le bureau local des affaires
religieuses, par un représentant de la section locale
de l’association islamique s’il y en a un et par
les ahong du lieu. Après avoir pris le vêtement,
le nouvel ahong est invité par une communauté
locale à venir officier. Cet enseignement réformé
s’est généralisé ces dernières
années à l’ensemble des mosquées
quel que soit le courant auquel elles appartiennent.

Depuis les années 1990, sous l’impulsion
d’ahong ou d’enseignants laïcs, quelques-unes
de ces écoles de mosquée, tout en restant
dans les locaux ou à proximité de l’édifice
religieux, se sont transformées en structure indépendante
avec la mise en place d’un directeur et d’une
administration spécifique(38).
D’autres écoles se construisent indépendamment.
Elles ont toutes le statut d’école privée
ou d’école spécialisée (sili
xuexiao
, zhuanye xuexiao ou encore zhuanke
xuexiao
).

Ces écoles privées ont pris
une importance considérable. Certaines sont réputées
pour le nombre de leurs élèves garçons
et filles, la diversité de leur formation et la possibilité
qu’elles offrent de poursuivre des études universitaires
en Chine (les sections de langues étrangères)
ou à l’étranger. Elles ont souvent pour
dénomination « école sino-arabe»
(zhong a xuexiao), «école de langue
arabe» (ayu ou alaboyu xuexiao), ou
encore « école de culture musulmane »
(musilin wenhua xuexiao). Ces appellations traduisent
parfois une option spécifique ; certaines écoles
choisissent l’appellation « langue arabe »
pour souligner leur objectif principal qui est l’enseignement
de cette langue ; d’autres ajoutent un élément
complémentaire significatif de leur engagement religieux,
tel que Muguang alaboyu xuexiao (école de
langue arabe « lumière musulmane ») ou
encore un terme arabe Xida zhong a xuexiao (école
sino-arabe Xidayah (la voie droite). D’autres
insistent sur le caractère identitaire Huizu wenhua
xuexiao
(école de culture Hui). Les responsables
de l’école de Dali, délibérement,
n’ont pas mentionné « école arabe
» ou « sino-arabe », mais utilisent la
notion de culture musulmane Dali musilin wenhua zhuanke
xuexiao
(Ecole professionnelle de culture musulmane
de Dali). En effet leur objectif est non pas de se limiter
à un apprentissage linguistique, mais de donner aux
élèves la plus grande ouverture possible sur
le monde d’aujourd’hui(39).
Ces dénominations traduisent les tensions qui opposent
ce qui est de l’ordre de l’identité Hui,
ce qui relève de l’appartenance au monde musulman
et le souci de donner une dominante à l’arabe,
mais on ne peut en tirer des conclusions générales
car le choix des appellations dépend non seulement
du ou des fondateurs de l’école, mais aussi
de la communauté locale, de son histoire et des circonstances
du moment.

Il est difficile d’avoir une idée
précise du nombre de ces écoles privées
sur l’ensemble du territoire chinois. On parle pour
le Yunnan de douze écoles(40);
pour les autres provinces, on peut estimer que, là
où le nombre de Hui est relativement important(41),
il y a un minimum de cinq ou six écoles. Si l’on
en croit les propos de jeunes Hui qui suivent cet enseignement,
cinq écoles sont considérées comme
les plus prestigieuses : l’une au Ningxia, deux au
Henan, deux au Yunnan. Les contenus des enseignements sont
maintenant pour une grande part identiques ; la différence
porte sur les moyens(42),
en particulier informatiques, et sur l’accent mis sur
certains cours. Les matières enseignées comprennent
: la langue arabe avec des manuels élaborés
à Pékin ou Shanghai ; un enseignement religieux
de base (Coran, Sunna, fiqh, tafsîr)
plus ou moins poussé, pour lequel les livres viennent
en général d’Arabie Saoudite ou du Koweit
; l’histoire de Chine et de l’islam, avec des
livres édités en chinois et rédigés
principalement par des Hui(43).
Il y a enfin un enseignement dit de sciences sociales, portant
sur la législation chinoise et la politique religieuse
en Chine. Certaines écoles offrent un enseignement
en langue chinoise moderne et classique et même parfois
en complément des cours d’anglais(44)
et d’informatique. Les études se répartissent
sur quatre ans avec un examen final, que seuls quelques
uns réussissent. Les écoles sont souvent mixtes
(classes séparées)(45)
; les élèves ont entre 18 et 25 ans(46)
et les filles représentent une bonne moitié
des inscrits. Ils ou elles sont acceptés après
avoir réussi l’examen de fin d’études
secondaires (chuzhong ou gaozhong) ou atteint
un niveau équivalent. Le nombre d’élèves
atteint en moyenne une centaine et peut aller jusqu’à
trois cents pour les plus grandes écoles. Ils sont
originaires pour une bonne moitié de la province
concernée mais viennent aussi de toute la Chine et
si la majorité d’entre eux sont musulmans (Hui
et Ouighours), on peut aussi y rencontrer des jeunes Han
ou selon la région d’autres minzu (Li,
Yi, etc.) qui se convertissent au moment de leurs études(47).
Les frais d’étude sont généralement
pris en charge(48),
pour les plus démunis, par la communauté d’accueil.
Dans les zones pauvres, les frais se limitent à 200
yuans pour 4 ans ; ailleurs, les tarifs sont en moyenne
d’environ 400 à 500 yuans pour un an. Il faut
ajouter les frais de nourriture et d’hébergement,
entre 50 et 100 yuans par mois. Ces tarifs peu élevés
s’expliquent par la mobilisation financière
des communautés locales et aussi par le bas niveau
des rémunérations versées aux enseignants
dont certains, à la retraite, travaillent gratuitement.
Les salaires sont calculés en fonction de la situation
familiale de la personne, de son origine géographique
et de sa formation. C’est-à-dire qu’un
homme, chargé de famille, originaire d’une autre
province que celle de l’école et ayant fait
des études à l’étranger, aura
le salaire le plus élevé. Les sommes versées
vont de 300 à 500 yuans par mois. Si les hommes sont
majoritaires parmi les enseignants, on peut compter environ
un tiers de femmes. Notons comme activités complémentaires
la publication régulière d’un journal
ou d’une revue rédigé par les enseignants
avec la participation des élèves. Cette presse
est largement diffusée dans les mosquées et
les autres écoles de chaque province et au-delà
; elle sert à propager des notions théologiques
et à donner des informations sur des questions de
société.

« Si l’on veut développer
l’islam, il faut éduquer les filles ! »

Préoccupation souvent énoncée
par les ahong, l’éducation des femmes
est une des composantes importantes du développement
actuel(49). Ainsi les
cours organisés le soir, ou parfois le matin, dans
les mosquées à l’intention des femmes
adultes travaillant ou plus âgées, rassemblent
des dizaines de personnes et parfois bien davantage. Ces
cours sont donnés par des ahong(50)
des deux sexes. Citons l’exemple d’une école
du soir, appelée école féminine (nüxiao),
à Sanya dans l’île de Hainan. Cet établissement
est composé de deux corps de bâtiment, l’un
est réservé aux jeunes filles qui suivent
l’enseignement régulier de l’une des mosquées
du village, et l’autre est constitué de quatre
salles de classe. Le calme de la journée fait place
le soir vers 21h à un véritable bourdonnement
d’allées et venues et lorsque l’ahong
féminine arrive, s’élèvent alors
les premiers sons de la récitation collective des
sourates du Coran, à voix haute et chantante, sourates
qui seront répétées de multiples fois
pour être retenues. Chaque salle rassemble une quinzaine
de personnes. On peut trouver les mêmes cours du soir
dans des mosquées féminines de la plaine centrale
ou encore dans celle de Lanzhou (Gansu). Tout un dispositif
pour favoriser l’éducation des filles s’est
peu à peu mis en place en dehors des écoles
comportant un cursus régulier. Par exemple, l’enseignement
est donné un soir par semaine dans des salles prévues
à cet effet, ou encore durant les vacances dans des
écoles de mosquées où l’on peut
voir des fillettes de 5 à 6 ans apprendre en choeur
l’alphabet arabe. Plus remarquables sans doute sont
les efforts de certains qui, avec de faibles moyens, arrivent
à soutenir un enseignement destiné à
des adolescentes.

Nous prendrons l’exemple d’une
école pour filles qui se trouve dans un bourg du
nord du Yunnan, Shuijinwan près de Zhaotong. Ce bourg
très pauvre est composé de plus de 90 % de
Hui, dont les ressources sont essentiellement agricoles.
Dans ce village, il n’y a jamais eu vraiment d’éducation
pour les filles malgré l’existence d’une
école publique, les familles n’y envoyant quasiment
que les garçons(51).
La situation s’est semble-t-il aggravée avec
l’application du planning familial. En 1982, un ahong
ikhwan(52) décide
avec l’aide d’une professeure, originaire d’une
autre partie du Yunnan, de fonder dans l’une des mosquées
une école pour jeunes filles. Celle-ci rassemble
tout de suite une centaine d’élèves.
Après deux déménagements imposés,
l’école trouve, en 1995, une implantation stable
dans une ancienne fabrique de produits alimentaires. Le
fils de l’ahong reprend le flambeau avec le
concours de cinq jeunes professeurs femmes ; ensemble, ils
enseignent à plus de 80 élèves de 12
à 20 ans. L’école est considérée
comme minban, elle reçoit des fonds de la
communauté locale ; lorsque les difficultés
sont trop grandes, les autorités du district lui
allouent une subvention de 1 000 yuans pour l’année.
Les jeunes filles ne payent pas de frais de scolarité,
les familles sont trop pauvres, les seuls frais sont la
nourriture et l’hébergement (20 yuans par mois)
et encore certaines familles ne peuvent les verser. L’école
ajoute jusqu’à 30 yuans par mois pour chaque
élève. Bien sûr, dans ces conditions,
les bâtiments restent vétustes, les dortoirs
au sol en terre battue sont entretenus par les élèves
et les repas sont confectionnés par les plus grandes.
Les enseignantes perçoivent un salaire de 150 à
200 yuans par mois. Les élèves sont toutes
pensionnaires ; elles ne rentrent dans leur famille qu’en
fin de semaine ou lors des fêtes religieuses. Lorsque
l’on observe la rudesse de la vie alentour, l’école
apparaît comme un havre de paix et elle est sans aucun
doute un véritable espace de protection pour les
filles. En principe, les élèves ont suivi
l’école primaire publique, et préparent
dans cette école les examens du secondaire (chuzhong
et gaozhong), mais en raison de la fréquentation
réduite de l’école primaire, une classe
de rattrapage est prévue pour les plus jeunes. La
journée débute par des exercices sportifs
dans la cour de l’école et se poursuit avec
un enseignement en chinois (5 h par semaine) et l’apprentissage
de l’arabe (8 h par semaine). Ces jeunes filles reçoivent
aussi un enseignement religieux qui s’approfondit en
3e et 4e années. Peu d’élèves
arrivent à poursuivre des études ; cependant
on peut noter qu’en 2002 quatre d’entre elles
ont pu partir dans une école de mosquée du
Shandong.

Pour les jeunes filles, l’école
est un moyen de sortir de leur environnement familial. Il
n’est pas rare d’entendre des élèves
raconter leur passage — parfois rapide, de quelques
jours à un an — d’école en école
: elles s’arrêtent dans celle où elles
se trouvent le mieux. Pour d’autres, c’est un
véritable espoir. Une adolescente de 19 ans issue
d’une famille très pratiquante Hui du Xinjiang,
nous racontait qu’elle avait été obligée
d’arrêter ses études à l’école
primaire pour aider et soutenir sa mère malade. Ses
autres frères et sœurs ont, eux, pu suivre normalement
leurs études secondaires. Elle seule restait à
la maison. La situation familiale s’améliorant,
elle voulut reprendre un cycle du secondaire, ce qui lui
était devenu impossible ; une des écoles religieuses
du Yunnan lui offrit alors une issue.

Les instituts coraniques

Parallèlement aux initiatives privées,
l’Etat a fondé des instituts coraniques (yisilanjiao
jingxueyuan) au niveau d’une province par l’intermédiaire
des départements des affaires religieuses et de l’Association
islamique de Chine. Créés entre 1983 et 1987,
ils sont au nombre de huit aujourd’hui, répartis
sur l’ensemble du territoire chinois, dans les villes
de Shenyang, Lanzhou, Yinchuan, Xining, Kunming, Pékin(53),
Urumqi et Zhengzhou. Ils ont le statut d’université(54)
et leur but est de former des ahong, des enseignants
et des traducteurs de langue arabe. Ces instituts disposent
de financements importants(55),
on peut admirer les immenses bâtiments neufs qui reçoivent
un nombre d’étudiants, garçons ou filles,
bien inférieur à celui des écoles de
mosquées ou des écoles privées. L’Institut
de Zhengzhou n’a que 90 étudiants (47 garçons,
43 filles). Les élèves entrent dans ces instituts
à la fin du deuxième cycle de l’école
secondaire (gaozhong) sur examen de niveau. Jusqu’en
2001, la durée des études se limitait à
trois ans, elle est maintenant de 5 ans. Les frais sont
relativement élevés : même si un élève
peut bénéficier d’une bourse, il doit
verser 1 600 yuans par an pour la scolarité et 140
ou 150 yuans par mois pour l’hébergement. En
revanche le salaire mensuel des enseignants est d’environ
1 200 yuans. Afin d’attirer les étudiants, les
instituts, tel que celui de Zhengzhou, essayent de diversifier
l’enseignement en ouvrant des classes spécialisées
par exemple en calligraphie ou encore une section d’arts
martiaux. Un bon nombre de parents musulmans ne sont pas
très désireux d’y envoyer leurs enfants
: outre la sélection à l’entrée
et le coût des études, ils se méfient
du type d’enseignement religieux qui y est dispensé
dans la mesure où celui-ci est entièrement
contrôlé par les autorités politiques.

L’enseignement confessionnel
:
un tremplin pour des études à l’étranger
ou pour trouver un emploi

Bon nombre de jeunes gens et de jeunes
filles rêvent de suivre des études hors de
Chine. L’enseignement islamique leur offre cette possibilité.
Nous n’avons pas de statistiques concernant le nombre
d’étudiants chinois musulmans à l’étranger
; on cite des chiffres de 500 à 1 000(56)
dont au moins 300 à l’université d’Al-Azhar
au Caire. Cela est peu au regard du nombre de jeunes qui
espèrent partir. Outre l’Egypte, l’Arabie
saoudite (Ryad, Jeddah et Médine), la Syrie (Damas)
et le Pakistan (Islamabad) sont les destinations les plus
courantes ; ce sont ensuite le Yémen (l’Université
de science et technologie), l’Iran (Qom), l’Indonésie,
la Tunisie et la Malaisie. Damas a la faveur de beaucoup
d’étudiants qui insistent sur le bon niveau
de l’université et les meilleures conditions
d’accueil. L’Arabie saoudite et le Yémen
offrent des facilités matérielles (financement
du séjour et parfois du billet d’avion). Enfin
la Malaisie est une destination désirée mais
trop coûteuse(57).
Pour les filles, les possibilités sont limitées
: elles peuvent se rendre en Arabie saoudite ou en Iran
si elles sont accompagnées de leur mari ; seul le
Pakistan offre des sections pour les filles à l’université
islamique d’Islamabad(58).
Les études sont financées en général
par les familles, soutenues par la communauté locale,
avec en complément un subside de l’université
d’accueil. Les séjours sont d’environ 5
ans, mais il existe aussi des formations de courte durée
(3 mois) pour des ahong, en particulier à
Al-Azhar. Les objectifs sont bien sûr propres à
chaque individu. Si dans les années 80, il s’agissait
d’appronfondir une formation d’ahong, beaucoup
de jeunes ont assez rapidement pris le chemin des affaires
avec plus ou moins de réussite(59).
En tout état de cause, des postes d’enseignement
leur sont ouverts dans les différentes structures
musulmanes.

Le départ à l’étranger
représente une ouverture pour ces étudiants
qui n’auraient eu aucune chance de pouvoir le faire
dans le cadre de l’enseignement public (familles trop
modestes ou ne pouvant accéder aux bonnes écoles).
A leur retour, ayant acquis une meilleure connaissance des
sociétés musulmanes(60),
ils relaient les débats en cours dans le monde musulman
; leur approche de la société, du rôle
des musulmans dans le monde et leur comportement dépendent
souvent du lieu où ils ont fait leurs études(61).

Pour ceux et celles qui n’ont pas
la chance de partir, le cursus normal conduit à devenir
ahong ; d’autres prennent la voie de l’enseignement
ou de l’interprétariat (à Canton et Shenzhen)
ou encore poursuivent un cursus universitaire au département
des langues étrangères de l’Université
de Pékin. Les jeunes filles, quant à elles,
enseignent dans les écoles privées ou encore
peuvent trouver un emploi dans les jardins d’enfants
ouverts par les communautés locales(62).
Cependant, de nombreux enseignants ou responsables Hui soulignent
aujourd’hui le nombre largement suffisant d’ahong
et préférent ouvrir d’autres possibilités
aux jeunes. Dans ce sens retenons l’expérience
de l’école de Dali. Située dans un petit
village à la porte sud de la ville, « l’école
spécialisée de culture musulmane » (musilin
wenhua zhuanke xuexiao
) a été fondée
par trois retraités, deux anciens professeurs de
lycée et un ancien directeur d’école.
Revenus dans leur village, ils se désolaient de l’inadaptation
de l’enseignement coranique classique aux besoins d’aujourd’hui
et à l’évolution de la société.
En 1991, ils ont fondé une école dans un espace
dépendant de la mosquée (laojiao),
malgré les réticences du vieil ahong.
Outre la diffusion d’un enseignement modernisé,
ils ont décidé d’ouvrir une section entièrement
en chinois afin de préparer les élèves
à l’examen final de l’Université
normale de Kunming (shifan daxue)(63).
En 2002, 13 candidats sur 16 présentés ont
réussi cet examen, ce qui leur permettra d’enseigner
dans un établissement public.

L’éducation : terrain
d’une lutte feutrée entre courants religieux

L’islam en Chine, comme ailleurs
dans le monde musulman, n’est pas monolithique. De
nombreux courants l’ont traversé et le traversent
encore. Si dans les siècles passés, les luttes
d’influence s’exerçaient entre l’islam
traditionnel et les soufis ou entre les confréries
soufies elles-mêmes, depuis le début du XXe
siècle la confrontation s’est élargie
à un islam fondamentaliste et moderniste, représenté
par les ikhwan, et plus récemment à
un courant plus rigoriste appelé salafi (san
tai
)(64). Les lieux
de la confrontation sont traditionnellement les mosquées,
parfois la rue, mais l’éducation en a toujours
été un des principaux terrains. Aujourd’hui
comme dans le passé, le conflit peut prendre des
tournures très violentes(65)
; jadis les désaccords portaient sur l’interprétation
du Coran et les pratiques religieuses. De nos jours, les
débats n’ont guère changé, il
s’agit de revenir à la pureté des origines,
de réformer les pratiques trop adaptées aux
conditions locales, de rester fidèle au Coran et
de prôner l’unité de l’islam. L’enseignement
est donc par nature le lieu d’expression de ces courants.
C’est en général au retour d’un
séjour en terre sainte, qu’un homme porteur
d’une parole renouvelée introduit son enseignement
dans une école de mosquée. Son charisme, sa
capacité à convaincre et à former des
disciples seront les moteurs de la réussite de ce
mouvement, ainsi bien sûr que la situation sociale
et politique dans laquelle il s’inscrit. En conséquence,
après vingt ans d’activités religieuses,
les profondes transformations de la société
chinoise, les inquiétudes provoquées par les
inégalités sociales qu’engendre le développement
économique, le manque de repères de beaucoup
de jeunes et l’inexistence d’un espace politique
démocratique, font qu’un nombre grandissant
de jeunes sont attirés par le discours du courant
salafi sur l’unité de la Umma et par
la clarté et la simplicité de sa doctrine
(revenir à la foi des anciens (salaf)(66).
S’il y a là une tentative pour trouver une certaine
morale sociale, des idéaux et une conduite de vie
— tentative qu’on peut comprendre après
les années antérieures de campagnes politiques
et les bouleversements actuels —, cette tendance rigoriste
entraine d’autres effets, plus surprenants dans le
contexte chinois actuel, en particulier pour les femmes.
On peut s’en rendre compte(67)
à la vue de jeunes filles scolarisées dans
des écoles d’inspiration salafi, qui sont entièrement
voilées de noir, le visage couvert. Spectable singulier,
car les jeunes filles des écoles confessionnelles
ne portent en général que le simple foulard
(hijâb) et parfois des robes longues.

Un enseignement religieux sous surveillance

La question de l’enseignement religieux
a préoccupé les autorités chinoises
bien avant le 11 septembre 2001. La multiplication des écoles,
le nombre de plus en plus important d’étudiants
revenant de pays musulmans, la diffusion des écrits
de réformistes du début du siècle aujourd’hui
interdits(68), la situation
au Xinjiang et par ailleurs les activités d’autres
mouvements comme celles des chrétiens et du Falungong
ont incité les autorités politiques à
exercer une surveillance accrue. Ainsi ont-elles créé
le 23 avril 2001(69)
à travers la très officielle Association islamique
de Chine, un « Comité chargé des affaires
de l’enseignement islamique », considéré
comme une commission spécialisée (zhuanmen)
au niveau national et composé de 16 membres en majorité
Hui (l0 sur 16). Le pouvoir s’est aussi doté
d’un instrument pour opérer une reprise en main
et tenter de contrôler non seulement l’enseignement,
mais aussi le contenu des discours religieux : « Supprimer
dans les masses les mauvaises interprétations (wujie)
et les confusions (hunluan) sur les questions religieuses
»(70). La première
initiative publique a eu lieu au Xinjiang en août
2001 et a été consacrée à la
présentation d’un nouveau livre de prêches
édité par ce Comité en juillet et fortement
conseillé(71).
Des compétitions de prêches vont désormais
être organisées comme celles qui portent sur
la lecture du Coran. Ce comité est aussi chargé
de la publication des traductions et des manuels pour l’enseignement.
De fait on a pu constater, dans les écoles privées
visitées, une espèce de normalisation par
la généralisation de l’usage des mêmes
ouvrages de langue, d’histoire, etc. On peut cependant
douter de l’efficacité de telles méthodes,
en particulier au Xinjiang où le problème
n’a jamais été d’ordre religieux.
On en a eu récemment la preuve grâce à
un épisode significatif : à la suite d’un
concert très officiel durant lequel un poème
exaltant le sentiment national ouighour avait été
chanté, un sévère rappel à l’ordre(72)
a été adressé aux cadres du parti de
la région, pour un incident qui de toute évidence
n’avait rien de religieux.

Ainsi si le pouvoir n’est pas en
mesure d’exercer un contrôle total sur les idées
qui circulent, confier leur surveillance aux musulmans eux-mêmes
lui semble garantir le développement limité
de nouveaux courants. Cependant, pour ce qui est du développement
des salafis, ce calcul est pour l’instant erroné.
De fait, l’indépendance traditionnelle des mosquées
les unes par rapport aux autres et l’autonomisation
de plus en plus grande de la société rendent
le contrôle plus difficile. En conséquence,
entre le dirigisme gouvernemental en matière religieuse
et les autonomies grandissantes, se maintient un équilibre
instable dont il est bien difficile de prédire la
durée. Par ailleurs, l’exercice de ce contrôle
sera d’autant plus compliqué que le pouvoir
ne pourra pas toujours utiliser les divisions de l’islam
entre les différentes « nationalités
». On a souvent souligné l’hétérogénéité
des situations entre ces « nationalités »
et les différences qui les opposent sur les plans
historique, languistique et culturel. Ces différences
sont incontestables et sont visibles pour tout observateur
; il n’en reste pas moins que non seulement des échanges
ont lieu entre ces groupes, mais que des courants similaires
de revitalisation les traversent et transcendent leurs frontières.

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