MUEGGLER, Erik. 2017. Songs for Dead Parents: Corpse, Text, and World in Southwest China.

Chicago : Chicago University Press.

Ha Guangtian

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Sept ans après sa première enquête, l’anthropologue rendit visite pour la première fois à ceux auprès de qui il avait fait son travail de terrain.

« Nous avons entendu dire que tu étais mort dans un terrible accident de la route » (p. 183). Ces salutations exprimaient en fait un reproche teinté d’indignation subtile, accusant l’anthropologue d’une cruelle négligence. En effet, il ne leur avait pas écrit. Et ce n’était pas tout : alors qu’il était désormais solidement ancré dans le monde académique, il apportait néanmoins avec lui un message décevant. Au lieu d’avoir pour objet les chants de deuil, son premier livre avait finalement été consacré au système des chefferies locales (The Age of Wild Ghosts, 2001) – un sujet mystérieux pouvant intéresser quelques universitaires mais sans grande signification pour les Lolopo du Yunnan. Apima, la grand-mère qui l’avait généreusement pris sous son aile et qui était sa principale informatrice, n’était guère impressionnée. À nouveau, elle lui reparla en détail de chaque étape des rituels funéraires.

« J’imagine que tu as égaré tes carnets de notes de ces années-là ». Elle lui suggéra de reprendre des notes complètes pour « pouvoir enfin publier ton livre » (p. 183-184). L’anthropologue s’enquit du sort de celui qui avait autrefois chanté pour lui ces chants désormais rarement entonnés dans toute leur grandeur poétique. Il était décédé deux ans seulement après que l’anthropologue eut quitté le village pour terminer son doctorat. « Les gens disent que tu lui as donné beaucoup d’argent pour ce chant et que tu l’as emporté avec toi. Certaines personnes disent que son esprit tutélaire n’a peut-être pas apprécié. […] Quel dommage que tu n’aies pas écrit ce livre » (p. 184). Un silence s’installa ; l’anthropologue était secoué. Son travail avait peut-être indirectement causé la mort du seul Lolopo dépositaire de ces chants épiques ; et son inaction avait rendu cette mort inutile.

Songs for Dead Parents est par conséquent l’aboutissement final d’une promesse rompue. Il s’agit d’une excellente et délicieusement complexe ethnographie prenant pour objet des chants et des actes rituels que le peuple Lolopo exécute, tantôt avec une solennité extrême, tantôt avec une vivacité impressionnante, lors des rituels funéraires dédiés à leurs chers défunts. Le travail de terrain a été mené au Yunnan, plus spécifiquement dans la région connue sous le nom de Zhizuo 直苴 en chinois, ou de Juzo (« petite vallée ») dans l’idiome local. La méthodologie a un charme désuet, mais le cadrage théorique est soigneusement actuel. Mueggler exploite ses vingt années de travail de terrain auprès de cette communauté Lolopo, explorant en profondeur l’enchevêtrement des rituels et des chants ; son rapport aux théories anthropologiques récentes, en particulier à ce que l’on appelle le « tournant ontologique », est bref et incisif (largement limité aux notes en bas de page et à quelques paragraphes – le lecteur lui en saura gré). La prose est fluide bien que par moments légèrement déroutante, le texte performant autant que décrivant les rituels au cœur de l’ouvrage. Le livre pourrait ainsi convenir à des étudiants de premier cycle avancés ou des étudiants de troisième cycle qui s’intéressent aux études sur les rituels, à l’anthropologie de la religion et aux études sur la Chine.

Divisé en deux parties, Songs for Dead Parents est consacré à la fabrique sociale et la délivrance collective des dépouilles funéraires. Prenant à rebours le sens commun, le livre affirme que ce sont les corps morts plutôt que les corps vivants qui sont « réels » – c’est-à-dire manifestant et incarnant ce qui d’habitude reste caché, virtuel et invisible dans les corps vivants. Les relations sociales – les relations qui nourrissent, aiment, et maintiennent les corps vivants – sont révélées seulement au moment de la mort ; les cadavres, rassemblant l’âme et le corps, intensifs et extensifs, sont des images dynamiques du monde social qu’ils habitent. Ces morts sont bien plus que des corps étroitement définis comme des humains ; ils sont les produits de la concaténation de matérialités (riz, chèvre, alcool, pierres, brindilles, eau, cordes, tapis de bambou, et ainsi de suite) articulés autour de lignes de parenté clairement définies. Les corps s’enchevêtrent et favorisent l’émergence d’une mort digne aussi bien que d’une vie animée ; en saluant les morts, le social est régénéré. Mueggler cherche tout autant à comprendre comment les morts peuvent être rendus vivants qu’à savoir comment les vivants produisent la vie à travers les morts.

La première partie, constituée de quatre chapitres, décrit les rituels que les Lolopo exécutent toujours à l’ère des réformes. Le premier chapitre est une légère mais nécessaire digression. Les Lolopo n’enterraient pas leurs morts avant le XIXe siècle ; la crémation était la norme. L’expansion du pouvoir impérial et l’influence de la migration Han lors des deux derniers siècles ont conduit à un revirement majeur des pratiques Lolopo, qui ont abandonné la crémation pour l’enterrement. En examinant diverses pierres tombales existantes, le premier chapitre éclaire cette transformation historique, principale condition de possibilité de tous les rituels et chants étudiés dans cette ethnographie. Les chapitres deux, trois et quatre décrivent de manière très détaillée trois rituels toujours vivants – ou revivifiés – des Lolopo : la Sortie de la maison, la Sortie du jardin, et le Sacrifice de l’aube au crépuscule. L’ordre des chapitres suit de près la séquence des rituels exécutés après un décès et chaque rituel se déploie à partir du monde ouvert par celui qui le précède. Ainsi la forme de l’ethnographie reflète fidèlement son contenu : les mots s’agrègent autour d’un noyau comme les relations sociales et les attributs matériels autour d’un cadavre.

Tandis que la première partie, en décrivant les rituels d’échange et de sacrifice, cherche à montrer comment la mort régénère et revivifie les relations sociales entre les vivants, la seconde partie est consacrée au traitement des morts pour eux-mêmes. Pour ce faire cette section examine de près les chansons encore existantes (58 d’un ensemble initial de 72) à partir de deux chants dédiés aux rituels désormais presque disparus du Sacrifice des dix mois et du Sommeil dans la forêt. Après avoir évoqué certaines questions éthiques et méthodologiques (l’anecdote évoquée en introduction de ce texte est issue de ce passage), Mueggler se lance dans une analyse admirablement méticuleuse des textes. Le chapitre six examine les chants de genèse, qui exposent la création du monde et établissent des relations à la mort pour y inclure des géographies et des cosmologies plus vastes ; le chapitre sept décrit la manière dont les chants lient morts et vivants et assujettissent les précédents aux règles impériales et aux échanges obligatoires ; et le chapitre huit révèle la construction poétique du cadavre extensif, assemblé à partir d’une concaténation d’autres corps matériels et affublé d’effigies ancestrales et de statuettes destinées à emprisonner l’âme. Les chants ne dépeignent pas tant le monde des morts qu’ils ne « construisent un monde pour les autres morts et installent les corps morts dans ce monde » (p. 163, italiques de l’auteur).

Bien que Mueggler ne s’inscrit pas ouvertement dans la tradition de la linguistique structuraliste (Saussure, Lévi-Strauss et Derrida parmi d’autres), sa lecture des grands chants trahit par moments des signes d’une influence souterraine sur ses penchants interprétatifs (par exemple pages 199, 202 et 205-6). Ce sont là les passages où sa lecture est la plus belle et évocatrice, mais pour cette même raison quelque peu impénétrable et déroutante. Son identification profonde avec les Lolopo peut prêter parfois au risque d’effacer les indices d’une discrimination tenace de la part des Lolopo, que ce soit à l’égard des Han ruraux précarisés ou d’autres minorités considérées comme pas vraiment civilisées. De tels préjugés, surtout lorsqu’ils proviennent de personnes qui ont longtemps souffert de telles discriminations, peuvent être perçus comme « parfaitement comiques » (p. 212) seulement par certains. Il ne s’agit pas de dire ici que les anthropologues ne devraient pas avoir le sens de l’humour – qualité assez rare de fait dans cette aride profession – mais plutôt d’affirmer que l’on peut en avoir et rester critique des structures de domination. Les Lolopo ont résisté fermement au régime impérial et à l’assimilation aux Han, mais le pouvoir est rarement un opérateur binaire. En produisant une si riche ethnographie qui rend hommage à la vénérable tradition de l’anthropologie classique, l’anthropologue aurait-il inconsciemment passé sous silence certains rouages plus complexes du pouvoir ?

Traduit par Matei Gheorgiu.
Guangtian Ha est maître de conference en etudes religieuses au Haverford College, PA, USA (gha@haverford.edu).
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