Lu Xun, Cris, édition de Sebastian Veg

Lu Xun, Cris, édition de Sebastian Veg, Paris, Rue d’Ulm, “versions françaises,” 2010, 304 pp.

Sebastian Veg poursuit son travail de traduction de l’œuvre de fiction du grand auteur chinois moderne Lu Xun (1881-1936), que la postérité a longtemps voulu considérer comme l’incarnation de l’esprit iconoclaste du 4-Mai, ou comme précurseur de la révolution communiste. Il nous livre une nouvelle traduction française1 du premier recueil de nouvelles de l’écrivain, Cris (Nahan, 1923)2, l’un des plus importants de la Nouvelle littérature chinoise, en particulier par l’influence qu’il a exercée sur cette dernière.

Le recueil reprend des nouvelles publiées initialement dans différentes revues entre 1918 et 1922, « encadrant » le Mouvement du 4-Mai et de la Nouvelle culture (env. 1915-1925). Les deux nouvelles « Le Journal d’un fou » (Kuangren riji, 1918) et « L’édifiante histoire d’a-Q » (AQ zhengzhuan, 1921-22)3, célèbres dès leur première parution, ont souvent passé, trop simplement, pour programmatiques des idées « modernes ». D’une certaine façon, la parution en 1923 de Cris survient vers la fin de la période du 4-Mai, et montre un Lu Xun, qui, réunissant ses nouvelles passées, réfléchit sur son travail d’écrivain en même temps que sur la Nouvelle culture et la jeune république. L’approche de Sebastian Veg, telle qu’il la définit, vise précisément cette dimension réflexive de l’écrivain sur le 4-Mai iconoclaste.

Cette édition se compose de trois parties. Tout d’abord, la traduction du recueil proprement dit, soit la « Préface » de Lu Xun, rédigée à l’occasion de la parution du recueil, suivie des nouvelles qui le composent (164 p.). Vient ensuite l’apparat critique. D’abondantes notes (19 p.) permettent à tout lecteur de lire les nouvelles, et de comprendre l’essentiel des allusions et références ; elles donnent par exemple de très utiles présentations synthétiques d’intellectuels ou acteurs chinois importants de la période moderne. L’index permet de retrouver ces nombreuses références. Ces notes seraient déjà assez riches pour satisfaire le lecteur ; le traducteur a aussi rédigé pour chacun des textes du recueil une notice (57 p.), donnant à chaque fois une lecture riche et stimulante du texte, et une recontextualisation, qui aide à le replacer dans l’histoire des idées, ainsi que dans l’actualité sociopolitique d’alors. Notes et notices tiennent compte également de l’avancée de la critique récente sur Lu Xun, à laquelle elles font un grand nombre de renvois.

L’édition se clôt sur un article inédit, « Sortir du règne de la critique » (37 p.), dans lequel Sebastian Veg donne du recueil une lecture globale, qui « s’attach[e] […] à la réflexion critique que développe Lu Xun dans Cris sur les catégories de modernité, de démocratie, et sur la position que peut adopter la littérature dans un tel contexte » (p. 260). Il interroge les textes en fonction de ce qu’ils peuvent dire du regard porté par Lu Xun sur l’héritage de la Révolution de 1911, ainsi que sur les revendications et discours politiques du 4-Mai. La démarche est originale et amène à aborder sous un jour nouveau les nouvelles de l’écrivain.

Dans sa « Note sur l’édition », Sebastian Veg pose d’emblée « l’hypothèse » d’un « nouveau tournant dans la réception de Lu Xun » (p. 10), et donc l’actualité de celui-ci, en référence polémique à ce qu’il désigne comme une nouvelle récupération nationaliste dans la Chine officielle d’aujourd’hui. Il propose explicitement la lecture de Lu Xun pour répliquer à cette « dérive », et cela, en opposant au « « centre » et à la nation » la « « terre natale » et l’idée de localité », auxquelles il donne une place de choix dans son interprétation de Lu Xun (p. 10-11).

Cette thèse apparaît ainsi par exemple très fortement dans le commentaire donné à la nouvelle « Terre natale » (Guxiang, 1921). Dans celle-ci le narrateur rapporte son bref retour dans le monde rural de son enfance, à l’occasion de la vente de la maison familiale. La différence entre la campagne que le narrateur retrouve, et les souvenirs colorés de son enfance, ainsi que la division qu’il découvre entre lui et un ancien camarade de jeu, font naître en lui « frisson » (p. 84) et sentiment « mélancoliqu[e] » (p. 86), sensations caractéristiques par ailleurs de la littérature du 4-Mai. La nouvelle s’achève ensuite sur la célèbre formule suivante, exprimant l’attitude ambiguë et paradoxale de Lu Xun envers son monde :

L’espoir, en réalité, on ne peut dire qu’il existe, ni qu’il n’existe pas. Exactement comme un chemin à travers champ ; en fait, il n’y a pas de chemin, c’est juste que, quand beaucoup de gens passent par le champ, ça devient un chemin (p. 88).

C’est à ce propos que Sebastian Veg conclut sa notice sur ces mots :

L’image du chemin dessine aussi la possibilité d’une autre modernité, moins oublieuse du passé rural dans lequel elle apparaît, et des utopies agraires de l’enfance dont la nostalgie continue à hanter l’écrivain. En ce sens, cette nouvelle signifie […] l’adieu de Lu Xun à la conception iconoclaste de la modernité associée au 4-Mai (p. 233).

Ce choix de lecture, provocant à sa manière, décline sous l’angle innovant de la question du « rural » et du « moderne »4, le thème du rapport complexe de Lu Xun au passé, à ses souvenirs ou à la tradition chinoise (ses « ténèbres » et ses « fantômes »), à laquelle il est par ailleurs irréductiblement lié.

Mentionnons à ce point ce que Sebastian Veg dit avec à propos du « réalisme » de Lu Xun. Il propose de voir à l’œuvre un narrateur « appar[aissant] […] comme un personnage empirique » (p. 286), tout autant pris que ses protagonistes dans des événements qu’ils ne comprennent pas, tel a-Q dans son « édifiante histoire », et tout autant incapable qu’eux d’en construire une vision extérieure systématique5. Les nouvelles de Lu Xun proposent en effet un « continuum entre souvenirs personnels et fiction » (p. 269), qui interdit au narrateur de s’extraire de la complexité du réel, celui de son propre passé et de la société chinoise. Le narrateur exprime ainsi sa perplexité sur l’utilité de son rôle et l’action possible de la littérature. En un sens, Lu Xun a assimilé la dimension introspective de la littérature du 4-Mai, pour la retourner de façon critique également vers les idées du 4-Mai. Le rapport de Lu Xun au politique s’inscrit ainsi dans une perspective personnelle plus large, ce dont Sebastian Veg rend un compte éclairant.

Cette édition de Cris, par la lecture qui la sous-tend, renouvelle la lecture « politique » de Lu Xun en tout bien tout honneur. En proposant la réflexion de Lu Xun en ses nouvelles sur une autre « modernité » souhaitée, Sebastian Veg appelle à réenvisager l’histoire des idées du 4-Mai selon la perspective lucide et néanmoins humaine de Lu Xun. Au-delà, il propose une réflexion sur les rapports de la littérature, de la politique et de la modernité.

Cette présentation est amplement servie par une traduction qui rend avec fidélité et imagination la variété stylistique de Lu Xun, en sachant alterner tour familier (voir p. 105, « il semblait se rendre compte que c’était râpé »), lapidarité (voir p. 22 « J’ai compris que leur parole était du poison, leurs rires des couteaux »), ou encore évocation lyrique (voir « L’opéra de village », p. 171-2, 174-175, passages trop longs pour être cités ici), trouvant à chaque fois le ton juste.

Cette nouvelle édition de Cris, par sa perspective de lecture et sa traduction vivante, va contribuer à n’en pas douter au « tournant » dans la réception de Lu Xun, que Sebastian Veg appelle de ses vœux, et à faire connaître toujours plus cet auteur hors du champ de la sinologie, comme il le mérite.

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