Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai

Pendant la dernière décennie, les anciens
dirigeants de Shanghai, tels Jiang Zemin et Zhu Rongji, ont
tenu le haut du pavé à Pékin où
ils incarnaient la politique d’ouverture et d’«
économie de marché aux caractéristiques
chinoises », avant de passer la main à la «
quatrième génération » lors du
XVIe congrès du Parti (novembre 2002). La même
période a vu la cité de Shanghai se métamophoser.
Mais a-t-elle vraiment retrouvé son dynamisme d’antan
? Le livre de Marie-Claire Bergère vient à point
nommé éclairer le débat, en le situant
dans une perspective historique.


Cette histoire de Shanghai couvre une longue période
de plus de cent cinquante ans, de la naissance de la ville
comme port ouvert en 1842 à sa transformation en métropole
sino-étrangère, puis de son repli sous Mao à
son redéploiement actuel. L’auteur décrit
et analyse ce parcours, aux niveaux politique, économique,
social et culturel, en s’appuyant sur une quantité
considérable d’archives, de témoignages
et de travaux, dont beaucoup sont d’ailleurs les siens.
Les témoignages de contemporains chinois ou étrangers
y abondent. Un grand nombre de cartes, plans, photos et dessins
vient illustrer le texte. Ouvrage de synthèse, ce livre
aborde la question fondamentale du rôle de Shanghai
dans la modernité chinoise, du passé à
l’aube du XXIe siècle.


Une histoire moderne de Shanghai ne saurait faire abstraction
des relations complexes que la ville a noué avec les
concessions étrangères. Celles-ci destinées
initialement à être de simples zones de résidence,
se sont transformées, lors de la rébellion des
Taiping (1850-1860) et à l’initiative des résidents
et des consuls étrangers, en véritables colonies
soustraites à la souveraineté chinoise. Des
autorités autonomes — en particulier, le Shanghai
Municipal Council de la concession internationale —
imposent et administrent une population majoritairement chinoise
(98% du total dès 1910). La concession française
s’organise, elle, sous la tutelle d’un consul
général, en s’accordant les mêmes
prérogatives. Toutes deux édifient un environnement
moderne, au sens matériel et juridique du terme, et
favorisent une économie de libre-échange.


Le centre économique de Shanghai se déplace
ainsi de la vieille cité chinoise à la concession
internationale, en particulier dans les quartiers contigus
au Bund. Vitrines de la culture occidentale, les concessions
influencent les mentalités et inspirent les innovations
individuelles et collectives des Chinois : création
d’entreprises publiques et privées, ouverture
de nouvelles écoles, apparition d’une presse
destinée au grand public, création d’une
Chambre de commerce et d’un Conseil de la cité
chinoise (à l’instar du Shanghai Municipal Council),
aménagement des quartiers chinois, installation d’équipements
modernes et de ser- vices publics… Moderniser le pays
et relever le défi occidental devient rapidement le
rêve des Shanghaïens.


L’économie d’abord dominée par
le trafic de l’opium, s’oriente au tournant du
XXe siècle vers le commerce extérieur en général,
la finance, la spéculation immobilière, puis
l’industrie. Pour Marie-Claire Bergère, le capitalisme
shanghaïen résulte d’une symbiose sino-étrangère,
et non pas, comme voudrait l’accréditer l’historiographie
chinoise courante, d’une « agression économique
mise en œuvre par les gouvernements étrangers
». En fait, les capitaux d’origine chinoise et
étrangère se conjuguaient ; les guildes professionnelles
chinoises et les hong étrangers se partageaient les
circuits commerciaux intérieurs et extérieurs.
L’esprit d’entreprise et la capacité d’assimilation
des Chinois se greffaient sur la technologie et les méthodes
de gestion apportées par les Occidentaux. Une nouvelle
génération d’entrepreneurs chinois, formés
sur place ou à l’étranger, allait jouer
un rôle majeur dans le miracle industriel des années
1920. Fondé sur l’initiative privée, l’essor
du capitalisme shanghaïen se prolongea jusqu’en
1937, en dépit des empiètements bureaucratiques
et des spoliations du régime nationaliste. Il survécut
tant bien que mal sous l’occupation japonaise, avant
de sombrer dans les nationalisations communistes. Il renaît
depuis peu, mais peine à retrouver l’environnement
vivifiant de jadis.


La société shanghaïenne était
composée essentiellement de communautés d’immigrants
de l’intérieur du pays. Ceux-ci s’organisaient
en amicales selon leur origine géographique et en guildes
professionnelles au sein desquelles s’établissait
une hiérarchie fondée sur les positions financières
et matérielles des individus et du groupe. D’après
Marie-Claire Bergère, c’est cette fragmentation
sociale — mais aussi l’avance de la ville sur
le reste du pays — qui ont empêché l’avènement
d’une véritable révolution bourgeoise.
Elle souligne cependant que ces liens de solidarité
sectoriels n’ont jamais empêché les différents
groupes de s’investir dans un nationalisme combatif
et de jouer un rôle de premier plan dans les mouvements
anti-impérialistes. Chaque fois que la nation courait
un danger, Shanghai devenait le site pri- vilégié
de mobilisations spontanées dans lesquelles se mêlaient
marchands, ouvriers, lettrés et petit peuple (xiao
shimin). A l’époque nationaliste, les syndicats
n’ont cessé de mener leurs grèves et de
se battre pour les droits ouvriers, malgré le contrôle
du Guomindang et leur pénétration par les sociétés
secrètes. La bourgeoisie, désireuse d’un
Etat unifié, puissant et protecteur, jouait la carte
du compromis et de la négociation avec le régime
de Nankin, sans pour autant renoncer à ses aspirations
à la liberté et à la démocratie.


Shanghai développait par ailleurs une culture composite,
pragmatique, commerciale, cosmopolite, ouverte aux masses
: le Haipai. Les architectes faisaient cohabiter dans la ville
les constructions néo-classiques ou « Art-déco
» avec les immeubles industriels ; les bureaux, les
hôtels, les villas de luxe et les centres de loisirs
avec les lilong, habitat du petit peuple d’une cité
ceinte de bidonvilles. Ses productions exaltaient l’apparence
physique, l’image de la femme moderne, les loisirs et
la consommation. Le cinéma chinois est né à
Shanghai et la littérature s’y est inspirée
des courants occidentaux les plus variés. Malgré
ses détracteurs, le Haipai a inauguré une nouvelle
ère.


Au temps du maoïsme — période encore peu
étudiée —, Shanghai s’est en quelque
sorte desséchée. Elle est devenue la «
vache à lait » de l’économie planifiée,
un pion dans les luttes politiques et idéologiques.
Pékin, poussé par la nécessité
de réformes, ne s’est décidé que
récemment à en faire une vitrine de l’économie
chinoise, autorisant la prise d’initiatives municipales
en matière d’urbanisme, d’expansion et
d’accueil des capitaux étrangers. De nos jours,
la ville a radicalement changé de physionomie et ses
habitants se laissent gagner par le thème du bonheur
individuel et les séductions de la société
de consommation. Cette relative libéralisation, qui
semble méconnaître l’accroissement des
écarts sociaux, privilégie toujours l’emprise
de l’Etat-Parti et le monopole des sociétés
bureaucratiques. L’histoire nous dira si l’accès
de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) et l’évolution ultérieure du pays
changeront la donne, favori- seront l’arrivée
de nouveaux acteurs, et permettront à la métropole
de renouer avec sa tradition de fructueuse modernité.


Un ouvrage aussi solidement documenté, rédigé
dans un style agréable par une spécialiste aussi
éminente et passionnée de Shanghai que Marie-Claire
Bergère, trouvera facilement sa place dans la bibliothèque
du chercheur comme dans celle du grand public. –

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