Sergey Radchenko, Two Suns in the Heavens: The Sino-Soviet Struggle for Supremacy, 1962-1967

Sergey Radchenko, Two Suns in the Heavens: The Sino-Soviet Struggle for Supremacy, 1962-1967, Washington and Stanford, Woodrow Wilson Center and Stanford University Press, 2009, 316 pp.

Les chercheurs occidentaux se sont penchés sur les causes du conflit sino-soviétique depuis près d’un demi-siècle. Les premiers ouvrages sur la question étaient fondés en grande partie sur l’analyse kremlinologique de documents publics. Malgré l’accès limité aux archives pendant les années 1980, plusieurs histoires et mémoires ont été publiés en Chine à cette époque, et se sont ajoutés à la variété de documents déjà disponibles sur la question. Par ailleurs, la chute de l’Union soviétique en 1989 a suscité la publication d’ouvrages supplémentaires, tout en accordant aux chercheurs un accès plus libre aux documents internes du Parti et du gouvernement, y compris des comptes rendus de négociations politiques, des rapports diplomatiques, des discours non officiels, etc. Dans la mesure où il s’appuie sur ces dernières sources, l’ouvrage de Sergey Radchenko, tout comme celui de Lorenz Luthi, se démarque des interprétations dominantes des origines du conflit sino-soviétique.

La problématique principale du livre de Radchenko est également celle qui a été au centre d’ouvrages antérieurs : le conflit résultait-il de clivages idéologiques, de différences culturelles, ou d’intérêts nationaux irréconciliables, comme le propose le paradigme réaliste ?

Si l’on ajoute à une version idéologique diluée du paradigme réaliste des facteurs culturels, dont certains demeurent difficiles à identifier, le fatras explicatif qui en résulte devient si inextricable que l’on parvient généralement à la conclusion ingénieuse  « qu’un peu tout » explique les divisions sino-soviétiques.

Ce livre met l’accent sur un « réalisme éclairé » (enlightened realism) et ne propose pas une explication radicalement nouvelle de ce conflit. Cependant, il aborde la question avec une plus grande profondeur, à la différence de ce qui pouvait être fait auparavant (p. 17).

Ainsi, l’ouvrage soulève deux questions importantes : le « réalisme éclairé » constitue-t-il une variante de l’approche réaliste classique des relations internationales ou une alternative servant à expliquer la politique étrangère de l’une ou l’autre des deux parties ? De par sa référence au risque de « fatras explicatif » et son refus de proposer une interprétation radicalement différente du conflit, l’auteur laisserait-il entendre qu’il renonce à l’explication, se contentant uniquement d’apporter de nouvelles données empiriques, à présent librement accessibles ?

Dans la mesure où l’ouvrage de Radchenko est constitué d’un cadre théorique, il est évident que l’auteur souhaite aller au-delà d’une simple description approfondie des dynamiques qui sous-tendent le conflit sino-soviétique. Cependant, le cadre semble mieux s’appliquer aux motivations des dirigeants soviétiques qu’à celles de leurs homologues chinois.

Nikita Khrouchtchev, décrit comme un dirigeant incontesté en matière de politique étrangère, paraît peu préoccupé par l’écart idéologique entre les deux parties. Il se disait lui-même ne pas comprendre plusieurs de ces différences. Selon lui, le conflit constituait une lutte de pouvoir, résultant d’un besoin de protéger la position dominante de l’Union soviétique au sein du mouvement communiste international, qui vers la fin du mandat de Khrouchtchev, souffrait d’un choc de civilisations entre Moscou et les Chinois « “fourbes” et indignes de confiance » (p. 119).

Bien que ses successeurs fussent optimistes quant à leur capacité d’améliorer les relations sino-soviétiques, ils baignaient dans l’ignorance, Khrouchtchev ayant longtemps géré cette question seul. Ils en sont venus à la même conclusion, à savoir que la Chine était un « ennemi aux sens “realpolitik” et culturel du terme », sans comprendre qu’une tentative soviétique de se positionner à la tête de l’univers communiste international ne ferait qu’attiser les sensibilités et les craintes chinoises face à toute forme de domination étrangère (p. 197).

La force principale et l’originalité de l’ouvrage de Radchenko résident dans sa capacité à expliquer le processus politique à l’origine de la position soviétique tout au long du conflit, ainsi que ses conséquences. L’auteur s’appuie sur une grande variété de sources archivistiques provenant de l’ex-Union soviétique et des pays du bloc soviétique, ainsi que sur des informations accessibles à travers le Projet international d’histoire de la Guerre froide (Cold War International History Project). Le recours à des sources telles que des conversations au sein du Parti, des rapports diplomatiques, et des comptes rendus de réunions de dirigeants (en appendice du livre), permet à Radchenko de décortiquer certaines dynamiques au sein de la bureaucratie et la politique de Parti soviétique, tout en offrant au lecteur un meilleur aperçu des personnalités et des idées de plusieurs acteurs clés de l’époque.

Comparé à certains ouvrages précédents qui abordaient le conflit à partir d’une perspective chinoise, l’étude de Radchenko insiste davantage sur le point de vue de Moscou. L’auteur n’ignore pas pour autant le rôle de Pékin dans le déroulement du conflit. Cependant, il le fait en utilisant moins de sources ce qui, au final, réduit la clarté de son argumentation.

Mao Zedong est la personnalité dominante du conflit, côté chinois. Les motifs qui sous-tendent ses choix sont présentés pour la plupart comme le reflet des décisions des dirigeants soviétiques. Ses perspectives étant teintées d’un sentiment d’humiliation lié à l’impérialisme étranger, Mao cultive « l’image d’une Union soviétique hostile, dangereuse, l’ennemi numéro un de la Chine, non en tant que danger idéologique, mais comme menace pour sa sécurité nationale » (p. 207). Radchenko le décrit comme un « réaliste révolutionnaire » (p. 69), préoccupé essentiellement par la volonté d’accroître son propre pouvoir, tant au sein du mouvement communiste international qu’en Chine. L’auteur, cependant, admet qu’il est

… un peu plus sceptique face au pouvoir des idées, et séduit davantage par l’idée du pouvoir. « Un peu » parce que même si la lutte de pouvoir se situe au centre de l’explication… je souscris à une analyse pluricausale du conflit. (p. 18)

D’une part, il y a plusieurs raisons à l’origine des décisions de Mao (« a little bit of everything », pour reprendre l’expression de l’auteur). D’autre part, l’auteur affirme que le dirigeant, tout comme Khrouchtchev, voyait dans le contrôle de l’idéologie communiste, la possibilité de renforcer son pouvoir, tant au niveau national que sur le plan personnel.

L’auteur affirme qu’il est difficile de séparer pouvoir et politique lorsqu’il s’agit d’expliquer les décisions et les actions des hommes politiques. Pourtant, il est possible qu’au cours des années 1960, les motivations de Mao aient été de nature tout autre que celle décrite par Radchenko. Il est possible que cette lutte de pouvoir ait constitué un moyen de réaliser ses objectifs révolutionnaires dans le contexte chinois, et que toute relation avec les « révisionnistes soviétiques » constituait un obstacle. L’auteur aurait donc pu analyser de manière plus systématique les liens entre la façon dont Mao a géré ce conflit et la politique intérieure chinoise.

Le point de vue chinois lors du conflit est peu examiné dans l’ouvrage de Radchenko, et cette absence se manifeste notamment à travers les sources qu’utilise l’auteur. Même si la position de Pékin est reflétée dans ses références à des discussions entre diplomates soviétiques et chinois, ces dernières sources ne sont pas nouvelles, et leur qualité demeure incomparable à celle des documents utilisés par l’auteur afin de décrire la position de Moscou.

De manière générale, le livre de Sergey Radchenko démontre ce qu’il promet de faire en introduction. Bien que Two Suns in the Heavens ne propose pas au lecteur une explication radicalement nouvelle du conflit sino-soviétique, sa force réside dans son usage d’une variété de documents. Ces derniers ont permis à l’auteur d’analyser de manière intéressante et nuancée, la gestion des tensions du côté soviétique, tout en donnant au lecteur un aperçu des stratégies de Mao lors de ce conflit.

Traduit par Marie-Ève Rény

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