L’île enchaînée : La télévision à Taiwan

Les médias taiwanais souffrent d’une
image ambiguë : on ne peut manquer d’être impressionné
par la liberté de leur ton et par l’étendue des
sujets abordés, pourtant ils sont également connus
pour être très politisés, partiaux et souvent
contrôlés de fait par le pouvoir en place. Comment
peut-on parler d’élections présidentielles libres
lorsque les trois chaînes nationales de télévision
sont toutes affiliées au Kuomintang (KMT), se sont étonnés
par exemple nombre d’observateurs en mars dernier lors de la
campagne présidentielle (1). L’enjeu est de taille :
le contrôle des médias est régulièrement
dénoncé pour souligner les limites de la démocratisation
et de la bonne volonté du KMT. Pourtant, il ne représente
pas seulement un état des forces et de l’ouverture politiques
du pays, mais reflète aussi un marché et les facteurs
qui lui sont propres. Volonté politique et calcul économique
interagissent et contribuent à renouveler les médias
taiwanais. Ainsi en va-t-il de la télévision hertzienne,
pour laquelle le pouvoir politique crée de toute pièce
les règles du marché, et de la télévision
par câble, où le marché force et fixe peu à
peu la réglementation.

Ces dernières remportent aujourd’hui
la part du lion : 98 % des Taiwanais regardent la télévision,
alors que moins de 50 % lisent les journaux et près de 40
% seulement écoutent la radio (2). Elle est particulièrement
dominante en ce qui concerne l’actualité (55 % des téléspectateurs
allument la télévision principalement pour suivre
les journaux d’informations), un domaine politiquement sensible
mais au sein duquel une nouvelle dictature prend le pas sur l’ancienne
et modifie les règles, celle de l’audimat (3). Le paysage
télévisuel de l’île est devenu complexe,
mouvant, et comprend de nouveaux acteurs. Il correspond à
l’évolution d’une société qui s’autonomise
et devient plus critique.

Des chaînes pour les ondes

La télévision hertzienne est
le système le plus répandu dans l’île ;
tout poste muni d’une antenne standard peut recevoir les chaînes
sur l’ensemble du territoire sans que le téléspectateur
ne paye de redevance. La loi sur la télévision et
la radio (guangbo dianshi fa) de 1978 place le secteur sous
l’autorité du Bureau de l’information (BI) du Yuan
exécutif (le gouvernement) ainsi que du ministère
des Transports et Communications (MTC), et du ministère de
la Défense. Le premier exerce un contrôle étroit
sur l’actionnariat et la direction des chaînes, ainsi
que sur la programmation (communiquée à l’avance)
dont il fixe les quotas par sujets. L’article 21 de cette loi
interdit notamment toute émission qui nuirait aux intérêts
nationaux et à la dignité nationale, ou qui irait
à l’encontre de la politique nationale de lutte contre
le communisme.

Trois chaînes (bendi santai) monopolisent
les ondes, longtemps réservées à l’armée.
La première chaîne, la Taiwan Television Entreprise
Ltd. (Taiwan dianshi, TTV), a été créée
en 1962. Son actionnariat comprend six banques contrôlées
par le gouvernement provincial (49 %) ainsi que des entreprises
du groupement d’affaires du KMT. La seconde, la China Television
Co. (Zhongguo dianshi, CTV), a été fondée
par un ensemble d’entreprises appartenant au KMT en 1968 (dont
le Central Daily News, Zhongyang ribao) et diffuse en couleur
dès l’année suivante. Deux ans plus tard, est
née la troisième, la Chinese Television System (Zhonghua
dianshi
, CTS), contrôlée par les ministères
de la Défense et de l’Education (36 %) et d’institutions
culturelles publiques (39 %). Toutes trois sont commerciales puisqu’elles
sont financées par les espaces publicitaires, mais les cadres
sont des hommes du parti nationaliste, tels que le président
de TTV Chien Ming-ching, ancien président de l’Assemblée
provinciale et membre du comité central du KMT, mort en mai
1997. Dotées de puissantes infrastructures et de gros budgets,
elles diffusent en fait le discours gouvernemental. Longtemps sans
rivales, elles conservent aujourd’hui encore l’audience
exclusive de 48 % des téléspectateurs, qui y suivent
en priorité les actualités (à la différence
des téléspectateurs « câblés »,
voir ci-dessous) (4). Elles apparaissent toutefois comme un outil
de propagande daté et contesté. En effet, lors d’un
sondage effectué en 1995, 50 % des gens interrogés
pensent que l’actualité politique traitée par
les trois chaînes était déformée, contre
25 % quelques années plus tôt (5).

L’idée de la création d’une
nouvelle chaîne hertzienne a constitué une réponse
du KMT à ces critiques et une concession directe aux membres
de l’opposition politique. La nouvelle chaîne fit l’objet
de trois projets concurrents. L’un provenait de la chaîne
de télévision TVBS, le deuxième des représentants
du groupe Coca Cola, le troisième d’un groupe affilié
au Parti démocrate progressiste (PDP), la principale formation
d’opposition de Taiwan. Composée de 11 membres dont
deux représentants des administrations de tutelle (le BI
et le MTC) mais aussi d’universitaires et d’un membre
du PDP, la commission d’évaluation choisit le projet
du parti indépendantiste. Enregistrée à Kaohsiung
et appelée People Broadcasting Corporation (Minjian quanmin
dianshi
, PBC), cette chaîne a commencé à
émettre depuis Taipei en juin 1997. Sa venue tardive, après
la légalisation des chaînes câblées, a
contribué à diminuer son impact et n’a guère
retenu l’attention des médias. Trop longtemps contrôlée
par le gouvernement, la télévision hertzienne n’est
en effet pas le véritable terrain de la lutte pour une télévision
indépendante. Le projet de privatisation des trois chaînes,
mis à l’ordre du jour par le Bureau d’Information
en 1997, n’a pas non plus fait l’objet de beaucoup de
publicité. Celles-ci sont déjà partiellement
détenues par des entreprises privées et on peut se
demander si leur cotation en bourse qui devrait être clôturée
le 1er janvier 1998 aura d’autres effets qu’un seul changement
de nom. Elle marque cependant un second signe de recul de l’emprise
gouvernementale sur la télévision. La récente
controverse au sujet de la chaîne Public Television (Gonggong
dianshi
, PTV) en est une autre illustration.

Evoquée dès 1980 par le Premier
ministre de l’époque, l’idée d’une
chaîne publique non commerciale a reçu en 1984 un début
d’application. Appelée à remplir une mission
éducative et culturelle, elle a fonctionné depuis
sur des plages horaires louées aux trois autres chaînes.
En 1991, le Yuan législatif a voté l’attribution
d’un réseau hertzien propre à la PTV et une commission
de préparation a été mise en place pour lui
donner tous les attributs d’une grande chaîne et d’une
société de production. Le projet est de taille : il
a englouti en l’espace de cinq ans plus d’un milliard
de francs et 200 personnes ont été embauchées.
Mais une nouvelle législation doit maintenant être
mise en place pour commencer à émettre. L’annonce
en avril 1997 de l’annulation du projet, décidée
par le Comité de coordination politique du KMT, reflète
la réticence du parti à poursuivre ses investissements
dans un média devenu trop coûteux et trop concurrentiel.
Le retrait a été officiellement motivé par
l’improbabilité d’un accord du parlement sur le
budget annuel de la chaîne, évalué pour 1998
à près de 100 millions de francs entièrement
financés par l’Etat. La perspective d’une quatrième
chaîne contrôlée de fait par le parti au pouvoir
– une question légitime au vu de l’histoire de
la télévision hertzienne taiwanaise – a en effet
provoqué l’opposition d’un certain nombre d’élus.
Néanmoins le brusque revirement du KMT sur cette question
a facilité l’apparition d’un consensus parmi les
parlementaires PDP et du Nouveau Parti (NP), consensus qui a finalement
sauvé la chaîne. Discuté à la fin de
la session parlementaire, le projet de loi long de plus de 30 articles,
a été adopté par le Yuan législatif
le 31 mai 1997. Ce texte devrait permettre aux émissions
de la Télévivsion publique de commencer le 1er janvier
1998.

Néanmoins, le débat a été
significatif à plus d’un titre : il démontre
d’une part le manque de volonté du KMT de continuer
à imposer une politique télévisuelle publique,
dû en partie aux nouvelles résistances parlementaires
qu’il doit prendre en compte. Il souligne d’autre part
la confusion qui règne parmi les parlementaires et les intérêts
qui les divisent au sein d’un même parti. Nombre d’entre
eux sont impliqués dans le marché de la télévision
par câble, dont l’ombre plane sur les questions qui touchent
la diffusion hertzienne. C’est lui en définitive qui
sera le vrai responsable de l’infanticide de la chaîne
publique, s’il a lieu. Par les dimensions qu’il est en
train de prendre, il relègue le développement de la
télévision hertzienne au second plan, pour ne pas
dire au passé.

La guerre du câble

Les réseaux câblés sont
apparus dès la fin des années 1960 dans l’île
pour couvrir les régions mal desservies par les ondes hertziennes.
Il s’agissait d’infrastructures publiques communes (gongtong
tianxian
) destinées à assurer une bonne réception
des chaînes hertziennes. Pendant la décennie suivante,
les réseaux furent également utilisés à
titre privé pour diffuser des programmes « pirates
». Quoiqu’on appelât ce système la «
quatrième chaîne » (di si tai) par référence
aux trois chaînes hertziennes officielles de l’époque,
il ne correspondait pas à la création d’une chaîne
de production télévisuelle : simplement, des cassettes
vidéo été enregistré puis diffusées
par câbles. Les programmes (films étrangers, comédie
et spectacles, pornographie) étaient montés à
peu de frais et ne respectaient en aucun cas les droits de propriété
intellectuelle. Des fortunes se construisirent ainsi en quelques
années. Les câbles commencèrent à envahir
les rues en se greffant sur les installations aériennes d’éclairage
public pour donner cet aspect urbain taiwanais typique que toute
personne tentant de prendre une photo ne peut manquer de remarquer.
A partir de la fin des années 1980, créant une multitude
de petites chaînes locales (minzhu tai) l’opposition
politique profita de ce média sur lequel le gouvernement
n’avait alors aucun contrôle pour engager des débats
sur la situation politique et sociale du pays (6).

Plus de vingt ans de pratique sans réglementation
ont fait du câble un « écheveau inextricable
» (7) qui s’est avéré difficile mais indispensable
à reprendre en main. Le câble dispose du taux de pénétration
le plus élevé en Asie, aux alentours de 70 % des foyers
(8). La croissance du marché taiwanais et l’importance
accrue de l’économie insulaire dans les échanges
commerciaux de la zone pacifique rendent par ailleurs le non-respect
des droits de propriété intellectuelles intolérables,
surtout aux yeux des Etats-Unis. Les amendements de la Loi sur la
radio et la télévision (guangbo dianshifa shixing
xize
) de mai 1993 sont de fait surnommés « Loi
sur le câble » même s’ils s’appliquent
à tout type de télévision. Ils fixent un capital
minimum de 60 millions de francs pour créer une entreprise
de diffusion télévisuelle, interdisent aux actionnaires
étrangers et aux investisseurs déjà impliqués
dans d’autres médias d’y participer, réglementent
l’industrie des cassettes vidéo, exigent que 20 % de
la programmation soit produite localement et contrôlent l’ensemble
des programmes (par exemple pas moins de 15 % mais pas plus de 20
% du temps d’émission consacré aux actualités
et déclarations gouvernementales). Les entreprises enregistrées
auprès du Bureau d’Information qui ne remplissent pas
ces conditions disposent d’un délai maximum neuf ans
pour continuer leurs activités à titre provisoire
et faire la demande d’un permis officiel. L’île
est divisée en 51 zones, comprenant chacune au maximum cinq
fournisseurs d’accès au câble, sachant que celui
d’entre eux qui obtient le premier un permis légal a
dès lors le monopole de l’activité jusqu’à
ce que d’autres entreprises obtiennent une autorisation officielle.

Cette loi a eu plusieurs conséquences
importantes : d’une part, les salons vidéo (MTV) ont
progressivement disparu car peu d’établissements sont
désormais prêts à payer les droits liés
à la diffusion des cassettes vidéo. D’autre part,
le nombre de fournisseurs d’accès au câble a chuté,
de 680 opérateurs à la veille de la loi à une
petite centaine aujourd’hui. Le marché s’est concentré,
tant verticalement avec la création ou l’achat par plusieurs
opérateurs de câble de chaînes télévisuelles,
qu’horizontalement avec la mise en place de réseaux
d’opérateurs détenus par une même maison-mère
(Multiple System Operator, MSO). Une guerre des prix féroce
(le téléspectateur taiwanais peut disposer d’une
centaine de chaînes pour à peine plus de cent francs
par mois) a frappé les petites entreprises encore indépendantes,
tandis que trois grands groupes ont émergé : Hohsin
(Hexin), Rebar (Liba) et Pohsin (Boxin).

Hohsin (groupe Chinatrust) est contrôlé
par Jeffrey Koo, l’un des magnats de l’île dont
le conglomérat touche la banque, l’industrie lourde
et l’immobilier. Il a notamment le monopole de diffusion des
chaînes américaines CNN et Discovery, et un réseaux
de opérateurs de câble en MSO.

Dirigé par Wang You-chen, Rebar est
le groupe le plus ancien du marché (depuis 1989), qui a utilisé
les réseaux communs ainsi que ceux des minzhu tai pour construire
son propre système et détenir aujourd’hui 25
fournisseurs d’accès au câble en MSO. Il a créé
ses propres chaînes U1, U2 et U3, chacune spécialisée
dans un domaine (actualité, sports, films). Le responsable
de Rebar Télévision, Wang Ling-lin, le fils de Wang
You-chen est un des acteurs les plus actifs et les plus influents
du marché des télécommunications.

Présidé par Chu Tsong-ke, le
troisième groupe, Pohsin, est contrôlé par le
groupe d’affaires du KMT et est le dernier venu sur la scène
du câble. S’il contrôle un certain nombre d’opérateurs
de câble, son implantation dans la production et programmation
est limitée, sa chaîne d’information a cessé
d’émettre, il a vendu ses droits de diffusion de la
Dysney Channel et ne conserve plus qu’une chaîne japonaise
(9). La vente de plusieurs chaînes couplées aux fournisseurs
d’accès au câble, une pratique inédite
en Asie, a permis par ailleurs a certains groupes de se concentrer
sur le rôle d’agent médiateur, sans investir dans
la distribution. C’est le cas surtout d’ERA (Niandai
zhongdaili
), qui profite de ses deux contrats d’exclusivité
avec les chaînes TVBS et HBO (annulés en février
1997) pour vendre un ensemble de plusieurs chaînes au prix
fort.

L’appartenance politique des entreprises
du câble est moins facile à délimiter et plus
discrète en général. Les minzhu tai, par exemple,
ont mal survécu à la loi de 1993, alors qu’on
pouvait s’attendre au contraire à ce qu’elles fleurissent
dans un nouveau cadre juridique. Ce sont d’abord de petites
structures qui remplissent difficilement les nouvelles conditions,
notamment financières, imposées par la loi. Ensuite,
elles réunissaient des partenaires qui, travaillant tous
dans l’ombre, avaient intérêt à s’épauler.
Les entrepreneurs bénéficiaient des réseaux
de protection et de soutien des hommes de l’opposition tandis
que ceux-ci disposaient d’un relais pour rendre leur cause
publique. La légalisation du marché a limité
les risques et a permis aux opérateurs de s’affranchir
de leurs alliés de la veille (10). Enfin, la majeure partie
de l’activisme politique s’opérait auparavant plutôt
au travers des stations de radio pirates, plus simples à
faire fonctionner, plus discrètes et moins chères.
La trentaine de chaînes de télévision qui ont
survécu sont des relais politiques du PDP, mais ces chaînes
sont locales et reproduisent le factionalisme et les divergences
d’intérêt du premier parti d’opposition du
pays. Les fournisseurs d’accès indépendants sont
par ailleurs souvent liés aux potentats locaux, dont ils
dépendent d’une manière ou d’une autre (problèmes
de voirie concernant les câbles par exemple) et qu’ils
peuvent mettre en avant dans des programmes régionaux qu’ils
produisent eux-mêmes (11). Il ne s’agit pas tant de politisation
de la télévision que de l’expression d’une
forme traditionnelle de rapports sociaux et économiques,
permise par l’aspect très local du câble à
la différence de la diffusion hertzienne. Cette situation
rend difficile l’établissement d’une carte politique
du câble dans l’île.

Les trois grands groupes de télévision
câblée sont tous liés au KMT mais n’agissent
pas directement comme des instruments de propagande à la
différence des trois chaînes. L’oncle de Jeffrey
Koo, Koo Chen-fu, est le président de la Fondation pour les
échanges à travers le détroit, l’organisme
para-étatique de négociation avec la Chine continentale,
et est membre du Comité central exécutif du KMT. Il
en va de même de Wang You-chen, le père de Wang Ling-lin.
Seul Pohsin s’est fait le porte-parole du parti nationaliste,
par l’intermédiaire de la chaîne d’information
qu’il a créée. Cette étiquette politique
semble avoir joué un certain rôle dans la fermeture
de la chaîne, que plusieurs analystes interprètent
comme un signe de la désaffection croissante du public taiwanais
envers les médias pro-gouvernementaux. Quelques chaînes
ont misé sur le caractère figé et par trop
partial des émissions d’actualités traditionnelles
pour attirer le public vers de nouvelles formules. TVBS (Wuxian
weixin dianshi
) par exemple multiplie les reportages en direct,
les plateaux où diverses personnalités politiques
de bords différents débattent et emploient des présentateurs
au verbe leste. Elle a créé une chaîne spéciale
d’information et s’ouvre largement aux actualités
internationales. D’autres ont suivi son sillage sans toutefois
représenter pour l’heure de menace sérieuse en
terme d’audimat (12). Aucune d’entre elles ne se réclame
d’un parti politique. Ainsi, la chaîne TNN (Zhenxian
xinwenwang
) emploie l’élue du Nouveau Parti Chou
Chuan mais se défend de toute affiliation au parti. Toutes
font de leur impartialité la clé de leur réussite
(13).

A vrai dire, la télévision câblée
répond en général à d’autres attentes
: seuls 13 % de ses téléspectateurs y regardent les
informations, la plupart les préfèrent pour leurs
émissions de variétés (zongyi jiemu)
et leurs films (30 % chacun) (14). Le câble représente
moins une alternative de discours politique qu’une ouverture
sur l’étranger et un nouveau mode de loisir. L’émergence
de la télévision par satellite ne fera que renforcer
cette tendance.

Vers un centre régional de télévision
?

Le Bureau d’Information a pour projet
d’ouvrir davantage le marché des médias de manière
a en faire l’un des six pôles d’investissements
prévus dans le Plan d’Opérations Régional
Asie-Pacifique, le grand projet économique de l’île
pour le tournant du siècle. La télévision y
figure et la cotation en bourse des trois chaînes hertziennes
en fait partie. Le marché du câble doit également
s’ouvrir aux investisseurs étrangers, qui en pratique
ont réussi à contrôler en sous-main au plus
20 % du capital de certains opérateurs. Ce projet pourrait
ouvrir au public 49 % des parts d’action, mais son adoption
au Yuan législatif n’est pas acquise car nombre d’élus
protègent de petits intérêts qui seraient alors
menacés. Le découpage actuel de l’île apparaît
également peu rationnel. Trop de circonscriptions et trop
d’entreprises par zone empêchent de mettre en place des
économies d’échelle et incitent à la guerre
des prix. Inspirée par le Bureau d’Information, la proposition
de loi de 1993 recommandait en fait un seul fournisseur d’accès
au câble par circonscription, mais les élus modifièrent
lors de la discussion du texte afin de préserver la diversité
d’entreprises et d’assurer la survie de celles auxquelles
ils étaient liés (15). Il est néanmoins aujourd’hui
question de réduire leur nombre. D’ores et déjà,
une tendance à la baisse a été entamée
sous l’effet de la concurrence : en 1997, trois circonscriptions
sur 51 qui possèdent cinq opérateurs tandis qu’en
moyenne l’on compte 2,3 entreprises par zone. Les activités
multimédias devraient également être permises
prochainement, car le Bureau d’Information juge les différents
acteurs du marché suffisamment nombreux pour ne plus risquer
d’établir un quelconque monopole, comme c’était
le cas lorsqu’il n’existait que les trois chaînes.

Nombre de ces réformes ne seront en
fait possibles qu’après l’adoption de la loi sur
la télévision par satellite, qui est conçue
comme une réglementation modèle pour l’ouverture
souhaitée de l’île. La participation étrangère
au capital sera sans limite, selon la proposition de texte du Bureau
d’Information. Mais ce projet paraît encore loin d’être
en mesure de recevoir l’approbation du Parlement.

Aujourd’hui, les chaînes étrangères
retransmises à Taiwan ne sont pas assujetties à la
loi de 1978 ni aux amendements de 1993, notamment en ce qui concerne
les quotas pour la publicité et la programmation. Leur multiplication
rend cette loi caduque et injuste pour les chaînes locales
et la nécessité d’adhérer aux conventions
internationales du secteur d’autant plus pressante. La réception
directe par satellite est le dernier mais potentiellement le plus
influent des changements qui risquent de secouer le marché
de la télévision dans l’île. Autorisées
à Taiwan depuis 1988, les antennes paraboliques individuelles
reçoivent tous les programmes satellites asiatiques, dont
en particulier Star TV (Weishi zhongwen tai) et Zhongtian
de Hong Kong, Zhongyang dianshi tai (CCTV) de Chine populaire
ainsi que NHK du Japon. L’utilisateur court-circuite ainsi
tous les opérateurs du marché, à terme ceux-ci
n’auront d’autre choix que de lancer leur propre satellite
pour s’ouvrir sur les autres marchés (16). Dans le milieu
urbain dense de Taiwan, les antennes paraboliques individuelles
restent malaisées à installer et donc peu nombreuses.
Quant aux antennes collectives, elles demeurent le privilège
de quelques immeubles neufs de haut standing. Cet état de
fait assure encore de belles années aux autres modes de diffusion.

Le récent conflit entre la chaîne
HBO (sous-titrée en chinois) et son agent exclusif à
Taiwan, ERA (Niandai zongdaili), qui éclata au printemps
1997 à la suite d’une augmentation des tarifs proposée
par la chaîne américaine a poussé cette dernière
à vendre ses programmes directement aux opérateurs
du câble. Néanmoins l’intégration verticale
du secteur ne laisse guère d’échappatoire aux
chaînes, dont les agents locaux contrôlent une part
du réseau de distribution câblé. Dans ce dernier
cas, il est frappant de constater qu’il fallut attendre quatre
mois pour qu’un accord soit trouvé entre HBO et ERA,
en dépit de la présence à Taipei de 14 fournisseurs
d’accès différents qui s’y partagent le
marché. Le problème fondamental est le prix trop modeste
des abonnements, parmi les plus bas en Asie (17).

La course à la modernisation et l’internationalisation
du marché télévisuel de l’île lancée
par le Bureau d’Information n’est pas encore gagnée
car elle risque de buter en définitive sur la réticence
des acteurs, publics et privés, qui ont taillé le
secteur à leur mesure. Soucieux d’agir en accord avec
ces derniers, le BI organise des discussions de travail à
l’occasion de chaque projet de loi, auxquelles il convie les
associations professionnelles et des universitaires. Les élus
n’y apparaissent pas probablement parce qu’ils peuvent
maintenant, comme nous l’avons vu, réviser efficacement
les textes de loi en aval. Les discussions sont peu animées
et semblent donner la prééminence aux autorités
« intellectuelles » plus qu’aux sociétés
commerciales. Malgré ses efforts, le Bureau d’Information
semble peu en phase avec les entrepreneurs ni avec leurs représentants
au sein du Parlement, qui restent engoncés dans une logique
héritée des temps glorieux de la « quatrième
chaîne ». Celle-ci est directement issue de la rigidité
du système hertzien et de la domination de chaînes
pro-gouvernementales trop peu ouvertes et redondantes. Cette logique
véhicule plusieurs images : celle d’un marché
mal ordonné où seul le plus malin, celui qui contournera
le mieux la loi, pourra s’en sortir ; celle d’une multitude
de petits entrepreneurs habitués à travailler seuls
; celle d’un investissement dont le retour est rapide et engendre
peu d’immobilisations à long terme. Ces clichés
sont aujourd’hui autant d’entraves que le marché
fait tomber difficilement, malgré les efforts accrus de l’administration
gouvernementale. La présence d’un certain nombre de
grands capitaines d’industrie très liés au pouvoir
ne facilite pas non plus cette évolution mais représente
néanmoins les meilleures chances d’une libéralisation
des médias : la nouvelle génération est politiquement
plus libre et économiquement plus ouverte sur les marchés
extérieurs que l’ancienne, même si elle a des
intérêts immédiats à défendre.
Ce faisant, elle donne le ton de la nouvelle démocratie :
ouverte et libre, et discrète sur ses intérêts.

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