Mary Ann O’Donnell, Winnie Wong, and Jonathan Bach (eds.), Learning from Shenzhen: China’s Post-Mao Experiment from Special Zone to Model City

Chicago, University of Chicago Press, 2017.

Compte-rendu par June Wang

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En intitulant leur volume Apprendre de Shenzhen, Mary Ann O’Donnell, Winnie Wong et Jonathan Bach font référence à des slogans lancés dans divers contextes politiques et économiques, à savoir le plaidoyer chinois pour « apprendre de Dazhai » pendant la Révolution culturelle et celui, américain, pour « apprendre de Las Vegas » durant l’ère post-moderne. La ville de Shenzhen, désignée comme l’une des zones économiques spéciales pionnières au début des années 1980, a été « le » laboratoire de diverses expériences qui ont « jou[é] au capitalisme avec des éléments communistes »[1]. Ce recueil livre un examen interdisciplinaire d’une frontière qui voit les logiques capitalistes mobilisées et implantées sur l’ancienne terre socialiste, produisant un paysage strié de villes et de villages riches en politiciens modèles, en industries modèles, en travailleurs modèles, en villages modèles et en événements modèles.

Les auteurs ont divisé ces 30 années d’expérimentations en trois stades, chacun d’eux correspondant à une partie de l’ouvrage : les expériences (1979-92), les exceptions (1992-2004) et les extensions (2004-aujourd’hui). La première partie traite des réformes institutionnelles lancées par Deng Xiaoping lorsqu’il a distingué idéologiquement entre la gouvernance socialiste et l’accumulation capitaliste du capital. La tactique du gouvernement par « zone » est étudiée afin de montrer son utilité pour mobiliser et normaliser, dans certaines zones délimitées, des forces du marché, des politiciens audacieux et des travailleurs considérés comme des individus responsables, et pour contrôler la vitesse et la spatialité d’une transformation qui permet des expériences politiques bénéfiques dans le contexte d’une économie de marché de plus en plus libérale. La deuxième partie suit la logique du zonage pour explorer les règles, les économies et les modalités de vie exceptionnelles instaurées dans les zones urbaines, et, plus important encore, les interactions frictionnelles entre surfaces lisses et surfaces striées. Ces interactions font référence aux villes et villages et à la « gradation du licite et de l’illicite, du formel et de l’informel, du succès et de l’échec, du rural et de l’urbain ». Les articles de cette partie examinent la technologie de gouvernance dans ses aspects matériels, tels que la cartographie et la démarcation, technologie qui a été mise en œuvre pour tracer les premières et les secondes lignes devant former une frontière contrôlable. Le territoire national est ainsi divisé et délimité de manière à imposer différentes règles sociales, politiques et économiques à un espace et à une population fragmentés. Comme le soutient Bach, les villages urbains ou les « villages dans la ville » (chengzhongcun) sont les stries les plus intrigantes ; ils mettent immédiatement des logements et une main-d’œuvre abordables au service de la création de la ville et sacrifient leurs vestiges ruraux pour coproduire la ville. La dernière partie explore l’effort de modélisation fourni pour imaginer Shenzhen en ville mondiale à travers des études de cas dans les industries créatives, la santé publique et le transport. Contrairement au premier stade, quand Shenzhen a été choisie et promue par le gouvernement central, la phase d’extension ultérieure à 2004 est ponctuée de nombreuses tentatives pour modeler la ville à l’image d’autres endroits du pays. Ces pratiques sont généralement contraintes par la faiblesse relative de la culture et de la créativité locales ou par la hiérarchie administrative de leur système d’aviation. Dans son étude de la collaboration entre l’aéroport de Hong Kong et l’aéroport de Shenzhen pour implanter des guichets d’enregistrement dispersés et un service de bus transfrontalier, Hirsch a observé que l’effort de modelage mégastructurel de Shenzhen produit beaucoup de frustrations. Mais la plupart du temps, le pragmatisme, l’improvisation et l’esprit d’entreprise donnent aux différentes expériences les allures conflictuelles propres à une « économie nationale planifiée […] à des hiérarchies géographiques rigides […] et au capitalisme mondial multipolaire qui fétichise la mobilité sans entrave par-delà les frontières nationales » (p. 13).

Ce recueil est l’un des rares exemples de recherche interdisciplinaire concrète embrassant à la fois les études régionales et les études urbaines. Les spécialistes des études régionales (en particulier ceux qui traitent de la politique dans les études sur la Chine) et des études urbaines (géographie humaine, urbanisme, sociologie urbaine et anthropologie) se lisent rarement les uns les autres. L’appel à la fécondation croisée de ces deux champs reste sans suite, même si chacun d’eux semble reconnaître la nécessité de préciser la nature de la transition chinoise, entre capitalisme et gouvernance autoritaire. La plupart des études restent confinées dans les limites de leur sagesse traditionnelle : les études régionales se préoccupent davantage de la politique, de l’État-Parti et de la gouvernance autoritaire, tandis que les études urbaines se concentrent davantage sur le capitalisme. Ce volume, et en particulier sa première partie, témoigne d’un pas important vers l’hybridation des idées et des approches de ces deux champs. Le chapitre de Mary Ann O’Donnell illustre de même, de manière convaincante, comment la mobilité personnelle au sein du système de gestion des cadres sert de marchepied sur lequel s’appuient les élites politiques pour diffuser les idées capitalistes à Shenzhen et à partir duquel le concept libéral, au sens politique et économique, a été concrètement diffusé dans une économie alors principalement dominée par l’exploitation de la terre.

Les autres traits distinctifs de ce recueil peuvent être attribués à son terrain, à savoir Shenzhen, une ville à la frontière entre l’arrière-pays chinois et le monde extérieur. La ville illustre le caractère paradoxal de toutes les frontières, comme le soutiennent Emma Xin Ma et Adrian Blackwell, fonctionnant à la fois « comme une barrière [qui] […] préserve les différences entre territoires adjacents » et « comme une machine génératrice de mouvement » (p. 124). Ainsi va la mondialisation. Les frontières sont faites pour être franchies. La mobilité des idées, des idéologies, des populations et du capital ressort de manière frappante dans tous les chapitres, de l’avant-propos d’Ezra Vogel, qui commence son voyage personnel de Hong Kong à Shenzhen en traversant le pont de Luohu, jusqu’au dernier chapitre, signé par Max Hirsh, qui retrace la mobilité transfrontalière des usagers du pont de la baie de Shenzhen, dont la structure repose sur le fond marin de Shenzhen et qui est donc régi par la loi chinoise, alors que le pont est une extension du territoire de Hong Kong et est donc régi par l’autre système, selon le concept « Un pays, deux systèmes ».

En lisant Apprendre de Shenzhen, il nous faut rester attentif aux questions de généralité et de particularité. La transition chinoise ne peut pas consister à copier Shenzhen. Le modèle de Shenzhen lui-même a connu des hauts et des bas durant l’ère post-maoïste, jouet des changements de priorités idéologiques fixées par les différentes équipes dirigeantes. Alors que la première partie de ce volume situe très justement Shenzhen dans la Chine de Deng (qui, lors de sa tournée dans le Sud de 1992, a fixé pour objectif principal d’« empêcher le gauchisme de freiner les réformes »), les deux parties suivantes ne correspondent pas strictement à la chronologie des équipes dirigeantes qui lui ont succédé. Par exemple, la période de Jiang Zemin, qui s’est réclamé de Mao en appelant « une centaine de fleurs à fleurir », se caractérise par la décentralisation du pouvoir et la multiplication des coalitions locales pour la croissance et des villes-régions ; c’était l’époque où Shenzhen était défiée par ses rivaux, comme l’illustre le pont Zhuhai-Hong Kong-Macao qui contourne délibérément Shenzhen. Il est donc difficile de savoir à quel point l’exemple de Shenzhen peut nous permettre de prédire l’avenir de la Chine.

Traduit par Thibault Le Texier.

June Wang est maître de conférences au sein du département de politique publique de la City University of Hong Kong ([email protected]).

[1] David Stark, The Sense of Dissonance: Accounts of Worth in Economic Life, Princeton, Princeton University Press, 2009.

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