Michael T. Rock et Michael A. Toman, China’s Technological Catch-Up Strategy. Industrial Development, Energy Efficiency, and CO2 Emissions

New York, Oxford, Oxford University Press, 2015, 274 p.

Compte-tenu par Jean-Paul Maréchal

Marechal

La première décennie du XXIe siècle a vu la Chine devenir la deuxième économie, le premier émetteur de dioxyde de carbone et le premier consommateur d’énergie de la planète. L’avenir du climat terrestre dépend donc pour une large part de l’évolution de l’économie chinoise.

D’où l’intérêt du livre de Michael T. Rock et Michael A. Toman qui fait le point sur l’évolution de quatre branches industrielles – l’aluminium, le ciment, le fer et l’acier et, enfin, le papier – qui ont largement contribué (au moins pour les trois premières) à la transformation du pays et comptent parmi les plus émettrices de CO2 de l’économie chinoise. En effet, si l’industrie dans son ensemble compte pour 60 % des émissions chinoises de CO2, les quatre branches citées représentent presque 60 % des émissions d’origine industrielle. China’s Technological Catch-Up Strategy vise donc à comprendre – à travers l’examen de ces quatre branches fortement consommatrices d’énergie – l’impact de l’apprentissage technologique sur l’efficience énergétique et l’intensité en CO2 de l’économie chinoise.

Ce que l’on constate d’emblée c’est l’amélioration de l’efficience énergétique de l’économie chinoise au cours des trois dernières décennies. Qu’on en juge : entre 1980 et 2010 l’intensité en CO2 de l’économie chinoise est passée de 9 à 3 kg de CO2 par dollar de PIB créé tandis que celle de l’industrie chutait de 18 à un peu plus de 3 kg.

Une telle évolution a été rendue possible par des politiques publiques volontaristes. Ainsi, dès le début des années 1980, le pouvoir instaure des critères d’efficience énergétique dans un certain nombre de secteurs industriels et inclut le respect de ces critères dans les grilles d’évaluation des cadres. La Chine inaugure en fait une politique de restructurations industrielles qui a notamment pris la forme d’un vaste programme de fusions et acquisitions désigné par le slogan « garder les grandes [firmes] et laisser les petites ». Malgré certaines difficultés de mise en œuvre, cette stratégie de modernisation a transformé en profondeur les quatre branches industrielles étudiées dans ce livre.

Et c’est ainsi qu’entre 1985 et 2010, l’intensité en CO2 de la production de ciment a diminué de 36 % (p. 69), celle de fer et d’acier de 64 % (p. 105), celle d’aluminium de 49 % (p. 145) et celle du papier de 57 % (p. 182). Les différences entre les niveaux de rejets obtenus et ceux qui auraient correspondu au scénario de référence sont considérables. Ainsi, en 2010, les cimenteries ont de cette façon évité de rejeter dans l’atmosphère 904 millions de tonnes de CO2 (p. 70), les établissements produisant du fer et de l’acier environ 2,5 milliards de tonnes (p. 106), les usines d’aluminium à peu près 175 millions de tonnes (p. 135) et l’industrie papetière environ 185 millions de tonnes (p. 179).

Ce que les auteurs écrivent à propos de la production de ciment est repris quasiment mot pour mot dans les chapitres consacrés aux trois autres branches et résume bien les conclusions du livre. Pour Michael Rock et Michael Toman, tous ces progrès n’auraient en effet pas « été possibles sans un gouvernement central fort engagé dans une approche pragmatique du développement industriel et de l’apprentissage technologique rapide dans les industries fortement consommatrices d’énergie » (p. 73).

Les résultats obtenus par l’étude détaillée des quatre branches sont confirmés par des études statistiques présentées par les auteurs. Elles permettent de démontrer qu’un prix élevé de l’énergie joint à des investissements dans de nouvelles technologies et à la constitution de firmes de grande taille a conduit à une diminution de l’intensité énergétique (p. 208).

Naturellement cela ne signifie pas que les émissions de CO2 ont baissé en valeur absolue mais simplement que s’est opéré un découplage entre la croissance du PIB et celle des émissions de gaz à effet de serre. De fait, entre 1971 et 2011, le PIB chinois a été multiplié par 33, passant de 127 milliards de dollars à 4 195 milliards de dollars, soit un taux de croissance moyen annuel légèrement supérieur à 9,2 %, alors que dans le même temps la consommation d’énergie passait de 392 millions de tonnes équivalent pétrole à 2,727 milliards, soit une multiplication par 6,9 et un taux de croissance de presque 5 %. On comprend mieux dans ces conditions pourquoi dans les négociations climatiques la Chine insiste systématiquement sur la nécessité de prendre en compte les indicateurs d’intensité. Parmi les objectifs du 12e Plan quinquennal (2011-2015), figurait ainsi l’objectif de diminution de 11 % des émissions de CO2 par unité de PIB[1].

La Chine est désormais, de loin et sans doute pour très longtemps, le premier émetteur de CO2 de la planète. Avec 10,3 milliards de tonnes de rejets elle représente près du tiers des émissions mondiales (35,3 milliards de tonnes). Par ailleurs, les émissions par tête chinoises avoisinent les 8 tonnes, c’est-à-dire le niveau observé dans l’Union européenne à 28 (la France étant légèrement au-dessus de 5 tonnes).

Naturellement, certains de ces chiffres doivent être interprétés avec précaution. En effet, au début du mois de novembre 2015, on apprenait que Pékin avait massivement sous-estimé sa consommation de charbon entre 2000 et 2012. Résultat : pour cette dernière année par exemple, les émissions chinoises de CO2 ont dû être réévaluées d’un milliard de tonnes[2], c’est-à-dire presque trois fois la totalité des émissions françaises ! Rien de bien surprenant dans cette découverte, un article paru en 2012 montrait, en se fondant sur les données fournies par les départements de statistiques de niveau local, qu’en 2010 la Chine aurait émis 1,4 milliard de tonne de CO2 de plus qu’elle ne le déclarait[3].

Avec ses analyses fouillées, ses nombreux graphiques, tableaux et exemples concrets, le livre de Michael T. Rock et Michael A. Toman constitue une contribution intéressante à un débat qui n’est pas près de trouver sa conclusion.

Jean-Paul Maréchal est maître de conférences en science économique, Université Paris-Sud (marechal.jean-paul@wanadoo.fr).

 

[1] Pour plus de détails sur ces chiffres, voir Jean-Paul Maréchal, « La Chine et le climat. Mur de l’environnement et bras de fer sino-américain », in Pierre Alary et Elsa Lafaye de Micheaux (éd.), Capitalismes asiatiques et puissance chinoise, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, p. 95 et 107.

[2] Chris Buckley, « China Burns Much More Coal Than Reported, Complicating Climate Talks », The New York Times, 3 novembre 2015.

[3] Dabo Guan, Zhu Liu, Yong Geng, Sören Lindner et Klaus Hubacek, « The Gigatonne Gap in China’s Carbon Dioxide Inventories », Nature Climate Change, n° 2, 2012, p. 672-675.

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