Les relations sino-russes dans le nouveau contexte international

L’encre de la
signature apposée sur le nouveau Traité sino-russe
de bon voisinage, d’amitié et de coopération
était à peine sèche lorsque les événements
du 11 septembre vinrent perturber l’ordre politique
mondial et modifier la trajectoire du nouveau partenariat
sino-russe. Bien que très différents des relations
qui caractérisaient l’alliance sino-soviétique
des années 1950, les liens sino-russes se sont resserrés
dans les années 1990 afin de contrer ce que les deux
pays percevaient comme les tendances unilatéralistes
des Etats-Unis dans les affaires internationales. Des conflits
d’intérêt en matière de politique
internationale ainsi que des difficultés sur le plan
des relations économiques et régionales ont
cependant atténué les effets du partenariat
sino-russe. Maintenant que les relations entre les Etats-Unis
et la Russie se sont considérablement améliorées
au détriment de la coopération stratégique
sino-russe, des interrogations surgissent quant à
la signification de ce partenariat. Après avoir analysé
le contexte de l’évolution des relations sino-russes
dans les années 1990, nous évaluerons dans
cet article l’avenir du partenariat sino-russe dans
le « nouvel ordre mondial de l’après-guerre
froide ».

L’émergence
d’un partenariat sino-russe

A la fin de 1991,
soit deux ans après la rencontre historique entre
Deng Xiaoping et Mikhaïl Gorbatchev, l’avenir
des relations sino-russes ne semblait guère prometteur
((1).
L’Union soviétique venait de s’effondrer,
amenant au pouvoir un nouveau régime démocratique
qui aspirait à rejoindre l’Occident. Par ailleurs,
le soutien avéré des Chinois au coup d’Etat
perpétré contre Gorbatchev dans le but de
restaurer une version plus autoritaire du communisme avait
éloigné de la Chine de nombreux démocrates
du nouveau gouvernement du président russe Boris
Eltsine
((2).

Toutefois, moins d’un an plus tard,
Eltsine se montrait enthousiaste à l’idée
d’un développement des relations avec Pékin.
Il n’avait pas reçu les aides financières
majeures qu’il attendait de l’Occident, et les
coûts sociaux de la réforme économique
s’avéraient considérables. En décembre
1992, Eltsine se rendit en visite officielle à Pékin
et profita de cette occasion pour exposer sa nouvelle vision
de la politique étrangère russe. Désavouant
l’alliance avec l’Occident qu’il avait proclamée
seulement dix mois plus tôt, Eltsine préconisa
alors une politique étrangère qui conférait
une importance égale aux Etats européens et
asiatiques((3).

Pour le pouvoir chinois, cette évolution
de la politique étrangère russe arrivait à
un moment propice. Les relations de la Chine avec les pays
occidentaux étaient au plus bas, suite aux sanctions
imposées par ces derniers au lendemain du massacre
du 4 Juin 1989((4).
Au cours de l’été 1992, alors que les
dirigeants chinois avaient accompli des progrès significatifs
dans la restauration des relations avec un certain nombre
de pays occidentaux, dont les Etats-Unis, le président
Bush annonça la vente d’avions de combat F-16
à Taiwan, une décision lourde de conséquences
pour la position militaire et diplomatique de l’île
vis-à-vis du continent
((5).
Pour aggraver les choses, pendant la campagne présidentielle
de l’automne 1992, le candidat démocrate Bill
Clinton accusa Bush de se montrer trop « tendre »
avec la Chine et promit de faire lui-même preuve de
plus de rigueur s’il était élu.

En 1994, Eltsine et Jiang proclamèrent
l’instauration d’un partenariat constructif entre
les deux pays et, en 1996, les dirigeants russes et chinois
annoncèrent la mise en place d’un partenariat
stratégique((6)
dont l’objectif était en grande partie de contrebalancer
ce que les deux pays percevaient comme une tentative américaine
de dominer l’ordre mondial de l’après-guerre
froide. En développant une coordination stratégique
et en renforçant les relations bilatérales,
Eltsine et Jiang cherchaient à mettre en place un
contrepoids aux pressions américaines et à
établir un ordre mondial multipolaire et plus ouvert
dans lequel la Russie et la Chine seraient appelées
à jouer un rôle majeur
((7).
Cela explique pourquoi, contre toute attente, les dirigeants
russes et chinois s’accordent aujourd’hui à
dire que les relations entre leurs deux pays n’ont
jamais été si bonnes que dans les années
1990
((8).
Dans le but d’institutionnaliser les progrès
accomplis jusque-là, la Russie et la Chine ont signé,
le 16 juillet 2001, un traité définissant
les fondements de leurs relations. Il s’agissait du
premier traité d’amitié conclu entre
Moscou et Pékin depuis le Traité sino-soviétique
d’amitié, d’alliance et d’assistance
mutuelle de 1950
((9).

Le partenariat
stratégique dans la réalité

Qu’attendaient
exactement la Russie et la Chine du traité de 2001
? Un examen détaillé du document révèle
que les deux partenaires stratégiques cherchaient
avant tout à garantir la durabilité de leur
coopération, le développement de leurs liens
là où ils s’avéraient insuffisants
et la résolution des problèmes existants
((10).
Contrairement aux déclarations conjointes au ton
plus optimiste de l’époque Eltsine, déclarations
qui envisageaient la création d’un ordre mondial
multipolaire ainsi qu’une amélioration substantielle
de la coopération économique sino-russe, le
traité d’amitié de 2001 fixe des objectifs
plutôt modestes en matière de coopération
internationale. L’article 12 engage les deux parties
à « s’efforcer ensemble de préserver
l’équilibre stratégique et la sécurité
au niveau mondial », et l’article 13 engage les
deux signataires à « s’efforcer de consolider
la position de l’ONU en tant qu’organisation la
plus compétente et la plus universelle pour gérer
les affaires internationales ». Dans l’article
16, la Russie et la Chine s’engagent à renforcer
leur coopération dans de nombreux domaines, notamment
le commerce, la technologie militaire, l’énergie,
les transports, l’énergie nucléaire,
la finance, l’aviation, l’espace et l’électronique.

Avant que les attaques terroristes anti-américaines
du 11 septembre 2001 ne viennent modifier cette géométrie
triangulaire en rapprochant les Etats-Unis de la Russie,
le partenariat stratégique sino-russe avait prouvé
son efficacité sur le plan géopolitique. Les
dirigeants russes et chinois partageaient le même
point de vue sur les grandes questions internationales,
et s’opposaient à la politique suivie par les
Etats-Unis, notamment sur les questions de défense
nationale et de défense anti-missiles, sur l’expansion
de l’OTAN, sur l’intervention dans le conflit
du Kosovo ainsi que sur une éventuelle action militaire
contre l’Irak.

Un an après sa signature, il est
maintenant tout à fait évident que le traité
n’a pas réussi à codifier une nouvelle
alliance, même si les dirigeants russes et chinois
se sont toujours défendus d’avoir eu une telle
intention. Deux articles du traité ont pourtant toutes
les caractéristiques d’une alliance : l’article
8 interdit aux signataires de participer à toute
alliance, de signer un traité avec un pays tiers,
ou de tolérer des actions perpétrées
dans des pays tiers ou par des groupes sur son propre territoire
pouvant avoir des effets négatifs sur la souveraineté,
la sécurité, et l’intégrité
nationale du partenaire ; l’article 9, quant à
lui, stipule que dans le cas où l’un des signataires
identifie une menace à sa sécurité
ou à celle de son partenaire, des consultations bilatérales
doivent avoir lieu sur-le-champ. Toutefois, les signataires
n’ont pas appliqué ces articles à la
lettre. Par exemple, quand la Russie s’est engagée
dans une nouvelle relation avec l’OTAN en décembre
2001, la Chine n’a jamais invoqué l’article
8, bien que l’action de la Russie ait pu s’avérer
préjudiciable à la sécurité
de la Chine. De même, la Russie ne s’est jamais
sentie contrainte de ne pas forger de nouvelle relation
avec l’OTAN par respect du partenariat sino-russe((11).

Coopération
militaire

La coopération
militaire est l’élément le plus durable
du partenariat sino-russe. Après la chute de l’Union
soviétique, les ventes d’armes de Moscou aux
pays en développement se sont effondrées,
et la crise asiatique a anéanti tous les espoirs
russes de conquérir de nouveaux marchés en
Asie. Toutefois, suite à l’amélioration
des relations sino-russes dans les années 1990, la
Russie a commencé à vendre une gamme étendue
d’armements à la Chine, en grande partie pour
des raisons économiques. Grâce aux exportations
vers la Chine et l’Inde, la Russie occupait en 2000
six pour cent du marché des ventes d’armes dans
le monde. L’années suivante, elle était
le deuxième vendeur d’armes mondial après
les Etats-Unis
((12).
De son côté, après une augmentation
stable de ses achats depuis dix ans, la Chine a maintenant
dépassé l’Inde et est devenue le premier
acheteur d’armes russes.

Des usines entières sont maintenues
ouvertes dans les régions les plus pauvres de l’Extrême-Orient
russe afin d’honorer les contrats conclus avec la Chine.
L’usine aéronautique de Komsomolsk-na-Amure
à Khabarovsk, par exemple, est le premier fournisseur
d’avions de combat à la Chine. Ces exportations
vers la Chine ont non seulement procuré des revenus
à l’économie locale mais elles ont aussi
contribué à apaiser les tensions qui existaient
entre le gouvernement régional de Khabarovsk et la
Chine au sujet du retour à la Chine de deux îles
frontalières, retour auquel cette région s’opposait
fermement (voir ci-après)((13).
De la même manière, trois usines situées
dans le complexe industriel et militaire de la région
(krai) de Pimorskii, une région qui s’est
fortement opposée au traité de 1991 sur la
démarcation des frontières avec la Chine et
a dénoncé le risque d’une immigration
chinoise illégale dans les régions extrême-orientales
de la Russie, vont fournir de l’électronique
et des missiles anti-navire pour les deux destroyers supplémentaires
que la Chine s’est engagée à acheter
en janvier 2002
((14).

Les ventes d’armes à la Chine
n’ont pas été sans susciter de controverses
en Russie. Ce sont notamment les termes de paiement qui
ont provoqué les plus fortes critiques dans les milieux
politiques russes. Un des premiers contrats de vente de
Su-27 à la Chine, par exemple, provoqua une levée
de boucliers quand on apprit que les Chinois allaient régler
le premier versement sous la forme de biens de consommation,
tels que des boîtes de conserve. Bien que ces dernières
années la Russie ait exigé d’être
payée en devises, certaines ventes d’armes continuent
d’être déduites de la dette soviétique,
comme ce fut le cas du contrat d’un milliard de dollars
américains signé en 2001 portant sur la fourniture
à la Chine de plusieurs douzaines de SU-27((15).

Les dirigeants russes ont également
indiqué qu’ils désiraient parvenir à
un équilibre entre les ventes d’armes et les
autres formes de coopération économique, et
se sont efforcés d’élargir le choix des
produits russes que la Chine pourrait acheter en dehors
des armes. Bien que peu représentatives de l’opinion
de la majorité, certaines personnes dans les milieux
militaires et politiques russes s’inquiètent
des effets à long terme d’un armement de la
Chine, notamment sur les régions extrême-orientales
de la Russie qui sont de moins en moins peuplées
et de plus en plus vulnérables((16).

En octobre 2000, 49,9% des exportations
d’armes russes étaient destinées à
la Chine, mais deux mois plus tard, après que la
Chine eut reçu livraison de 18 avions de combat (dix
Su-30MK et huit Su-27UBK) et d’un destroyer, la proportion
passa à 70%. Plus récemment, le 3 mai 2002,
la Russie a accepté de livrer huit sous-marins Kilo-class
à la Chine dans les cinq ans à venir pour
un coût de 1,5 milliard de dollars((17).
La coopération sino-russe dans le domaine militaire
ne se limite toutefois pas aux ventes d’armes. Plus
de 200 officiers de l’Armée chinoise suivent
une formation payante en Russie
((18),
et des centaines de spécialistes et scientifiques
russes et chinois dans le secteur de la défense participent
à des programmes d’échanges. Néanmoins,
certains observateurs font remarquer que les liens militaires
sino-russes restent relativement restreints et n’incluent
pas d’exercices conjoints entre les deux armées
de terre ou les deux marines ni d’autres formes de
coopération militaire que Moscou pratique avec d’autres
Etats
((19).

Par ailleurs, les armes russes vendues
à la Chine sont des versions modernisées de
la technologie des années 1980, lesquelles seront
obsolètes dans dix à douze ans, assurant Moscou
de maintenir un avantage technologique sur son principal
client((20).
Au début, la Russie vendait plus d’armes à
l’Inde qu’à la Chine mais, en 1999, l’Armée
chinoise a finalement réussi à acheter les
avions Su-30MKK que la Russie s’était engagée
à vendre à l’Inde deux ans plus tôt.
En revanche, la Russie a refusé de vendre à
la Chine des systèmes plus avancés tels que
les Tu-22M Backfire, des bombardiers supersoniques à
longue portée, et des avions de combat Su-35. Notons
cependant que Moscou avait proposé — sans succès
— un contrat de vente de Su-35 à Séoul
((21).

Bien que la Chine ait acquis les licences
pour la production de quelques appareils, tels que les SU-27,
maintenant fabriqués à Shenyang, elle a néanmoins
toujours besoin de pièces détachées
russes, et tous ses Su-27 et Su-30 sont sujets à
une révision en Russie après environ 800 heures
de vol((22).
La position de dépendance de la Chine vis-vis de
la Russie pour ses achats d’armements a été
un facteur non négligeable dans la décision
du gouvernement chinois d’établir une base de
relations durables avec la Russie par un traité d’amitié
((23).

La Chine est devenue le premier importateur
d’armes au monde, avec près de trois milliards
de dollars américains de contrats en 2000, la plupart
couvrant des achats d’armes russes ou israéliennes.
Les achats d’avions russes visaient essentiellement
à améliorer la capacité de la Chine
à projeter ses forces armées. Aux yeux de
nombreux spécialistes américains de la défense,
la récente acquisition par la Chine de destroyers
de classe Sovremenny armés de missiles Sunburn SS-N-22,
ainsi que de sous-marins Kilo-class illustre la volonté
de la Chine de défier la puissance navale des Etats-Unis
dans le détroit de Taiwan et potentiellement en Asie
du sud-est((24).

Démarcation
des frontières et intégrité territoriale

Le nouveau traité
d’amitié sino-russe réaffirme également
les nombreux engagements souscrits par la Russie et la Chine
concernant la préservation de la souveraineté
nationale et de l’intégrité territoriale.
La Russie y indique de manière non équivoque
dans l’article 5 que la Chine est « l’unique
gouvernement légitime représentant l’ensemble
de la Chine » et que « Taiwan est une partie
indivisible de la Chine ». Elle y souligne également
son opposition à « l’indépendance
de Taiwan sous quelque forme que ce soit ». Cette
mention revêt une importance particulière aux
yeux des dirigeants chinois, inquiets des bonnes relations
qu’avaient nouées les démocrates et ultra-nationalistes
russes avec Taiwan dans les années 1990.

L’article 6 fait état des
progrès significatifs réalisés sur
le plan de la démarcation des frontières depuis
l’accord du 16 mai 1991 concernant la section orientale
de la frontière sino-russe. Il attire également
l’attention sur l’absence de prétentions
territoriales entre les deux voisins (un point crucial,
surtout aux yeux des dirigeants russes), et promet de maintenir
le statu quo en attendant de trouver une solution
dans les régions où des problèmes persistent.
Dans la mesure où les deux pays partagent une des
plus longues frontières du monde (près de
4 200 kilomètres), ils étaient particulièrement
soucieux d’éviter que le conflit armé
des années 1960 ainsi que la tension militaire des
années 1970 et 1980 ne se reproduisent. En 1997,
les dirigeants russes et chinois avaient délimité
la quasi-totalité de la frontière, à
l’exception de trois îles frontalières.
Deux de ces îles (Tarabarov/Yinlong et Bolchoï
Ussuriiskii/Heixiazi) sont situées du côté
chinois du cours principal du fleuve Amour, à
quelques minutes en ferry de la ville de Khabarovsk. La
troisième, l’île Bolchoï, se trouve
sur le fleuve Argun qui sépare la Mongolie intérieure,
appartenant à la Chine, et la région (oblast)
de Chita en Sibérie orientale.

Les incidents frontaliers sino-russes
de 1969 faillirent provoquer une guerre entre les deux voisins
et alertèrent les Russes des risques qu’ils
encouraient en neegligeant les prétentions territoriales
chinoises. C’est pourquoi les autorités de Khabarovsk
ont pris des dispositions pour consolider leurs revendications
sur des deux îles situées en face de la ville,
notamment en y établissant des habitations agricoles
et en y construisant des résidences d’été
pour les fonctionnaires. Pour le moment, la Russie et la
Chine ont décidé d’un commun accord de
mettre de côté cette question territoriale,
même s’il leur sera difficile de parvenir un
jour à un compromis étant donné l’opposition
farouche des habitants (largement soutenus par les autorités
locales) à toute négociation sur le retour
des deux îles((25).
Si celles-ci étaient rendues à la Chine, la
ville de Khabarovsk, où se situent les quartiers
généraux de la région militaire extrême-orientale
ainsi qu’une base aérienne importante, deviendrait
en effet un poste frontalier très vulnérable.

En dehors du problème insoluble de la région
de Khabarovsk, la frontière sino-russe est dans son ensemble paisible.
En 1996, les cinq voisins — la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan
et le Tadjikistan — se rencontrèrent à Shanghai pour discuter
des mesures visant à établir la confiance entre ces pays. Les «
Cinq de Shanghai », comme ils furent alors surnommés, acceptèrent
chacun le principe d’informer les autres membres des mouvements de troupes
et d’armements dans un rayon de cent kilomètres de leurs frontières
communes. En 1997, ils limitèrent d’un commun accord le nombre de
soldats placés le long des frontières à 260 800 : la Chine
pouvait en stationner 130 400 de son côté de la frontière
et les 130 400 soldats restants étaient répartis parmi les quatre
autres pays voisins. Les sommets réunissant les Cinq de Shanghai sont devenus
des forums favorisant les discussions sur les mesures visant à renforcer
la confiance et la coopération économique régionales((26).
Lors du sommet de juin 2001, l’Ouzbékistan a rejoint les Cinq de Shanghai,
renommés l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Depuis,
la Mongolie, le Pakistan et l’Inde auraient signifié leur intérêt
de se joindre à l’OCS. Inquiets de l’influence déstabilisante
des Talibans, des flux de réfugiés, du trafic de drogues et de la
montée des mouvements islamiques militants en Asie centrale, les Etats
membres de l’OSC ont accepté d’organiser des exercices militaires
communs et de signer une déclaration prévoyant une lutte conjointe
contre le terrorisme et l’établissement d’un centre dédié
à cette activité à Bichkek au Kirghizstan.

A l’origine, l’OCS visait à
promouvoir la coopération économique entre
ses membres, en partie dans le but de contrebalancer les
intérêts croissants des Etats-Unis dans
la région, notamment dans le secteur de l’énergie.
Particulièrement attentive à la montée
de l’agitation politique au Xinjiang, laquelle est
susceptible de menacer son accès aux sources d’énergie,
la Chine a été le promoteur le plus enthousiaste
de cette organisation. Les Russes, quant à eux, ont
tendance à considérer l’OCS comme un
moyen permettant à la Chine d’étendre
ses intérêts économiques et politiques
dans une région qu’ils considèrent comme
leur propre sphère d’influence((28).

La sécurité
en Asie

En dépit des
nombreux points de convergence entre Moscou et Pékin
sur les grandes questions internationales, le traité
de 2001 ne fait étonnamment aucune mention de la
coopération stratégique sino-russe en Asie.
En effet, le partenariat sino-russe n’a pas incité
la Chine à demander l’intégration de
la Russie dans les négociations entre puissances
sur la question coréenne. Au contraire, les dirigeants
chinois ont préféré maintenir leur
position privilégiée. Rappelons que la Chine
a réussi à développer des relations
économiques très fortes avec Séoul
tout en préservant ses liens avec Pyongyang, alors
que la Russie a perdu de son influence du fait de la dégradation
de ses liens avec la Corée du nord au profit de la
corée du Sud, politique qui a finalement contribué
à dévaloriser Moscou aux yeux de Séoul
((29).
En essayant de regagner un rôle majeur sur la question
de la sécurité coréenne, Poutine s’est
engagé dans une diplomatie bilatérale à
forte visibilité et a tenté de faire de la
Russie le médiateur clé dans les relations
entre les deux Corée.

Par ailleurs, les points de vue chinois
et russe sur la question coréenne sont loin d’être
identiques. Alors que le statu quo dans la péninsule
offre à la Chine une plus grande marge de manœuvre
qu’une Corée unifiée (surtout si celle-ci
était d’orientation pro-américaine),
la Russie s’est montrée totalement favorable
à l’unification((30).
En outre, la Chine et la Russie apparaissent comme des concurrents
dans la péninsule coréenne, notamment pour
ce qui concerne les projets de coopération économique
régionale qui impliquent des activités de
commerce et d’investissement en Corée du sud,
tels que la construction d’une ligne de chemin de fer
reliant la Corée du sud à celle du nord
((31).

Cependant, les problèmes bilatéraux
dans les relations sino-japonaises et russo-japonaises ont
pour leur part contribué à cimenter le partenariat
sino-russe, du moins jusqu’au bouleversement des
relations entre les grandes puissances qui a suivi les événements
du 11 septembre. En dépit d’une solide coopération
sur le plan économique, la Chine et le Japon restent
divisés sur des questions de nature historique et
territoriale. Ces dernières années, les dirigeants
chinois se sont montrés de plus en plus inquiets
face à la montée de courants nationalistes
au Japon qui poussent le pays à dépasser ses
capacités d’autodéfense pour devenir
peut-être une puissance nucléaire. Ils se montrent
également préoccupés par la coopération
toujours plus forte entre le Japon et les Etats-Unis en
matière de sécurité, un rapprochement
qui peut potentiellement aboutir à l’adoption
d’un système régional de défense
anti-missiles couvrant Taiwan. Compte tenu des changements
importants qui se sont produits dans les relations sino-russes
depuis le 11 septembre et, comme nous le verrons plus bas,
des craintes grandissantes parmi les dirigeants chinois
que le partenariat sino-russe soit désormais moins
prioritaire pour Moscou, il est possible que la Chine cherche
aujourd’hui à nouer de meilleures relations
avec le Japon((32).

Il reste encore à la Russie et
au Japon à résoudre leur conflit portant sur
les portions sud des Iles Kouriles, même si certains
signes d’amélioration sont apparus à
la fin des années 1990. Dans l’hypothèse
d’une résolution de ce conflit, il est probable
que les firmes japonaises resteraient réticentes
à engager des investissements conséquents
en Russie en raison des hauts risques politiques et économiques
encourus. Cette réalité n’encourage guère
les diplomates russes à accepter quelque compromis
que ce soit sur les questions territoriales((33).

Toutefois, certaines voix libérales
en Russie demandent que des efforts soient faits pour résoudre
les problèmes bilatéraux en suspens avec le
Japon, un pays qu’ils considère comme un point
d’équilibre potentiel face à la Chine.
Cette minorité est en effet de l’avis que le
Japon a œuvré ces dernières années
en faveur d’une amélioration de ses relations
économiques avec la Russie en dépit des impasses
sur les questions de territoire, afin de freiner la
montée en puissance de la Chine dans la région.
Il est vrai que la lenteur des progrès sur les questions
territoriales ainsi que la coopération économique
limitée entre la Russie et le Japon n’ont pas
empêché l’expansion de la coopération
militaire entre les deux pays. Après la visite à
Tokyo de l’ancien ministre russe de la Défense
Igor Sergeev en décembre 2000, Moscou et Tokyo ont
mis en place des programmes d’échanges militaires
et adopté des mesures visant à développer
la confiance réciproque((34).

Coopération
économique

Au début des
années 1990, les dirigeants russes et chinois avaient
l’espoir de réaliser des progrès rapides
en matière de coopération économique.
Lors du sommet de 1996, Boris Eltsine et Jiang Zemin promirent
que les échanges commerciaux entre les deux pays
atteindraient 20 milliards de dollars américains
d’ici à l’an 2000. Cette ambition s’est
avérée irréalisable — les échanges
n’atteignirent que 5,9 milliards de dollars en 1999,
soit un montant très inférieur aux 7,68 milliards
de 1993
((35).
En 2000, cependant, la totalité des échanges
commerciaux sino-russes atteignit les 8 milliards de dollars,
dépassant ainsi pour la première fois le chiffre
record de 1993, et, en 2001, le commerce bilatéral
s’éleva à 10,67 milliards, soit une augmentation
de 33,3% par rapport à l’année précédente
((36).

Depuis la signature du traité d’amitié
de 2001, les fonctionnaires et hommes d’affaires russes
et chinois ont redoublé d’efforts pour étendre
la coopération économique au-delà du
secteur des ressources naturelles. A l’automne 2001,
l’ambassade de Chine à Moscou envoya vingt diplomates
dans toute la Russie à la recherche d’investissements
potentiels. Une importante délégation d’hommes
d’affaires russes a effectué une tournée
en Chine en avril 2002 et, un mois plus tard, le groupe
Sok, le troisième fabricant automobile russe (qui
produit la fameuse Lada), a annoncé qu’un accord
avait été signé pour lancer une joint
venture
en Chine où serait fabriquée une
voiture à bas prix destinée au marché
chinois((37).
Par ailleurs, des sociétés chinoises ont pris
pied dans le parc technologique de Novossibirsk, un centre
scientifique majeur en Sibérie. Les deux pays ont
également le projet de mettre en place un incubateur
d’entreprises communes à Yantai, dans la province
du Shandong, et envisagent la production conjointe d’instruments
de mesure destinés à l’industrie nucléaire
à Dantong, dans la province du Liaoning
((38).

La mauvaise réputation qu’ont
les produits de fabrication chinoise en Russie a certes
été un obstacle difficile à surmonter
pour la Chine, mais les exportations chinoises se portent
mieux depuis que la crise financière russe de 1998
a rendu prohibitives les importations de produits de qualité
en provenance d’autres pays. Afin de proposer aux consommateurs
russes une plus grande variété de produits
que celle offerte par les commerçants qui
font la navette entre le nord-est de la Chine et la Russie,
Pékin a ouvert deux grands magasins et un centre
d’affaires à Moscou. Cette stratégie
semble avoir été fructueuse puisque les exportations
chinoises de machines et d’appareils électriques
ont augmenté de 73,2% en 2000 pour atteindre 234
millions de dollars((39).
La qualité des produits russes est tout aussi problématique.
La Chine a, par exemple, renoncé à participer
à un projet conjoint de conception et de production
du Tupolev 300, un avion commercial, suite à des
inquiétudes concernant des normes de sécurité
qu’elle jugeait inadéquates.

Lorsque la Chine a rejeté l’offre
faite par la Russie de fournir des turbines pour le barrage
des Trois gorges, certains hauts fonctionnaires russes ont
mis en question l’engagement de la Chine dans le partenariat
sino-russe. En fait, il s’avère que la Chine
a choisi un fournisseur européen pour des raisons
économiques. Les Russes ont continué à
faire pression sur leurs homologues chinois réticents
pour qu’ils achètent des avions russes et, en
septembre 2001, la Chine a finalement donné son feu
vert pour cinq commandes fermes de Tu-204-120C, des avions
de ligne moyen-courrier, et dix autres commandes en option,
comprenant peut-être des avions de passagers((40).

Pour les dirigeants russes, c’est
le secteur de l’énergie qui est le plus prometteur
et à même de favoriser l’expansion de
la coopération économique avec la Chine. En
juin 1997, la Russie et la Chine ont signé une accord
pour l’exploitation de gisements de gaz naturel près
de Irkoutsk, en Sibérie orientale, et les études
de faisabilité sont en cours de réalisation,
même si quelques désaccords sont apparus. La
Corporation nationale chinoise du pétrole a demandé
une vérification des estimations concernant les réserves
russes et n’est pas d’accord sur le tracé
proposé du gazoduc. La partie russe a en effet proposé
de construire le gazoduc de Irkoutsk à Pékin
en passant par la Mongolie intérieure, alors que
les Chinois souhaiteraient qu’il s’achemine directement
de Russie à Daqing, dans la province du Heilongjiang,
puis à Dalian dans la province du Liaoning((41).
Ces tergiversations ont considérablement retardé
le projet, si bien que les actionnaires russes ont proposé
de rediriger le gazoduc vers la ville russe de Nakhodka,
un grand port dans la mer du Japon, dans l’intention
de contourner entièrement la Chine et d’approvisionner
les marchés sud-coréen et japonais
((42).

Ce ne serait pourtant pas la première
fois qu’un accord sino-russe n’aboutit pas après
de longues négociations. Ainsi, après trois
ans de négociations, les représentants chinois
ont refusé un projet de plusieurs milliards de dollars
proposé par les Systèmes énergétiques
unifiés russes, projet qui consistait à construire
un réseau électrique qui aurait permis
de fournir dix milliards de kilowatts/heure d’électricité
au nord de la Chine pour une période de vingt ans.
Lors d’une visite à Moscou, en septembre 2000,
Li Peng, le président du Comité permanent
de l’Assemblée populaire nationale, a expliqué
la décision de la Chine en invoquant une demande
insuffisante en énergie dans le nord de la Chine((43).

Il existe toutefois une certaine coopération
dans le secteur de l’énergie. En 1999, la firme
russe Yukos a acheminé par voie ferroviaire 1,5 million
de tonnes de pétrole en Chine, et a le projet d’en
exporter jusqu’à dix millions de tonnes d’ici
à 2005. Afin de faciliter le transport de ces volumes
croissants, la Russie et la Chine sont en train d’envisager
la construction d’un oléoduc reliant les champs
pétroliers de Yukos à Tomsk, en Sibérie
orientale, et à la Chine, mais les deux parties n’ont
pas encore réussi à s’entendre sur le
coût de cette opération((44).

La Chine a déjà acheté
du pétrole en provenance de Sakhaline et a manifesté
son intérêt d’importer également
du gaz de cette région. Pendant le sommet de juillet
2001, la Russie et la Chine ont conclu un accord autorisant
une étude de faisabilité d’un oléoduc
d’un coût de 1,7 milliard de dollars reliant
Angarsk, en Sibérie orientale, à Daqing, dans
le nord-est de la Chine. Cet oléoduc de près
de 2 500 kilomètres pourrait être construit
dès 2005 et commencer à livrer à la
Chine quelque 147 millions de barils par an((45).
Par ailleurs, Gazprom, le monopole d’Etat gazier russe,
s’est joint à un consortium dirigé par
le groupe Royal Dutch (Shell) pour construire un gazoduc
de 4 200 kilomètres entre le Xinjiang et Shanghai.

Outre quelques divergences entre les deux
pays sur certains projets spécifiques, la coopération
sino-russe en matière d’énergie a été
rendue plus difficile par la crise financière asiatique.
Celle-ci a provoqué une diminution de la demande
en énergie en Asie et une plus grande réticence
des Etats asiatiques à investir dans des projets
énergétiques coûteux. Il faut également
ajouter que les experts russes ont tendance à surestimer
la capacité actuelle de la Chine à absorber
le gaz naturel de Sibérie orientale, de même
que son intérêt à le faire, puisque
le pouvoir chinois semble accorder la priorité au
développement de ses ressources intérieures((46).
En conséquence, la coopération sino-russe
en matière d’énergie a donné lieu
à beaucoup de discussions, mais à peu de résultats
concrets
((47).

Les relations
entre les régions

Initialement, les
liens économiques régionaux semblaient constituer
l’élément le plus dynamique des relations
sino-russes. Le volume des échanges transfrontaliers
a enregistré une croissance stable au début
des années 1990 — en 1993, le commerce entre
les régions frontalières des deux pays représentait
les deux-tiers de la balance commerciale sino-russe. Toutefois,
l’expansion rapide des relations économiques
régionales entre les deux pays ne fut qu’un
phénomène temporaire stimulé par des
facteurs à court terme dans l’économie
de l’Extrême-Orient russe
((48).
Après l’effondrement de l’Union soviétique,
cette région a soudain vu ses approvisionnements
en nourriture et en produits de consommation en provenance
de Russie occidentale coupés à cause de l’interruption
des liens économiques et de la hausse des coûts
de transport. Ne pouvant plus compter sur un soutien fédéral,
les dirigeants régionaux se sont tournés vers
la Chine pour s’approvisionner en produits de première
nécessité et attendaient beaucoup des investissements
chinois dans l’économie de leur région.
Les dirigeants régionaux ont concentré leurs
efforts sur l’expansion du commerce avec la Chine et
sur la mise en place de joint ventures. Toutefois,
une grande partie du commerce avec la Chine pendant cette
période se limitait à du commerce de troc
effectué par des commerçants qui faisaient
la navette entre la Russie et les provinces du nord-est
de la Chine.

L’essor qu’a connu le commerce
transfrontalier n’a pas été de longue
durée. Les dirigeants locaux et l’opinion en
général se sont vite inquiétés
des effets d’une trop grande dépendance vis-à-vis
des produits chinois qui, à leurs yeux, pouvait faciliter
le contrôle économique par la Chine des régions
périphériques et déjà affaiblies
de la Russie. Pour cette raison, les dirigeants régionaux
ont entrepris de développer les activités
commerciales avec d’autres pays du bassin Pacifique.
Au milieu des années 1990, la Corée du sud,
le Japon et les Etats-Unis sont entrés en concurrence
avec la Chine pour gagner des parts de marché en
Russie extrême-orientale et sont devenus des investisseurs
importants dans la région. Et si la Chine se trouve
en première position pour le nombre de ses joint
ventures
implantées dans la région, les
sommes investies demeurent relativement faibles et elle
ne figure pas parmi les investisseurs les plus importants((49).

Par ailleurs, dès 1994, les pouvoirs
régionaux russes ont commencé à considérer
la Chine comme le plus grand défi potentiel à
l’équilibre régional des pouvoirs. Bien
que conscients des aspects positifs de l’expansion
des relations économiques régionales, ils
soulignaient que l’existence de liens transfrontaliers
pour la plupart non réglementés avec la Chine
— un pays très peuplé, souffrant du chômage
et ayant eu par le passé des prétentions territoriales
en Russie — pourrait avoir des conséquences
graves sur les régions frontalières russes
dont la population diminue((50).
Les Russes qui sont restés dans ces régions
ont été confrontés au sous-emploi dans
les secteurs très touchés de la défense
et des ressources naturelles et ont mal accepté l’arrivée
d’une main-d’œuvre bon marché, même
si les Chinois et les nord-Coréens travaillaient
essentiellement dans un secteur agricole en proie à
une pénurie de main-d’œuvre qualifiée.
Au milieu de 1993, la presse locale en Russie extrême-orientale
regorgeait d’articles condamnant « l’expansion
silencieuse de la Chine » et demandait que des contre-mesures
soient prises pour éviter que le flot continu d’ouvriers
et de commerçants chinois n’aboutisse à
une reprise du contrôle de facto de la Chine
sur des régions perdues au profit de l’Empire
russe à la fin du XIXe siècle.

Au moment où Moscou commençait
à s’intéresser à l’amélioration
de ses relations avec la Chine, les dirigeants régionaux
de la Russie extrême-orientale défendirent
la nécessité d’une nouvelle réglementation
visant à limiter l’ouverture de la région
à la coopération économique avec ses
voisins asiatiques en général, et à
contrôler les relations régionales sino-russes
en particulier. Après deux ans de commerce frontalier
non réglementé, un système de visas
fut réintroduit le 1er janvier 1994, provoquant une
chute de 34% des échanges sino-russes pour cette
année. De nouvelles restrictions furent également
imposées sur l’utilisation de main-d’œuvre
étrangère sous contrat en Russie et les autorités
régionales dans les régions frontalières
russes commencèrent à organiser des contrôles
de police dans les marchés et des inspections
dans les sociétés pour y débusquer
les immigrants chinois illégaux((51).

Les fonctionnaires régionaux russes
accusaient le gouvernement chinois d’adopter une stratégie
visant à encourager l’émigration vers
la Russie extrême-orientale où la corruption
permettait aux immigrants illégaux d’obtenir
les papiers nécessaires((52).
Depuis le milieu des années 1990, toutefois, Pékin
a prêté une attention particulière à
la réglementation du commerce transfrontalier
sino-russe et a demandé aux dirigeants provinciaux
de veiller à ce que ces règlements soient
respectés
((53).
Ces mesures ont permis d’améliorer de manière
notable la situation. Selon des données du ministère
de l’Intérieur russe sur les régions,
en 1994 seulement 64% des visiteurs étrangers dans
la région (krai) de Primorskii ont quitté
la région au cours de la période de séjour
que leur accordait leur visa, mais de 1997 à 2000,
plus de 99% seraient partis dans les délais requis
((54).
Toutefois, les dirigeants régionaux se sont montrés
habiles à manipuler les sentiments anti-chinois dans
les médias afin de marquer des points dans leur bras
de fer avec Moscou
((55).

Depuis le milieu des années 1990,
de nombreux articles parus dans la presse russe, notamment
à Vladivostok, prétendent qu’entre un
et cinq millions de Chinois résident illégalement
en Russie. Un spécialiste russe de l’immigration
chinoise estime qu’entre 250 000 et 450 000 Chinois
vivent actuellement dans ce pays, dont environ 20-25 000
à Moscou et au maximum 20 000 dans chacune des deux
régions frontalières, celles de Khabarovsk
et de Primorskii((56).

Même à Moscou, en dépit
du partenariat sino-russe, de nombreux décideurs
demeurent inquiets quant aux intentions de la Chine en Russie
extrême-orientale. En juin 2001, le Conseil de sécurité
russe a annoncé un nouveau projet concernant des
approches sécuritaires non conventionnelles, notamment
la mise en place d’un groupe de travail sur l’Extrême-orient
russe et la Sibérie ayant pour mission d’analyser
le déclin continu de la population dans cette région
et d’évaluer les risques d’un « péril
jaune ». Un nouveau projet de loi visant à
renforcer le contrôle sur l’immigration illégale
fait actuellement l’objet de débats à
la Douma. Par respect des sensibilités russes, la
Chine aurait d’ailleurs abandonné leur demande
d’ouvrir totalement le marché russe à
la main-d’œuvre et aux prestataires de services
chinois dans le cadre de l’accession de la Russie à
l’Organisation mondiale du commerce (OMC)((57).

Les problèmes dans les relations
régionales se sont avérés être
les plus délicats dans la mesure où ils sont
le reflet des legs du sous-développement qui continue
de toucher les régions frontalières russes
et chinoises vingt ans après la réouverture
des relations économiques transfrontalières.
Les progrès dépendront, dans une large mesure,
de l’avenir de la réforme économique
dans les régions extrême-orientales de la Russie
et dans le nord-est de la Chine. En attendant, les gouvernements
russe et chinois se consacrent à améliorer
la réglementation des liens économiques régionaux,
notamment en signant des accords interbancaires destinés
à faciliter les transactions entre les régions.
Ils ont également tenté d’aller au-delà
de la coopération transfrontalière en encourageant
les régions plus développées du sud
de la Chine à accroître leurs liens économiques
avec les régions extrême-orientales de la Russie
et à promouvoir la coopération entre les centres
scientifiques de Sibérie et le nord-est de la Chine.

Les relations
sino-russes depuis le 11 septembre

Les attaques terroristes
qui ont frappé les Etats-Unis le 11 septembre ont
donné lieu à un réalignement stratégique
en politique internationale qui s’est traduit par un
renforcement des relations entre les Etats-Unis et la Russie
et par une dévalorisation du partenariat sino-russe
aux yeux de la Russie. En dehors de déclarations
bilatérales conjointes condamnant le terrorisme
((58),
la Chine et la Russie n’ont pas donné de réponse
unifiée aux attaques terroristes, que ce soit conjointement
ou par le biais de l’Organisation de coopération
de Shanghai. Tandis que les accords sur les questions géopolitiques
constituaient le fondement du partenariat sino-russe (et
compensaient les faiblesses de ce partenariat dans les autres
domaines), la Russie semble désormais se rapprocher
de l’Occident, contribuant ainsi à marginaliser
ses relations avec la Chine et le partenariat sino-russe.

Par ailleurs, les faiblesses du partenariat
sino-russe sont devenues d’autant plus apparentes que
les forces américaines sont plus présentes
que jamais près des frontières russes et chinoises.
Au lendemain du 11 septembre, le gouvernement américain
a fait pression sur les Etats d’Asie centrale pour
qu’ils l’assistent dans sa lutte contre les Talibans
et le réseau Al-Qaïda. Les cinq Etats d’Asie
centrale ont tout d’abord réagi avec prudence
aux demandes américaines, mais les pays ont fini
par accepter de partager leurs renseignements et de permettre
aux Etats-Unis de traverser leur espace aérien. Le
Kirghizstan, le Kazakhstan et le Turkménistan ont
par ailleurs autorisé les avions de la coalition
à effectuer des atterrissages d’urgence sur
leur sol. Le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan
ont également signé des accords permettant
aux Etats-Unis d’accéder à leurs bases.

Au début, les dirigeants soviétiques
étaient opposés à toute forme d’utilisation
des bases d’Asie centrale par les Etats-Unis. Le ministre
de la Défense, Sergei Ivanov, déclara qu’il
ne voyait « absolument aucune raison, même hypothétique,
permettant de supposer que des opérations de l’OTAN
soient menées à partir des pays d’Asie
centrale qui sont membres de la Communauté des Etats
indépendants (CEI)((59).
Vladimir Poutine tenta de faire pression sur ces Etats pour
qu’ils adhèrent à la position de Moscou.
Le président russe les appela par téléphone
le 17 septembre pour leur demander d’agir conformément
à la réglementation de la CEI sur les questions
de lutte contre le terrorisme.

Après avoir, dans un premier temps,
cherché à obtenir l’accord de Moscou,
les représentants américains sont allés
directement voir les dirigeants d’Asie centrale pour
obtenir leur soutien. L’Ouzbékistan, qui n’est
pas membre de la CEI, a offert l’utilisation de ses
bases à la coalition dirigée par les Etats-Unis.
Le Kazakhstan, puis le Tadjikistan et le Kirghizstan ont,
après avoir obtenu le feu vert de Moscou, ouvert
leurs bases et leur espace aérien à la coalition.
Le gouvernement russe fut ensuite obligé de revenir
sur son opposition à l’utilisation des bases
d’Asie centrale par les Américains((60).
Poutine, qui s’était tu sur le sujet pendant
deux semaines, fit un discours le 24 septembre 2001 dans
lequel il promettait la coopération de la Russie
au projet américain d’attaquer l’Afghanistan,
mais seulement une fois que le Conseil de sécurité
de l’ONU l’aurait approuvé
((61).

Pour Poutine, les événements
du 11 septembre étaient une occasion de rejoindre
le club des superpuissances et d’accélérer
la réforme en Russie en cherchant à établir
des liens avec les institutions occidentales dans les domaines
militaire, politique et économique. De fait, depuis
le 11 septembre, la coopération entre la Russie et
les Etats-Unis s’est étendue dans tous les domaines
: la Russie et l’OTAN ont forgé une relation
nouvelle en décembre 2001 ; les présidents
Poutine et Bush ont conduit plusieurs négociations
consécutives sur le contrôle des armements
qui ont abouti à la tenue d’un sommet très
fructueux et à la signature en mai 2002 d’un
accord important ; et les Etats-Unis ont reconnu la Russie
en tant qu’économie de marché et ont
promis d’appuyer sa candidature d’entrée
à l’OMC. Sans une telle relation de coopération
entre les deux pays, il est difficile d’imaginer comment
le président Poutine aurait pu autoriser une présence
américaine en Asie centrale, région que Moscou
considère comme sa propre sphère d’influence((62).

En participant à la coalition menée
par les Etats-Unis contre le terrorisme, en fermant ses
bases militaires au Vietnam et à Cuba (même
si cette décision date d’avant le 11 septembre)
et en adoptant une position conciliante à l’égard
du retrait américain, décidé le 13
décembre 2001, du Traité sur les missiles
antibalistiques (ABM), Poutine espérait que les Etats-Unis
comprendraient la nécessité de traiter à
nouveau la Russie comme une grande puissance((63).
Le président russe attendait aussi quelques concessions
en retour, notamment que les Etats-Unis cessent de critiquer
la politique russe à l’égard de la Tchétchénie,
qu’ils lui donnent carte blanche pour mener des actions
anti-terroristes en Géorgie et qu’ils lui accordent
des termes préférentiels pour le remboursement
des dettes accumulées pendant la période soviétique
et pour son accession à l’OMC
((64).

Toutefois, le fait que Poutine n’ait
pu tirer des bénéfices immédiats de
la coopération russe avec Washington sur l’Afghanistan
et les inquiétudes liées à une présence
militaire américaine accrue en Asie centrale ont
rendu le président russe vulnérable aux critiques
toujours plus nombreuses des nationalistes au début
de l’année 2002. Avant le 11 septembre, les
dirigeants russes étaient déjà méfiants
à l’égard des intentions américaines
en Asie centrale et préoccupés de voir Washington
utiliser des programmes tels que le Partenariat pour la
paix de l’OTAN pour marginaliser l’influence russe
dans la région((65).
Dès le début 2002, après que les Etats-Unis
eurent signé avec l’Ouzbékistan, le Kirghizstan
et le Tadjikistan des accords d’accès aux bases
militaires, un certain nombre de critiques ont commencé
à se faire entendre à Moscou. Par exemple,
en janvier 2002, Gennadyi Seleznev, le président
de la Douma, s’est prononcé ouvertement contre
toute présence permanente des Etats-Unis sur les
bases d’Asie centrale
((66).

Une des premières réactions
du président russe a été de tenter
de regagner une certaine influence dans la région
en engageant envers les pays de la CEI une série
d’initiatives diplomatiques destinées à
restaurer le rôle dirigeant de Moscou en matière
de coordination du partage des renseignements et de coopération
sur la sécurité parmi les Etats d’Asie
centrale. Les nombreux appels au renforcement de l’intégration
de la CEI ayant été largement ignorés,
Poutine chercha alors à utiliser d’autres leviers
d’influence de nature économique et politique.

En janvier 2002, le président russe proposa la création
d’une Alliance eurasienne des producteurs de gaz comprenant le Turkménistan,
le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et la Russie. Cette alliance, qui devrait
exporter du gaz en Europe par le biais de Gazprom, donnerait ainsi à Moscou
la possibilité de réduire, voire d’interrompre les exportations
des Etats d’Asie centrale si ceux-ci venaient à manquer de loyauté
à son égard((67).
En juin, lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai,
Poutine évoqua la signature d’un accord d’une durée de
15 ans portant sur l’exportation du pétrole du Kazakhstan via la Russie
et insista sur les progrès récents accomplis dans les relations
commerciales avec l’Ouzbékistan
. Plus tard,
en juin, alors que le président kirghize Askar Akayev était confronté
à d’importantes manifestations de protestation contre le traitement
imposé à une figure de l’opposition et contre les accords frontaliers
du Kirghizstan avec la Chine, des hauts fonctionnaires russes furent envoyés
à Bichkek pour exprimer leur soutien au président et lui proposer
de renforcer la coopération militaire entre les deux pays
((69).

Par ailleurs, la Russie est également
engagée dans une lutte d’influence avec les
Etats-Unis en Afghanistan. Bien que la Russie n’ait
pas envoyé d’hommes dans la guerre contre les
Talibans, début décembre 2001, Moscou a dépêché
à Kaboul 12 avions remplis de « spécialistes
», décision qui, selon le secrétaire
d’Etat américain Colin Powell, était
susceptible de créer des tensions dans les
relations entre les Etats-Unis et la Russie((70).
La Russie fut le deuxième pays (après la Grande-Bretagne)
à rouvrir son ambassade à Kaboul et le soutien
qu’elle a accordé à l’Alliance du
Nord lui assure un rôle majeur dans l’Afghanistan
d’après les Talibans
((71).

Comme pour Poutine, la participation à
la coalition anti-terroriste était pour Jiang Zemin
une occasion de trouver un terrain d’entente avec les
Etats-Unis et de justifier la répression de sa propre
minorité musulmane au Xinjiang en invoquant le fait
que cette région était vulnérable au
terrorisme d’inspiration taliban((72).
Toutefois, le soutien de la Chine n’a pas été
aussi fort que celui de la Russie, d’une part parce
que la Chine était réticente à approuver
une intervention menée par les Etats-Unis dans les
affaires intérieures d’un autre pays et d’autre
part parce que les Etats-Unis ne souhaitaient pas être
trop redevables à la Chine
((73).

Tout d’abord, confiants que les attaques
du 11 septembre persuaderaient les Etats-Unis d’abandonner
leur attitude unilatéraliste dans le monde pour favoriser
la coopération avec l’ONU et la diplomatie multilatérale,
les dirigeants chinois ont vite compris que la situation
géopolitique de leur pays s’était en
réalité dégradée du fait de
la guerre contre le terrorisme((74).
La Chine a en effet vu son influence diminuer en Asie centrale
et doit maintenant faire face à la possibilité
d’une présence militaire américaine à
ses portes. Pour la Chine, plusieurs autres évènements
viennent noircir le tableau : le gouvernement Bush a amélioré
ses relations avec à la fois l’Inde et le Pakistan
; dans son Quadriennal Review d’octobre
2001, le département américain à la
Défense préconisait un renforcement des forces
américaines en Asie orientale ; la Nuclear Posture
Review
(Révision de la doctrine nucléaire)
de Washington inclut désormais la Chine parmi ses
cibles potentielles ; et le Japon a étendu le rôle
militaire de ses forces d’autodéfense et a commencé
de débattre de l’option nucléaire.

Les dirigeants chinois craignent également
que leur partenaire stratégique, la Russie, poursuive
une coopération à forte visibilité
avec les Etats-Unis au détriment du partenariat
sino-russe. Déçu par l’absence de réaction
de la Russie lors de l’annonce du retrait des Etats-Unis
du traité ABM, et surpris par l’enthousiasme
affiché par Poutine à l’idée de
participer à l’OTAN et à la coalition
menée par les Etats-Unis contre le terrorisme, Pékin
a commencé à émettre des doutes sur
l’engagement du président russe dans le partenariat
sino-russe.

Dans une interview datant de juin 2002,
des journalistes du Quotidien du peuple ont demandé
à Poutine si les relations sino-russes avaient été
réévaluées ou si les nouvelles relations
russo-américaines traduisaient des changements fondamentaux
dans la politique étrangère de la Russie.
Tout en tentant de réassurer la Chine sur l’importance
d’un approfondissement et d’une expansion des
relations sino-russes, il fit remarquer que les relations
avec l’Occident étaient plus importantes pour
la Russie, tout comme elles le sont pour la Chine((75).

Récemment la Chine a pris des mesures
pour sortir de sa relative marginalisation, notamment en
se rapprochant de l’Inde et des Etats-Unis. Le 14 janvier
2002, le Premier ministre Zhu Rongji s’est rendu à
New Delhi — la première visite d’un haut
dirigeant chinois en Inde depuis dix ans. En dépit
de tensions permanentes sur les questions frontalières,
le pouvoir chinois a décidé d’améliorer
ses relations avec l’Inde afin de contrebalancer l’influence
grandissante de Washington en Asie méridionale et
centrale et de tenter de réduire les tensions entre
le Pakistan et l’Inde, tensions qui fournissent aux
Etats-Unis un prétexte supplémentaire pour
s’immiscer dans la région((76).
Les ouvertures de la Chine envers l’Inde ont rendu
un peu moins irréaliste l’idée avancée
par les Russes d’une alliance tripartite regroupant
la Russie, la Chine et l’Inde
((77).
Aussi, avant le sommet sino-américain du 21 février
2002, le gouvernement chinois a consacré beaucoup
d’énergie à minimiser les tensions récentes
dans les relations entre les deux pays
((78).

Les changements considérables qui
ont affecté la politique mondiale ont poussé
les experts chinois à réévaluer le
contexte stratégique de la politique chinoise en
matière de sécurité et à discuter
les différentes réponses possibles, y compris
un recours plus marqué à la coopération
multilatérale afin de mieux contrer les pressions
grandissantes et ce qu’ils considèrent comme
les tendances unilatéralistes des Etats-Unis((79).
Etant donné que cette série de développements
négatifs dans l’environnement de sécurité
de la Chine intervient à un moment ou les dirigeants
du PC se préoccupent de leur succession, ceux-ci
ont concentré leur attention sur la question qui
domine actuellement les relations sino-américaines,
à savoir la question de Taiwan, et se sont abstenus
de critiquer directement la présence militaire américaine
en Asie centrale. Toutefois, certains commentateurs chinois
insistent sur le fait que l’Asie centrale risque bien
de devenir le théâtre d’une forte rivalité
entre puissances, notamment dans le domaine de l’énergie
((80).

Face au renforcement de la coopération entre l’armée
américaine et l’Asie centrale, la réaction de la Chine a été
de renforcer ses activités diplomatiques dans la région et de préconiser
une coopération sur la sécurité régionale excluant
les Etats-Unis, ce qui constitue une évolution surprenante quand on considère
la prudence habituelle de la Chine quand il s’agit de multilatéralisme.
Dans ce but, Jiang Zemin a entamé des négociations bilatérales
avec les Etats d’Asie centrale en mai et juin 2002. Selon le ministre des
Affaires étrangères chinois, Tang Jiaxuan, l’initiative eurasienne
de Jiang constituait « une avancée diplomatique majeure » pour
répondre aux profonds changements qui ont marqué l’environnement
sécuritaire dans la région((81).
Jiang a utilisé ces négociations pour transmettre le message selon
lequel la sécurité en Asie centrale devait être décidée
par les Asiatiques. Parallèlement, la Chine tente d’étendre
sa coopération économique avec le Kazakhstan dans le secteur de
l’énergie et de renforcer ses relations de sécurité
avec le Kirghizstan et le Kazakhstan (et potentiellement le Turkménistan)
en leur fournissant une aide militaire
((83).
Compte tenu des liens historiques entre la Russie et l’Asie centrale, de
l’important engagement des Etats-Unis depuis le 11 septembre dans cette région
et des réactions prudentes de celle-ci aux offres de Pékin, il est
peu probable que les efforts diplomatiques de la Chine aboutissent. De même,
si l’Asie centrale est intéressée par une coopération
économique avec la Chine, elle n’en est pas moins inquiète
des effets potentiels d’une domination économique chinoise
((84).

La Chine et, dans une moindre mesure,
la Russie essaient de redonner du souffle à l’Organisation
de coopération de Shanghai afin de restaurer leur
influence sur le cours des choses en Asie centrale et de
contrebalancer l’affirmation des intérêts
de sécurité des Etats-Unis dans la région((85).
Bien que les membres de l’OCS aient signé une
charte organisationnelle lors du sommet de juin 2002 à
Saint-Pétersbourg et qu’ils aient décidé
en commun d’établir un secrétariat permanent
à Pékin et une unité anti-terroriste
à Bichkek, ils restent divisés sur les priorités
que le groupe devrait afficher
((86).
Enfin, une nouvelle organisation pour la sécurité
en Asie, la Conférence sur l’interaction et
les mesures de confiance en Asie (CICA) a été
créée le 4 juin 2002 à l’initiative
du président kazakh, Noursoultan Nazarbaev, afin
de regrouper les représentants de l’Asie centrale,
de l’Asie du sud et du Moyen-Orient et de promouvoir
la coopération économique régionale
et la sécurité. Toutefois, ces organisations
régionales ont encore à démontrer leur
efficacité.

Les perspectives
pour le partenariat sino-russe

C’est dans les
efforts menés par les dirigeants russes et chinois
pour créer un monde multipolaire capable de contrecarrer
les tentatives de domination des Etats-Unis que le partenariat
sino-russe a trouvé sa force. La coopération
entre Moscou et Pékin s’est traduite par des
ventes d’armes russes à la Chine et par la délimitation
d’une frontière aujourd’hui paisible. Maintenant
que la Russie a opté pour un alignement plus proche
des intérêts occidentaux dans la coalition
anti-terroriste, le partenariat sino-russe a été
relégué au domaine des relations bilatérales
et régionales, où la coopération s’est
avérée la plus difficile.

Mais, comme l’ont montré les
événements du 11 septembre, le paysage des
relations internationales peut rapidement changer et prendre
une direction inattendue. Dans les mois qui viennent, la
direction du Parti communiste chinois va changer, amenant
au pouvoir un groupe relativement peu connu et dont la politique
étrangère reste à définir. Des
changements récents dans les relations extérieures
de la Russie ont laissé les Chinois perplexes quant
aux intentions du président Poutine, et la nouvelle
équipe au pouvoir en Chine devra, en élaborant
sa politique étrangère, prendre en compte
un certain degré d’incertitude.

Il est en tout cas trop tôt pour
affirmer sans équivoque que le partenariat sino-russe
est promis à une longue vie. Après tout, le
« partenariat stratégique » mis en place
par le gouvernement Clinton s’est achevé dans
un sentiment de désillusion partagé à
la fin des années 1990. De même, alors que
l’ancien président russe, Boris Eltsine, avait
présenté la vision d’une Russie tournée
vers l’Occident, il fut rapidement confronté
à une opposition qui l’accusait de brader les
intérêts de la Russie sans rien obtenir en
retour. Comme Eltsine, le président Poutine devra
donner la preuve de ce que les concessions importantes qu’il
a faites sur le traité ABM et sur la présence
de l’armée américaine en Asie centrale
ont apporté à la Russie tant en termes de
statut que d’aide à la réforme du pays.
Par ailleurs, la conception qu’a Poutine d’une
Russie située en Occident ne signifie pas qu’il
adopte les normes démocratiques occidentales, et
il est clair que des différences fondamentales d’intérêts
entre la Russie et les Etats-Unis continueront d’exister.
Un peu comme pour l’adoption du capitalisme par le
pouvoir chinois, les réformes de Poutine dépendront
du maintien d’un pouvoir étatique fort, ce qu’il
a appelé la « dictature » du droit plutôt
que ce que l’Occident appelle l’Etat de droit.
Comme l’ont souligné Michael McFaul et Nikolai
Zlobin, « une Russie semi-démocratique restera
toujours un semi-allié des Etats-Unis »((87).

La politique étrangère américaine
sera peut-être le facteur le plus important pour l’avenir
du partenariat sino-russe. Le gouvernement américain
a utilisé les leçons de la guerre contre les
Talibans pour redéfinir le cadre de la sécurité
nationale de leur pays et réviser les vieux concepts
de dissuasion dans le but de faire face à la nouvelle
menace du terrorisme international. Le secrétaire
américain à la Défense Donald Rumsfeld
a expliqué que la guerre en Afghanistan illustrait
la volonté de Washington de mener des actions préemptives
contre les Etats qui soutiennent le terrorisme((88).
Lors de la campagne présidentielle, le candidat George
W. Bush avait critiqué le président Clinton
pour avoir fait des Etats-Unis le « policier de la
planète ». Mais le gouvernement Bush est actuellement
en train de réviser sa stratégie de sécurité
nationale de telle sorte que les Etats-Unis seront conduits
à intervenir plus fréquemment à l’extérieur
((89).
Bien que la Russie et, dans une moindre mesure, la Chine
aient coopéré avec la coalition menée
par les Etats-Unis contre le terrorisme, leur soutien n’est
pas inconditionnel et pourrait facilement s’estomper
si les Etats-Unis décidaient de maintenir une présence
militaire en Asie centrale ou d’étendre la guerre
contre le terrorisme par une attaque terrestre de grande
envergure contre l’Irak.

Le président Poutine tolérera
peut-être un nombre limité d’attaques
aériennes dans l’hypothèse où
les Etats-Unis décideraient d’engager une attaque
contre l’Irak((90),
mais cela placerait le président russe dans une position
très délicate politiquement. Après
avoir accepté une présence militaire américaine
en Asie centrale et le retrait des Etats-Unis du traité
AMB, la Russie devrait alors sacrifier ses intérêts
en Irak, décision qui risque de susciter l’opposition
des milieux politiques russes et peut mettre fin au soutien
de Poutine à des décisions américaines
sur d’autres questions. Une consultation préalable
ne suffirait pas à convaincre la Russie d’adhérer
à une attaque terrestre préemptive dans la
mesure où les dirigeants russes demanderaient une
compensation financière substantielle pour leurs
pertes. Dans tous les cas, même si les Etats-Unis
intervenaient seuls en Irak, l’opposition en Russie
contre la diplomatie tournée vers l’Occident
grandirait et, comme ce fut le cas lors de l’intervention
des Etats-Unis au Kosovo en 1999, donnerait du poids à
ceux qui, à Moscou, préconisent un partenariat
avec la Chine et l’Inde pour contrarier la domination
américaine dans les affaires mondiales. Ainsi, tandis
que les divergences entre Moscou et Pékin sur les
questions bilatérales et régionales ont contribué
à distendre les liens entre ces deux capitales, les
réactions des dirigeants russes et chinois face aux
développements internationaux actuels pourraient
jouer un rôle décisif dans la redéfinition
de leur partenariat dans les années à venir.

 

Traduit
de l’anglais par Raphaël Jacquet

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