« L’Impitoyable »
Une nouvelle de Zhang Kangkang (première partie)

Nouvelle parue in Shanghai wenxue,
1995/4, pp.5-19. (A paraître dans un recueil de trois
nouvelles de Zhang Kangkang, Paris, Editions Bleu de Chine,
mars 1997.) Traduite par Françoise Naour.

Vingt ans après la mort de Niu Ben,
alors que s’approchait la date de l’anniversaire de sa
mort, parmi les jeunes instruits (1) d’alors, seul Ma Rong
se souvint de ce jour-là. Et s’il s’en souvint,
ce fut probablement de façon tout à fait fortuite.
Ce jour-là, il reçut un télégramme urgent
lui disant qu’une certaine petite ville frontalière
du Nord avait reçu un ballot de fourrures turques, que la
qualité en était belle et le prix modique. Le télégramme
précisait qu’un jour avant la date de réception
des marchandises, il lui faudrait se rendre dans cette ville avec
chèques et espèces. Fixant le message, il lui semblait
que cette date avait quelque chose d’étrange, de familier
aussi, comme si elle eût eu avec lui une quelconque relation.

Les toutes premières années de
son retour en ville, à chaque anniversaire de la mort de
Niu Ben, il disposait deux paires de baguettes et un pichet de vin,
allumait des bâtons d’encens et, se tournant vers le
ciel du Nord, il offrait à Niu Ben ces sacrifices. Par la
suite, il cessa un peu de se soucier de cela. Il pensait que Niu
Ben ne s’en offenserait pas.

Il avait toujours pensé qu’il devrait
aller là-bas faire un tour, depuis qu’il en était
parti il n’y était encore jamais retourné.

Puisque maintenant, justement, l’occasion
d’un voyage se présentait, que, de tous ceux qui avaient
été de près concernés par la mort de
Niu Ben, il était le seul à être revenu en ville,
que c’était le vingtième anniversaire de sa mort,
il était juste que, se rendant à l’endroit où
était enterré Niu Ben, il allât rendre visite
à ses copains d’alors.

Cet endroit était très loin,
dans le nord du Nord, si on traversait le fleuve, c’était
la Russie. Qu’alors on appelait l’Union Soviétique.

Ma Rong faisait du commerce, on pouvait le
considérer comme un petit patron, il n’avait pas trop
d’argent, pas trop peu non plus, il était encore célibataire,
bien pratique pour voyager; il acheta un billet de train, et il
partit.

Quelque temps avant sa mort, Niu Ben avait
formulé une exigence à sa compagnie, disant qu’il
était inutile qu’on rapatriât son corps en ville,
mais demandant qu’on l’enterrât plutôt dans
cette terre, qu’on la creusât profond, qu’on l’égalisât,
qu’on n’y élevât ni tombe ni stèle.
Quand l’herbe aurait repoussé, avec les années,
ce serait comme s’il n’avait jamais existé, comme
s’il n’avait jamais vécu en ce monde. Puis il avait
ajouté cette phrase, est-ce que tu connais Gengis Khan ?
Jusqu’à présent, personne n’a encore trouvé
la tombe de l’empereur mongol, parce qu’il est couché
dans un grand tronc d’ arbre ouvert, un arbre ciselé
en creux, qu’on a cerclé de trois anneaux d’or
et qu’on a enterré; des chevaux ont ensuite écrasé
la terre, de sorte que rien jusqu’à présent n’a
jamais été découvert.

Juste avant sa mort, Niu Ben avait dit au seul
Ma Rong cette ultime phrase : plus tard, épouse-la à
ma place, je t’en conjure!

Lorsqu’il avait prononcé cette
phrase, il venait d’avoir dix-neuf ans. Cela faisait déjà
vingt ans qu’il était mort. Mais Ma Rong n’avait
pu épouser celle que Niu Ben lui avait confiée.

On ne pouvait pas blâmer Ma Rong de n’avoir
pas tenu sa promesse, ni de n’avoir pas été fidèle
à cet engagement, ni d’avoir été incapable
de retenir la jeune fille ou de ne pas l’avoir trouvée
à son goût. Pour des jeunes filles comme Yangyang,
tous les étudiants de la compagnie, alors, pour peu que la
politique l’eût permis, eussent souhaité se battre
en duel.

Le problème venait de Yangyang elle-même.
A partir du moment où cette histoire finit brusquement par
être mise à jour par Niu Ben, Yangyang partit sans
crier gare, et après, ne donna plus signe de vie. A strictement
parler, sa dernière apparition publique et donc sa disparition
remontaient à une certaine nuit, deux mois après la
disparition du capitaine Fu. Les étudiantes s’en souvenaient
clairement, Yangyang s’était levée au milieu
de la nuit pour aller aux toilettes, et elle n’était
jamais revenue. C’était janvier, le coeur de l’hiver,
les latrines étaient gelées, Yangyang ne pouvait avoir
disparu dans la fosse.

Sa couette, imprimée de volubilis roses,
était défaite, encore souple, sur sa couchette. Sous
la lumière faible, le rose et le jaune tendre de la housse
jetaient des éclats, se confondaient pour n’être
plus qu’un brouillard de couleurs. Ma Rong avait étendu
furtivement la main; dans la couette, c’était déjà
glacé, sans plus de chaleur humaine. Sur le coffre de bois,
devant le kang, dans ce gobelet en tôle émaillée,
il restait encore la moitié d’eau bouillie. Ma Rong
savait que c’était celui de Yangyang, sur lequel étaient
peints en rouge ces mots “ vastes, le ciel, la terre”(2);
mais Niu Ben l’avait fait tomber par terre, un morceau de l’émail
s’était écaillé et un mot avait disparu,
il restait “vastes; la terre”, le “ciel” n’était
plus là.

Ma Rong fixait ce gobelet quand il fut soudain
pris de sueurs froides. Est-ce que la disparition du mot “ciel”
avait une quelconque relation, inexplicable, avec tous ces événements,
il n’aurait su le dire. Ou bien était-ce un signe quelconque
du destin? Par quel fait exprès le mot “ciel” avait-il
disparu ? Pourquoi n’était-ce pas le mot “terre”
? Dans ce cas, c’eût été mieux, s’il
n’y avait plus eu le mot “terre”, le “terre”
de terrain, de terraqué, de terroir, si c’était
ce mot-là qui avait disparu, alors peut-être rien de
ces événements ne se serait-il produit. Du moins le
capitaine Fu ne serait-il pas mort, Niu Ben non plus et Yangyang,
bien sûr, n’aurait pas disparu.

Tout ça, c’était ce que
Ma Rong pensait cette année-là. Ce n’est que
quelques années après qu’il comprit peu à
peu cela : parfois, pour que quelqu’un vive, il faut qu’un
autre meure. Des êtres comme Niu Ben et le capitaine Fu n’étaient
pas compatibles sous un même fragment de firmament. Les gens
disent que le ciel a neuf étages, ça, c’est une
légende. Le ciel en ce monde est trop bas, trop mince, trop
étroit, et, quand cela en devient étouffant, les hommes
ne peuvent qu’entrer profond sous terre, s’ensevelir,
pour y trouver le calme.

Ce jour-là, il y avait, sur le coffre
de bois de Yangyang, intacts, comme d’habitude, son petit miroir
rond, sa brosse à cheveux de plastique bleu, et aussi, dans
un coin du mur, une paire de chaussures en coton à semelle
de caoutchouc miteuses. Lorsqu’elle était partie, elle
n’avait presque rien emporté, comme si, à tout
moment, elle pouvait revenir, ou bien comme si elle allait revenir,
tel un fantôme, accompagnant le vent du Nord rugissant, et
rejaillir par la fenêtre, la nuit, dans le dortoir de la compagnie.
Ce n’est que trois années plus tard que ces objets furent
ramassés par quelqu’un, et envoyés chez ses parents,
au sud du Yang-tsé. Vingt années ont passé,
depuis, et Yangyang a complètement disparu du regard de tous.
Disparu sans laisser de traces. Est-elle morte ou bien encore vivante,
nul ne le sait, finalement. Du début jusqu’à
la fin, ses parents ont soutenu la version qu’elle était
morte, quelque part “dans ce vaste univers”, en accomplissant
son devoir. Ils ont exigé des parties concernées,
en un procès sans fin, des indemnités de compensation,
mais, comme personne n’avait pu attester de sa mort, jusqu’à
aujourd’hui, rien ne s’était encore conclu. C’était
comme si Yangyang refusait de prouver qu’elle était
encore vivante, et, dans les innombrables rencontres de jeunes instruits,
sur les registres de jeunes instruits, dans les activités
amicales de jeunes instruits et même dans les réunions
des “trois vieilles promotions” (3), Yangyang n’était
jamais réapparue.

Par comparaison avec le capitaine Fu, Yangyang
fut, elle, une authentique disparue. Pendant vingt ans, pour retrouver
Yangyang, Ma Rong avait parcouru les régions au sud et au
nord du Yang-tsé. Pour que Yangyang revînt dans le
monde des hommes, il n’avait jamais négligé la
moindre piste, mais chacune d’elles s’était révélée
une impasse. La disparition têtue de Yangyang signifiait que
Ma Rong continuerait à mener une vie de célibataire.
Il ne pouvait trahir le serment fait à Niu Ben. Si, aujourd’hui,
il était encore dans le monde des vivants, c’est qu’il
avait pris la place de Niu Ben, et cette vie usurpée exigeait
de lui non seulement qu’il épousât Yangyang, mais
aussi que, durant le reste de son existence, il empêchât
quiconque de se marier avec Yangyang, voilà tout.

C’était là le contrat ultra-confidentiel
passé entre Niu Ben et Ma Rong. Tout au long de ces longues
années passées à la recherche de Yangyang,
Ma Rong avait gardé en son coeur un sentiment de culpabilité.
Mais qu’il ne fût pas marié ne signifiait pas
pour autant qu’il fût resté chaste et pur. Ma
Rong le célibataire vivait certainement bien mieux et bien
plus librement que les pères de famille. A partir du moment
où il avait eu de l’argent, il n’avait jamais manqué
de femmes et la recherche continue de Yangyang ne l’avait pas
empêché de séduire ni d’être séduit.
Selon lui, la loyauté et le plaisir étaient deux choses
bien séparées.

Cependant, Ma Rong savait qu’en ce monde
toute chose a son prix, et qu’au prix d’ une disparition
définitive correspond le prix d’une disparition provisoire.
Et il l’avait su dès le début. Dès la
disparition du capitaine Fu, tout était déjà
décidé. Simplement, pour payer ce prix, Ma Rong avait
dépensé quelque vingt années. Au moment où
le train démarra, il pensait que la dette qu’il avait
contractée, il lui avait fallu l’honorer par cette fidélité
au lointain passé d’une douloureuse et tragique amitié.

L’instructeur politique commença
à soupçonner la disparition du capitaine Fu trois
semaines après le départ de ce dernier pour assister
à une réunion politique. Cette réunion ne devait
pas durer longtemps, et Fu aurait dû rentrer une semaine après
son départ. Mais la semaine s’était écoulée
sans qu’on l’eût vu réapparaître. Il
n’avait pas donné non plus le moindre coup de téléphone.
D’ordinaire, dès qu’il allait à l’extérieur,
quel que fût l’endroit où il se rendait, il téléphonait
pour donner ses directives. Mais cette fois-là fut décidément
quelque peu anormale, c’était comme s’il eût
subitement disparu dès le moment où il avait pris
le sentier qui rejoignait la grand’route. Pourtant, les indices
avaient tout de suite été évidents; seulement,
chacun avait manqué de vigilance. Par la suite, l’instructeur
se rappela tout ça, et le dit, le coeur serré.

Au cours de ces trois semaines, le ciel, au-dessus
des limites imparties à la compagnie 13 fut exceptionnellement
clair, les nuages exceptionnellement doux, la rivière exceptionnellement
mélodieuse, et les champs, tout aussi exceptionnellement,
eurent quelque chose de délicieusement séducteur.
Niu Ben et Ma Rong avaient observé avec attention que tous
ceux de la compagnie, jusqu’à l’instructeur politique
soi-même, avaient l’air détendu et que chacun
respirait avec soulagement le bel air limpide de fin d’automne,
riaient fort, sans avoir à regarder de tous côtés
pour se prémunir contre l’apparition subite du capitaine.

Les deux premières semaines, les soldats
de la compagnie 13 allèrent presque jusqu’à oublier
que sur terre existait encore cet homme, le capitaine Fu; sans lui,
les journées passèrent vite et sans contrainte, jusqu’à
cette aube où Yangyang, qui assumait, entre autres fonctions,
celle d’employée aux écritures, fut brutalement
réveillée par la sonnerie menaçante du téléphone
dans la pièce à côté ; en plein rêve,
cette sonnerie, aussi déchirante que le cri d’un porc
qu’on égorge, faisait bondir le coeur. C’était
un appel du département politique du régiment, qui
demandait pourquoi le camarade Fu Yongjie n’était pas
venu à la réunion : il n’avait même pas
téléphoné pour demander un congé, cela
devait être mis au clair! Dans le combiné, la voix,
rauque et lointaine, ajouta avec une extrême sévérité,
que, dans le passé, la compagnie 13 avait toujours été
méticuleuse pour ce qui était des rapports adressés
à la hiérarchie; la compagnie 13 du camarade Fu Yongjie
ne voulait-elle plus être un modèle?

Yangyang, le téléphone à
la main, resta interdite un bon moment avant de se souvenir que
Fu Yongjie n’était autre que le capitaine Fu en personne,
c’est-à-dire que le capitaine Fu était le camarade
Fu Yongjie. Sur le coup, elle s’était apprêtée
à rétorquer au combiné que, dans la compagnie
13, il n’y avait aucun capitaine du nom de Fu Yongjie, mais
qu’il s’appelait Fu Zhenglian. L’embarras de Yangyang
s’expliquait aisément: les caractères qui composaient
le nom et le titre du camarade-commandant Fu faisaient un vrai salmigondis
d’ambiguïtés, et pour peu qu’on en bousculât
l’ordre ou qu’on jouât de leur polysémie,
l’intéressé se trouvait, pour sa plus grande
fureur, rétrogradé au rang de sous-chef de compagnie;
un autre caractère pouvait tout aussi bien signifier intégrité,
ce qui faisait rire sous cape, ou intégralité, qui
convenait certes mieux à son insatiable appétit de
toutes choses. Bref, un nom-casse-tête, mais avec lequel il
était dangereux de s’amuser. La troupe l’avait
bien compris, qui avait, une fois pour toutes, au prix de violentes
tempêtes sous tous les crânes, adopté l’ordre
désormais canonique de Fu Zhenglian autrement dit et intangiblement:
Fu, capitaine, double honorifique du camarade patronymé Fu,
prénommé Yongjie, lequel se montra dès lors
comblé d’aise par cette cérémonie baptismale
définitive.

Mais Yangyang s’était vite souvenue
de tout cela, que Fu Yongjie était bel et bien le capitaine
Fu, et avait ravalé ses mots. Elle avait écouté
sans rien dire la voix rauque avant de reposer, affolée,
le combiné. Elle était allée voir l’instructeur
politique pour lui dire que le département politique venait
de téléphoner, que le capitaine ne s’était
pas rendu à la réunion. Alors, où donc était-il
allé, c’était bizarre, vraiment bizarre. Yangyang
avait alors précisé que la réunion politique
s’était terminée dix jours plus tôt.

Et s’il s’était attardé
en chemin? Quand tout va bien, il faut deux jours pour y aller,
mais quand ça ne va pas bien? Qu’on ne trouve pas à
être pris en stop, sans compter la route, si elle est abîmée…
L’instructeur politique comptait sur ses doigts toutes les
suppositions tandis que le doute et l’hésitation s’accumulaient
dans le chaume de sa barbe épaisse et noire labourée
par ses doigts nerveux. Ensuite, ce doute et cette hésitation
flanèrent un bon bout de temps sur ses joues puis pianotèrent
subtilement, et, enfin, doucement, moururent, apaisés.

Yangyang s’était bien doutée
que l’instructeur ne dirait rien. S’il ne disait rien,
c’est qu’il ne pouvait parler. S’il ne pouvait parler,
c’était évidemment que la disparition provisoire
du capitaine était de nature interne et ne pouvait être
ébruitée. On dit que le lièvre ne broute pas
devant son gîte; puisque le capitaine n’avait rien entrepris
dans sa propre compagnie, qu’il était parti en mission,
pourquoi n’aurait-il pas profité de cette occasion pour
faire ses bagages, pique-niquer ailleurs, ailleurs apaiser sa faim?
L’instructeur politique connaissait parfaitement un certain
travers du capitaine et, peut-être par sympathie pour ce compagnon
d’infortune, peut-être parce que le linge sale se lave
en famille, il poussa son indulgence jusqu’à taire ses
doutes et donner à Fu l’occasion de persister dans sa
disparition.

Ce fut Yangyang qui, plus tard, en cachette,
exposa cette situation à Ma Rong, lequel la rapporta à
Niu Ben. Ma Rong se souvint ensuite que Niu Ben, sur le moment,
lui avait posé une question : Et Yangyang? Est-ce qu’elle
n’avait pas l’air inquiet? Ma Rong s’était
contenté de répondre qu’elle n’avait pas
de raison d’être inquiète, inquiète de
quoi d’ailleurs? Qu’au contraire, elle avait dit que si
le capitaine ne revenait jamais, ça serait plutôt bien.
Puis, un peu après, Ma Rong avait ajouté que Yangyang
avait dit encore que le capitaine Fu était parti avec une
blessure qu’elle lui avait faite au bras, que peut-être
il avait perdu beaucoup de sang, et qu’il se pouvait qu’il
en fût mort en route. Peut-être qu’il n’était
pas mort, qu’il allait encore causer du malheur aux jeunes
filles, qu’il aurait mieux valu qu’elle l’eût
tué tout de suite de ce coup de couteau… Ma Rong se souvint
qu’à ces mots, Niu Ben avait retenu ses larmes.

Lorsque la troisième semaine d’absence
du super-sous-vice-capitaine vicieux se fut écoulée,
l’instructeur politique finit par perdre son sang-froid.

On raconta qu’il avait demandé
à Yangyang de rédiger un télégramme
pour l’Anhui, où demeurait la famille du capitaine.
L’instructeur politique en personne partit à vélo
jusqu’au bureau, à quelque six kilomètres de
là et envoya le télégramme. Une semaine ne
s’était pas écoulée qu’une réponse
arrivait d’un quelconque district de l’Anhui et que le
facteur venait l’apporter à la compagnie. Mais le pli,
déposé sur le kang du dortoir de la compagnie,
fut distraitement ouvert par quelqu’un qui en découvrit
le contenu, lequel disait que Fu Yongjie n’était jamais
venu rendre visite aux siens, que personne n’était malade
chez lui, etc.

Le télégramme provoqua une belle
agitation dans toute la compagnie. Le temps que l’instructeur
arrivât, la compagnie, mise au courant, était toute
fourmillante. Personne ne disait le maître-mot mais il était
sur les lèvres de tous, le camarade Fu Yongjie, commandant
la compagnie 13, avait DISPARU. Vraiment disparu.

Donc, le capitaine Fu avait disparu. Un homme
bien vivant, un homme orgueilleux, arrogant, un grand capitaine
“qui n’avait qu’une parole”, était brusquement
passé du monde des présents à celui des absents.
Et personne ne savait où il était allé. L’instructeur
politique n’avait plus les moyens de continuer à dissimuler
le secret de cette disparition. Dans la compagnie 13 c’était
d’ailleurs devenu un secret de polichinelle. L’instructeur
chargea Yangyang d’envoyer au département politique
un télégramme pour l’annoncer. Et ce fut donc
cinq semaines après la disparition que le groupe de travail
du département politique vint prendre ses quartiers dans
la compagnie 13.

Ce fut bien des années plus tard que
Ma Rong se rappela à maintes reprises que, pendant tout le
mois qui s’était écoulé entre le moment
où le capitaine Fu avait quitté la compagnie et le
moment où sa disparition avait été connue de
tous, pendant tout ce mois et même davantage, Niu Ben et lui
avaient continué à mener publiquement une vie normale.
Ils mangèrent, burent, bavardèrent, dormirent, travaillèrent,
prirent la parole, critiquèrent, écrivirent, et même
jouèrent aux échecs et aux cartes. Ni lui ni Niu Ben
ne quittèrent une seule fois les limites de la caserne. Les
pluies d’automne, sombres et froides, tombèrent plusieurs
fois et la lisière des champs se couvrit de la dernière
herbe tendre qui ressemblait à des cheveux épars sur
une tête chauve, et, pour peu qu’on en repoussât
les touffes, on pouvait y trouver, cachés, quelques champignons
bruns.

La disparition du capitaine Fu fit, au début
des années soixante-dix, sensation dans le régiment
26 et fut un grand événement qui influença
pour longtemps l’unité militaire chargée du défrichement
agricole. Dans un périmètre de quelques centaines
de li, c’était la terre noire, désolée,
déserte, à l’exception de ce noyau de quelques
dizaines de kilomètres autour de la toute petite compagnie.
Trois kilomètres avant la caserne, il fallait emprunter une
route défoncée, cahoteuse, qui rendait plus isolée
encore la compagnie. Cette route, bordée de ravins, avait
permis de tisser et de renforcer des liens entre la compagnie retirée
du monde et les hameaux voisins. A l’approche de la saison
des pluies, cette route était coupée, un énorme
tronc d’arbre posé en travers en interdisait le passage.
Et, pendant cette saison, la compagnie devenait alors une petite
île perdue au milieu du noir océan des terres.

Le groupe de travail commença par mener
nuit et jour des recherches dans la fange d’un marécage.
Y tomber c’était à coup sûr s’y enliser,
y disparaître dans des bulles, sans que le moindre toupet
de cheveux dépassât.

Les jeunes instruits de la compagnie 13, pleins
de zèle et d’ardeur, apportèrent leur contribution
en proposant quelques indices. Certains dirent qu’à
chaque repas le capitaine ne pouvait se passer d’eau-de-vie,
qu’au déjeuner qui avait précédé
son départ, il avait demandé à la cantine qu’on
lui en chauffe un peu, que c’était après avoir
bien bu et bien mangé qu’il avait quitté seul
la compagnie, que certains l’avaient vu prendre le sentier
qui rejoint la route, que peut-être le vin lui avait embrumé
les idées, qu’il s’était trompé de
chemin à la bifurcation, qu’il était entré
par erreur dans les herbages, qu’il avait mis le pied dans
une fondrière et qu’il s’était enlisé
dans le marécage. On dit aussi que dans ces prairies, il
y avait des loups, de ces loups félons et boîteux qui
gardent en eux la haine des hommes. Justement, l’année
précédente, le capitaine avait voulu se faire un matelas
en peau de loup, il avait emmené des hommes poser un piège
à loup, et ce qu’ils avaient pris, c’était
un louveteau, et le père loup avait détalé,
tirant le piège avec lui, et après, toutes les nuits,
on avait entendu hurler autour de la compagnie; c’était
peut-être le vieux loup qui avait attendu le capitaine sur
le bord du chemin, qui l’avait déchiqueté pour
s’en faire un matelas en peau d’homme, pour assouvir sa
haine.

On dit d’autres choses encore, qu’il
était possible, pourquoi pas, que le capitaine ait fui de
l’autre côté du fleuve, peut-être même
qu’il était allé en Mongolie extérieure,
il aurait pu aller n’importe où. Les Mongols adorent
les montres chinoises et le capitaine en avait tant et plus, de
Pékin, de Tianjin, de Shanghai, il en avait absolument de
toutes les sortes; quant aux Blancs, des Russes, ils étaient
friands d’alcool et de cigarettes et, ce dont ils manquaient,
le commandant Fu, lui, il n’en manquait pas! Peut-être
même que justement il avait échangé ça
contre une jeune épouse. Il avait dit lui-même que
les femmes russes et les femmes mongoles, elles avaient des seins
ronds comme des ballons et des fesses grosses comme des miches de
pain, que c’était doux et moelleux, qu’on pouvait
même les toucher, que c’en était un délice!

Tissu de sottises et de divagations! Pendant
ces premiers jours, le chef du groupe de travail fut pris de colère,
de désespoir. De désespoir, parce que tous ces prétendus
indices n’avaient absolument aucune valeur; de colère,
parce que, depuis que la compagnie 13 formait un régiment,
elle avait obtenu, deux années consécutives, le titre
de modèle d’avant-garde, et que tout ces témoignages
farfelus étaient non seulement très défavorables
au capitaine, mais aussi et surtout au régiment tout entier.

Une autre supposition était que le capitaine
Fu, pris en stop sur sa route jusqu’au lieu de réunion
politique, aurait rencontré un imprévu. Par exemple,
il aurait porté sur lui des produits de valeur, il serait
tombé sur des voyous qui l’auraient dépouillé.
Bien qu’à l’époque on n’eût jamais
entendu raconter ce genre de faits, l’hypothèse n’était
pourtant pas à écarter. Le groupe de travail se divisa
alors en deux groupes, chargé chacun d’une responsabilité
particulière; le premier allait vérifier tous les
véhicules, en dehors de ceux de la compagnie 13, qui étaient
passés sur la route à ce moment-là; le second
allait passer au peigne fin le dortoir du capitaine, tout ce qui
pouvait se trouver dans les malles et les placards.

Les deux premières semaines, Yangyang
fut requise pour seconder l’équipe de travail, après
tout, elle était déjà la préposée
aux écritures de la compagnie. Par la suite, elle raconta
à Ma Rong que les affaires laissées par le capitaine
étaient rangées avec un soin extrême, et qu’il
y avait, bien évidemment, un grand nombre de montres flambant
neuves, des peaux de lièvre et de loutre, et aussi des cartouches
de cigarettes en quantité ainsi que des bouteilles d’alcool
qu’on ne pouvait acheter qu’en douane. Que le chef du
groupe de travail avait très vite ordonné que tous
ces objets soient mis sous scellés pour que personne n’aille
y fouiller. Qu’il avait ensuite rappelé à tous
que la discipline du groupe de travail exigeait de chacun qu’il
gardât jalousement le secret de la disparition de Fu.

Au bout de ces deux semaines, Yangyang fut
soudain avertie qu’elle devait aller dans le cachot attenant
à l’écurie pour y subir un interrogatoire. Toute
seule. Lorsque l’instructeur lui annonça cette nouvelle,
il avait le visage fermé et les narines si pincées
qu’on aurait cru que quelque chose l’empêchait de
prendre sa respiration. Yangyang se montra courageuse et prit la
chose en riant. Elle avait depuis longtemps prévu cela, depuis
longtemps elle savait qu’on la rangerait dans la catégorie
des individus douteux.

Ce soir-là, devant la compagnie tout
entière réunie, le chef du groupe de travail proclama
que les résultats de la vérification des véhicules
étaient clairs et attestaient que le camarade Fu Yongjie
n’était monté dans aucun véhicule, qu’aucun
véhicule ne l’avait jamais pris en stop, et que donc,
Fu Yongjie n’avait pas quitté la compagnie 13, que c’était
à l’intérieur du camp de la compagnie 13 qu’il
avait disparu, et que donc, à partir de maintenant, tous
les suspects allaient, chacun leur tour, être interrogés.

Au moment précis où Yangyang
entrait dans la geôle attenant à l’écurie,
elle se souvint que, l’hiver précédent, Ma Rong
y avait été emprisonné pendant trois jours
par le capitaine. Tout simplement parce qu’il avait dit en
public que le capitaine Fu détournait une partie des dépenses
de nourriture allouées aux jeunes instruits. Alors, le capitaine
avait chargé quelques individus, de ces paysans venus en
ville pour y trouver de petits boulots temporaires, d’attacher
Ma Rong sur un pilier de l’écurie, et de lui donner
plusieurs dizaines de coups de fouet; il était resté
ainsi, à geler, une nuit entière. Par la suite, Yangyang
avait écrit pour lui une pseudo-auto-critique qu’elle
avait portée au capitaine.

La nuit où Yangyang entra à croupetons
dans ce cachot, les chevaux ne cessèrent de renâcler
dans l’écurie, et la terre sèche et dure amplifiait
le martèlement de leurs sabots. Elle avait l’impression
que le froid de cette nuit glacée pétrifiait ses pensées
et, recroquevillée sur elle-même, elle tentait d’entendre,
dans le bruit des sabots, quelque révélation secrète.
Dans ces ténèbres, il y avait comme un maigre filet
de lune filtrant du toit obscur : si le capitaine Fu avait vraiment
disparu du territoire de la compagnie 13, sa disparition ne pouvait
être accidentelle; c’est ce que Yangyang comprit soudain.

Quand il fit jour, Yangyang entendit la porte
de l’écurie s’ouvrir, et des bruits de pas s’approcher
de la cloison de sa cellule. Par les fissures de la paroi de planches
derrière elle, lui parvint la respiration haletante de Ma
Rong. Alors qu’il fumait, appuyé contre la cloison,
il découvrit, en suivant des yeux la fumée de sa cigarette,
une fente par laquelle les volutes disparaissaient. Il s’accroupit,
et, regardant par le trou, il vit l’oeil de Yangyang. Il l’appela
et sentit alors son haleine chaude. Il lui parla par le trou, il
était venu lui tenir compagnie, elle n’avait pas à
avoir peur. Elle lui répondit que ce n’était
pas elle qui avait fait ça, est-ce qu’il la croyait?
Bien sûr que oui, ce n’était pas elle qui l’avait
fait. Pour elle, ce n’était pas lui qui avait pu faire
ça non plus. Il lui dit que désormais presque tous
les jeunes instruits de la compagnie étaient suspects, qu’ils
vivaient tous dans l’angoisse, que chacun se sentait en danger,
que le groupe de travail n’avait jamais tenu compte des informations
fournies par les jeunes instruits, qu’il protégeait
de toutes ses forces le capitaine, qu’il considérait
que tous ceux qui avaient été persécutés
par lui avaient pu se venger, et que par exemple des gens comme
lui, avec une mauvaise origine de classe, auraient très bien
pu se venger; vengeance de classe, en somme.

Par la suite, lorsque Ma Rong ressassa ses
souvenirs, il se rappela que cette conversation avec Yangyang avait
été la dernière. Souvent, il tenta de se souvenir
de davantage de choses de cette ultime conversation mais sa mémoire
était encombrée par la puissante odeur de crottin
des chevaux dans l’écurie. Ce qu’il se rappelait
seulement, c’était que Yangyang lui avait dit plusieurs
fois que, si elle avait blessé le capitaine au bras avec
un couteau à fruit, c’était sa faute à
lui, il l’avait bien cherché, mais qu’enfin elle
ne l’avait pas tué.

Ensuite, elle lui dit soudain, catégorique,
qu’elle savait qui avait fait ça. Ma Rong frissonna.
Comment! Elle savait! C’était qui? Qui avait fait ça?
Elle ne pouvait le dire, elle ne le dirait jamais. Est-ce qu’elle
tairait ça jusqu’à la mort? Oui, jusqu’à
la mort elle le tairait! Ma Rong n’insista pas; ainsi, personne
ne saurait jamais qui avait fait ça. Il resta silencieux.
Par le trou dans la paroi lui parvenait un léger bruissement,
il supposa qu’elle était en train d’écraser
dans sa main un brin d’herbe sèche.

Au bout d’un moment qui lui parut très
long, elle lui demanda à voix basse où était
Niu Ben, pourquoi il n’était pas venu? Il ne répondit
pas. La veille au soir, il lui avait semblé entendre des
bruits de pas sous la fenêtre, quelqu’un marchait autour
de l’écurie… Niu Ben, Niu Ben.

Cette dernière conversation avec Yangyang
se termina sur ces deux mots, Niu-Ben. La porte de l’appentis
s’ouvrit alors, de nouveaux suspects furent enfermés
dans ce cachot provisoire, et, les deux jours suivants, Ma Rong
et Yangyang n’eurent plus l’occasion de se parler.

Niu Ben! Niu Ben? Niu Ben… Tout au long des
vingt longues années qui suivirent, Ma Rong repassa dans
sa mémoire, remâcha, répéta ces deux
mots sur lesquels leur conversation s’était achevée,
sans pouvoir affirmer si, derrière eux, il y avait un point
d’interrogation, un point d’exclamation ou bien un point
final. Cette ponctuation était essentielle pour comprendre
la disparition de Yangyang après la mort de Niu Ben. Mais
l’intonation s’était perdue dans l’air, le
temps avait peu à peu estompé ce signe déjà
indistinct, et jamais Ma Rong n’avait pu le retrouver.

Vint une pluie fine, et les oies sauvages s’envolèrent
par bandes. Après leur départ, le désert, vaste
et dénudé, parut, plus encore, désolé
et infini. Il n’y avait plus que le ciel et la plaine, qu’un
seul regard pouvait embrasser.

Le toit de tuiles rouges de la caserne de la
compagnie se détachait très distinctement sous le
bleu du ciel et le blanc des nuages, et, sur la plaine enneigée,
cette éminence était pareille à un sein nu,
offert, révélé.

Sur l’aire déserte, devant la caserne,
il y avait un puits solitaire, deux rangées de peupliers
dénudés, trois tracteurs à l’abandon,
quatre charrettes vides, c’était là toute la
compagnie 13.

On regardait passivement le soleil se lever
à l’est et se coucher à l’ouest. C’était
pareil pour la lune. Même si on ne voulait pas les voir, on
ne le pouvait pas, ils étaient là, dévoilés,
sans abri, et ils accrochaient inéluctablement le regard.

Dans ce coin de terre d’une simplicité
proche de la pureté, quel mystère pouvait bien se
dissimuler? Qui pouvait croire qu’un homme imposant —
de deux mètres, presque un géant! — eût
pu disparaître en un lieu où même un moineau
n’eût pas trouvé un endroit où se cacher?

Pendant un long mois, tout le courrier que
reçurent les jeunes instruits fut bloqué par l’équipe
de travail, les lettres furent une à une décachetées
et soigneusement lues; toutes les demandes qu’ils firent pour
aller rendre visite à leur famille furent refusées
: il fallait attendre que l’on sût où avait disparu
le capitaine avant de pouvoir formuler une nouvelle requête;
chacun leur tour, les jeunes instruits furent appelés au
commandement pour raconter ce qu’ils savaient : ils racontaient
le jour, ils continuaient le soir, ils racontaient du crépuscule
jusqu’à minuit, ils continuaient de minuit jusqu’à
l’aurore. Soumis à un tel régime, confrontés
à ces bombardements de questions, tous ceux de la compagnie
13 avaient le teint livide, les yeux cernés et baîllaient
même au cours des repas. Un “vieux” lycéen,
enfermé dans la même pièce que Ma Rong, lui
dit que, tout ça, c’était quand même un
petit peu moins pire que les séances où l’on
arrachait les aveux, pendant la Révolution culturelle, que
ce n’était pas carrément de la torture, et que
tous se sentaient capables d’être aussi héroïques
que Li Yuhe (4).

Comme il fallait s’y attendre, ces interrogatoires
restèrent sans résultat; les jeunes instruits étaient
témoins les uns des autres et avaient, pour chacune de leurs
actions, quels qu’en eussent été le lieu et l’heure,
des alibis solides. Même si le capitaine avait vraiment été
éliminé par quelqu’un, on ne pouvait pour autant
choisir arbitrairement un bouc-émissaire! Tout le monde discutait,
émettait une opinion, de toutes façons, le capitaine
n’était plus là et le diable seul savait s’il
reviendrait ou non. Puisqu’il était absent, est-ce qu’il
ne vaudrait pas mieux oser dire la vérité? Au début,
c’était en plaisantant qu’ils avaient lancé
quelques indices, les pots-de-vin versés et reçus
par le capitaine, les tortures qu’il avait infligées
aux jeunes instruits, mais maintenant, il fallait être sérieux
et toutes ces choses, tout ça, c’était à
l’origine de sa disparition, ils pouvaient le garantir au président
Mao, et si on suivait cette piste, ça, c’était
sûr, si l’enquête continuait à partir de
là, eh bien, ça mettrait l’équipe de travail
dans une sale passe, elle ne pourrait pas en sortir, ça ne
serait pas beau à voir et ça se terminerait par une
séance de dénonciation du capitaine.

Les opinions étaient de plus en plus
disparates, incohérentes, ça allait dans tous les
sens, ça n’avait plus ni queue ni tête, c’était
sans preuve ni pièce à conviction. Il ne restait donc
que ce bout de terre silencieuse, obstinément muette. Pourrait-il
se trouver quelqu’un pour lui délier les lèvres,
la faire parler?

Le capitaine avait bel et bien disparu. Et
cette disparition devint un souffle de vent, une volute de fumée,
un grain de poussière, une goutte d’eau. Le capitaine
s’était évanoui, sans bruit, sans trace.

Dans l’appentis attenant à la pièce
où se trouvait Ma Rong, Yangyang ne desserrait pas les dents,
elle refusait catégoriquement de fournir le moindre détail
sur les choses intolérables qui s’étaient passées
ce soir-là entre le capitaine et elle-même. Le second
soir, tous ceux qui étaient dans la pièce avec Ma
Rong entendirent très distinctement, provenant du trou dans
la cloison, l’interrogatoire que subissait Yangyang.

– “Tu reconnais avoir blessé le
capitaine, oui ou non?

– …

– Maintenant, de tous les jeunes instruits
de la compagnie 13, tu es le suspect le plus important, le plus
directement lié à l’affaire de la disparition
du capitaine. Que tu parles ou non, tout ça, c’est ton
affaire. Ça fait bien longtemps qu’on a entre les mains
des preuves contre toi, beaucoup de preuves qui confirment que tu
avais des mobiles puissants et la volonté d’attenter
à la vie du capitaine. Aujourd’hui, une fois encore,
on te propose la mesure politique suivante : la clémence
si tu avoues, la sévérité si tu te tais! Si
tu continues à te braquer et à t’opposer, on
n’arrivera à rien.

– …

– Si tu reconnais que tu as été
cruelle envers le camarade Fu, l’Organisation (5) peut faire
entrer en ligne de compte ton origine de classe et ton comportement
passé et faire preuve d’indulgence à ton égard.
On peut dire aussi que le camarade Fu Yongjie t’a brutalisée,
ce qui est vraiment une faute de sa part, et que toi, sous l’empire
de la colère, tu l’as blessé, accidentellement…

– …

– Si tu continues à résister
comme ça, nous allons finir par t’envoyer vite fait
au régiment! Là-bas, ils sauront régler ton
cas! Les commandants du régiment et de l’armée,
ils ne vont pas accepter qu’on laisse encore longtemps traîner
les choses…”

A ce moment, Ma Rong entendit un bruit, comme
celui qu’aurait fait quelqu’un sautillant derrière
la fenêtre. C’était qui? Il fallait aller voir!
Il y avait eu comme une ombre qui avait tout de suite disparu, rapportèrent,
découragés, ceux qui étaient allés voir.

A partir de ce jour, les interrogatoires de
Yangyang eurent lieu dans le bureau de la compagnie. Chaque fois
qu’elle en revenait, Ma Rong, qui écoutait attentivement
les signes de vie provenant de l’appentis, l’entendait
sangloter longtemps, à petit bruit. Et alors, sans se soucier
des autres, il lui criait, par le trou dans la cloison, qu’elle
devait absolument tenir bon, que ce n’était pas elle
qui l’avait fait, qu’elle n’avait pas à avouer
un crime qu’elle n’avait pas commis!

Yangyang ne répondait pas. Et puis,
un jour, on cessa d’entendre du bruit, la pièce était
silencieuse, comme si Yangyang était morte. Celui qui lui
apportait à manger raconta qu’elle ne touchait plus
à la nourriture depuis plusieurs repas. Il raconta aussi
que les supérieurs étaient pressés et que Yangyang
allait vraiment être envoyée sous escorte au régiment.
Apprenant cela, Ma Rong jura en lui-même: Merde à toi,
Niu Ben! Et maintenant, qu’est-ce que tu es parti faire? Il
vaudrait peut-être mieux que tu te dépêches de
trouver une solution pour faire sortir Yangyang de là, et
vite!

Quelques jours plus tard, un jeune homme imberbe
au visage enfantin, un quelconque membre du groupe de travail, vint
libérer Ma Rong avant qu’il ait purgé sa peine.
Ma Rong se souvint que, juste avant de quitter sa geôle, il
était allé jeter un coup d’oeil par le trou dans
la cloison, il voulait dire à Yangyang qu’il allait
sortir, qu’elle l’attende, qu’il viendrait la sauver.
Mais il n’avait rien pu voir; dedans, il faisait noir comme
dans un four. Au moment où il sortait de l’écurie
pestilentielle, marchant fièrement, la tête haute,
le torse bombé, il entendit, provenant du dortoir de la compagnie,
des sanglots et des rires à faire froid dans le dos. Il interrogea
son voisin: ces bruits, c’était ceux d’une jeune
instruite du peloton 2 qui avait eu une liaison avec le capitaine,
ça faisait des jours qu’elle riait et pleurait comme
ça, qu’elle parlait à tort et à travers,
elle était fêlée! Au rythme où allaient
les choses, tous ceux de la compagnie 13 risquaient bien, eux aussi,
de devenir fous, lui avait rétorqué Ma Rong.

Tout à la joie de sa liberté
retrouvée, extrêmement excité et tout aussi
épuisé, Ma Rong, avait négligé la réponse
que lui avait faite le membre du groupe de travail. C’est seulement
après la mort de Niu Ben, se rappelant, dans l’isoloir
de ses nuits blanches, les paroles prononcées, à dessein
ou par mégarde, par le jeune homme, qu’il eut l’impression
que la foudre lui tombait dessus, et il en trépigna de rage
impuissante; mais il était trop tard pour les regrets.

… Non, ils ne risquaient pas de devenir fous,
l’affaire était bouclée. On avait le suspect
principal, celui sur qui portaient tous les soupçons, mais
s’il y avait une chose sûre, c’était que
le camarade Fu Yongjie était mort à son poste, qu’il
avait été victime d’une agression… Le chef
l’avait décidé, on allait proclamer qu’il
était mort en héros, qu’il s’était
glorieusement sacrifié…

Sacrifié? Qui s’était sacrifié?

Alors de Fu Yongjie, on pouvait dire qu’il
s’agissait d’un sacrifice! On doit toujours répondre
aux enquêtes venues des échelons supérieurs….

N’importe quoi! Sacrifice de merde! Sacré
fils de merde! marmonna Ma Rong, qui s’en alla, jurant comme
un charretier.

Ce soir-là, lorsqu’il retourna
à son dortoir, il vit Niu Ben, debout devant la porte, et,
de très loin, il sentit son haleine lourde d’alcool.
Niu Ben lui fourra une bouteille pleine entre les mains et lui enjoignit
de boire. Cette nuit-là, Ma Rong dormit très longtemps.
L’alcool et la chaleur du kang le plongèrent
dans un lourd sommeil dont il n’émergea que le lendemain
midi. A son réveil, il prit subitement conscience de l’erreur
grossière qu’il avait commise, dans la plénitude
de son sommeil vorace: il n’avait pas su prévoir le
rôle que Niu Ben avait confié à la bouteille
d’alcool. Et c’est à partir de là que se
mit en marche le plus terrible des dénouements. Lorsque Ma
Rong s’en aperçut, tous les brillants exploits que lui
et Niu Ben avaient accomplis s’étaient désespérément
et inéluctablement séparés en deux moitiés.
Pour ce qui était des siens propres, ils disparurent au moment
même où le capitaine refaisait “une apparition
publique”.

Dans son sommeil, Ma Rong avait senti une main
le secouer avec énergie jusqu’à ce qu’il
se réveillât, et une voix lui avait chuchoté
à l’oreille : “Plus tard , épouse-la à
ma place, je t’en conjure!” Il avait reconnu la voix de
Niu Ben et s’était brusquement assis. Il avait alors
vu une silhouette filer vers la porte et aussitôt disparaître.
Il avait vite sauté sur ses pieds et s’était
hâté de la suivre mais il avait trébuché
sur le seuil de la porte. Niu Ben courait comme un lièvre,
et, très vite, avait disparu en direction du réfectoire.

Ma Rong leva la tête et vit dans le ciel
rutiler un grand soleil, il était juste midi. Quelqu’un
martelait le tronçon de rail suspendu devant la porte du
réfectoire et spécialement réservé à
l’usage de l’appel au repas; ce son métallique
se propageait très loin.

Des champs revenaient les moissonneurs, qui
affluaient, en file, vers la cantine.

Du bureau de la compagnie sortaient les membres
du groupe de travail, leur gamelle de fer blanc à la main.

Niu Ben courait avec toute l’énergie
du désespoir, bravant le vent, bravant ces hommes. Il les
dépassa tous et soudain se retourna. Et il s’arrêta,
juste face aux membres du groupe de travail.

Ma Rong l’entendit haleter bruyamment.

“Alors, vous l’avez retrouvé
ou pas, le capitaine? demanda-t-il en riant.

– C’est l’affaire de l’Organisation.

– On raconte que vous voulez faire de lui un
martyr et publier ça dans le journal?

– Ça ne te regarde pas!

– Bon, et est-ce que vous voudriez savoir où
se trouve finalement le capitaine?

– N’importe quoi!

– Faut pas pousser les gens à bout,
je vais vous dire la vérité, pas la peine de vérifier,
ça serait perdre du temps pour rien, le capitaine, ça
fait deux mois que je l’ai enterré!

– …

– Je dis pas ça pour vous faire peur,
il est vraiment enterré.

– …

– Vous voulez peut-être savoir où
c’est? Alors il faut d’abord que vous libériez
Yangyang! C’est la condition!

– …

– Ma patience a des limites! Vous la libérez
ou pas?”

Un silence de mort régnait alentour.
Le son d’une cloche qui tintait doucement fut étouffé
par la respiration lourde des hommes présents; des gouttes
de sueur perlaient au front de Niu Ben.

Une voix dit alors: “Qu’on aille
prévenir Yangyang! A partir de maintenant, qu’elle aille
seule chercher ses repas.”

Niu Ben se baissa pour nouer ses lacets de
chaussures. Au moment où il vit la silhouette de Yangyang
sortir de l’écurie, il cria à la ronde: “Allez
chercher des bêches et suivez-moi!”

Le petit sentier qui menait à la route
dessinait négligemment un coude à travers des taillis
d’arbrisseaux. Ceux qui marchaient devant empruntèrent
ce tournant, et les branches entremêlées des buissons
se refermèrent très vite sur eux, les rendant invisibles
à ceux qui suivaient, à deux ou trois minutes derrière.
Contigu à cette forêt, passait un canal abandonné,
qui se prolongeait, vers l’est, par une vaste dépression
herbeuse, que les eaux recouvraient lors de la saison des pluies,
et où l’herbe poussait, épaisse, exubérante.
Quelques années plus tôt, on avait décidé
de défricher ces bas-fonds, on avait commencé à
les retourner, mais étaient venues les inondations d’automne,
le tracteur s’était renversé, et on avait renoncé
à continuer. Par la suite, on avait fait de cet espace une
pâture pour les équipes familiales et on y avait mené
quelques vaches, des moutons. Mais, une année, les moutons
avaient attrapé une étrange maladie, la gonfle, et
on s’était alors aperçu que, dans ce pâturage,
poussaient des herbes vénéneuses difficilement visibles
par les hommes. Comme il n’y avait aucune solution pour les
déraciner et qu’on ne pouvait plus faire paître
les bêtes, cette vaste plaine marécageuse, devenue
inutile, fut rendue à la friche. Et, habituellement, on n’y
rencontrait aucun signe de vie humaine, sauf, parfois, quelque paysan,
qui traversait la grand’route, au loin.

Vingt années plus tard, Ma Rong n’arrivait
toujours pas à s’expliquer pourquoi, cette année-là,
l’événement s’était produit en cet
endroit : était-ce parce qu’ il y avait d’abord
eu cet homme, le capitaine, que lui et Niu Ben avaient découvert
cette friche; ou était-ce parce qu’ils avaient d’abord
découvert cette friche qu’ils avaient imaginé
offrir un tel dénouement au capitaine?

Niu Ben allait en tête, à grands
pas, les mains vides se balançant de chaque côté
de son corps, comme un cavalier battant de ses paumes les flancs
de son cheval. Le chef de l’équipe de travail et l’instructeur
politique marchaient sur ses talons, l’un à sa gauche,
l’autre à sa droite.

Le fer des bêches étincelait devant
Ma Rong, éclat froid, glacé : cela ressemblait aux
armes antiques. Il cligna légèrement des yeux. Il
se sentait le corps faible, vidé de toute force, comme une
feuille de roseau emportée par le courant. Il ne pouvait
plus retenir Niu Ben. L’ultime phrase que lui avait dite ce
dernier avait scellé l’irrémédiable, tout
était maintenant irréversible.

Niu Ben disparut derrière des arbustes
buissonnants, réapparut. Il traversa le canal abandonné,
courut vers l’étendue herbeuse : C’était
cette prairie même… La terre désolée rejoignait
le ciel à l’horizon, des brins d’herbe jaunie dressaient
un à un leur tête hors de la fine couche de neige,
comme de petits clous sur une immense planche. Sous le doux soleil
de midi, la prairie s’amollissait et, dans la terre et la neige
mêlées, les pas s’imprimaient, les semelles des
chaussures se chargeaient d’une gangue de boue, s’alourdissaient
comme si elles eussent été coulées dans du
plomb.

Terre, rien que terre, soleil, rien que soleil.

De la terre où chaque centimètre
carré était pareil à l’autre, de l’herbe
dont chaque brin ressemblait à l’autre. Nul signe, nulle
marque, pas la moindre trace. Personne ne pouvait découvrir
le lieu, personne ne pouvait trouver l’endroit. Si, ce jour-là,
Niu Ben n’avait rien dit, le capitaine aurait disparu pour
l’éternité, introuvable à jamais. Mais,
au dernier moment, Niu Ben avait révélé le
lieu.

Il s’arrêta près d’une
tige isolée d’armoise, au beau milieu de la prairie.
C’était là, ils n’avaient qu’à
creuser! Les hommes s’approchèrent et commencèrent
à creuser. Bruits saccadés et heurtés des bêches.
Quelques jeunes instruites se retirèrent loin, en un groupe
fermé. Le ciel brusquement s’obscurcit, le soleil s’estompait
en une lumière froide et blême. L’immensité
de terre et de neige vira au lie-de-vin.

Inconsciemment, Ma Rong enfonça profond
sa bêche dans la terre, ses mains étreignaient fermement
le manche que son menton touchait presque; il creusa quelques coups,
le corps épousant la bêche, et s’arrêta.
Le temps semblait s’être figé. Plus de temps.
Après que la vie s’est arrêtée, quelle
signification le temps peut-il encore avoir?

Neige noire, terre blanche, herbe rouge sang,
ciel vert-de-gris.

Niu Ben se tenait immobile. A aucun moment
il ne s’était retourné. Même au dernier
instant, il n’avait pas eu un regard pour Ma Rong.

On ouvrait dans la terre un trou noir, fosse
qui peu à peu s’agrandissait, comme l’entrée
des enfers. Et ce que ce sol visqueux, compact, impur, révéla
en premier, ce fut du rouge vif… Un insigne rouge de casquette…
Puis, deux écussons rouges. Ma Rong écarquilla les
yeux. Et, en cet instant, il ressentit une joie secrète :
il n’aurait jamais imaginé que le cadavre du capitaine,
étant devenu quelque chose de répugnant, de difficilement
identifiable, ces trois objets rouges suffiraient à prouver
son statut et, à eux seuls, à ressusciter le disparu.

Et ce corps en décomposition échoua
sur le sol, sans un bruit. Les jeunes instruites se détournèrent.
Certains hommes s’éloignèrent en courant, pour
aller vomir à grandes gerbes.

Ensuite, Ma Rong entendit la voix de Niu Ben.
C’était comme une voix venue d’ailleurs, d’outre-ciel,
une voix dansante, papillonnante, pas une voix humaine, plutôt
une voix divine, comme peut-être seuls les dieux en ont. Non,
plutôt la voix avec laquelle, autrefois, il y a très
longtemps, dans la haute antiquité, les hommes proclamaient
leurs lois. Niu Ben avait dit un jour que seul l’homme a le
droit d’élaborer ses propres lois; peut-être voulait-il,
en ce lieu, simplement rappeler ce principe oublié. Et telles
furent ses paroles :

“Si je ne dis rien, je ne pourrai plus
respirer! Tout ça, ça me tient trop à coeur!
Laisser ainsi disparaître le capitaine, sans rime ni raison
avouées, c’est lui faire trop d’honneur, le laisser
s’en tirer à bon compte! Lui, Niu Ben, il préférait
être un criminel plutôt que laisser le capitaine devenir
une victime, un martyr!”

Les herbes sèches étaient au
garde à vous, le silence régnait.

“Niu Ben, tu… tu es trop… trop cruel…
, pire que les envahisseurs japonais, pire que ces fumiers de propriétaires
fonciers! (6)”, bégaya l’instructeur, qui ne continua
pas sa phrase.

“T’as fait ça tout seul?”
demanda, encore assommé, le chef de l’équipe
de travail.

“Est-ce que c’est encore la peine
de me demander ça? Je l’ai fait, et ça n’a
pas été une partie de plaisir!”

Ma Rong sentit tout son sang affluer sous son
crâne. Il dressa le cou et fut sur le point de crier : “Il
y avait aussi moi, c’est avec moi qu’il a fait ça!”
Mais ce fut comme si sa langue refusait d’obéir. Il
avala sa salive et ses mâchoires se serrèrent comme
les vannes rouillées d’une écluse.

Niu Ben sortit de la poche de sa vareuse une
feuille de papier qu’il jeta aux pieds de l’instructeur
politique avant de prononcer cette dernière phrase : “Lisez-la
bien, c’est la confession du capitaine, signée par lui;
dessus, c’est aussi écrit pourquoi j’ai fait ça,
assez d’interrogatoires comme ça!”

Sur cette terre désolée, excepté
le mugissement du vent et le chant lointain d’un oiseau, c’était
le silence depuis la nuit des temps. Et la voix de Niu Ben demeura
dans la désolation de ce lieu des années encore, bien
après le départ des jeunes instruits.

Lorsqu’il eut fini de parler, il fit demi-tour
et prit la direction de la route qui menait au régiment.
Ombre noire se fondant peu à peu dans le ciel de sang rouge.
Du plus loin des souvenirs de Ma Rong, la dernière image
de Niu Ben, ce serait comme un arbre oscillant sur la terre désolée.
Un arbre unique dans l’immensité de la terre et du ciel.

Lorsque Ma Rong tourna la tête, il vit
le visage décomposé de Yangyang. Les lèvres
de la jeune fille remuèrent mais il n’y eut qu’elle-même
pour entendre le son qui en sortit. Elle avait sans aucun doute
dit quelque chose, et ça ressemblait à quatre syllabes.
Ma Rong, alors, n’avait pas pu les entendre distinctement,
en fait, il n’avait fait que les deviner et, par la suite,
il n’avait jamais plus eu l’occasion de questionner Yangyang.

(fin de la première partie)

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