Tubten Khétsun, Memories of Life in Lhasa Under Chinese Rule, (traduit du tibétain et présenté par Matthew Akester), New York, Columbia University Press, 2008, 344 p.

La littérature tibétaine classique a beaucoup et longtemps puisé aux sources indiennes bouddhiques, mais il est un genre où elle a manifesté une incontestable créativité : l’autobiographie, rare en Inde mais pratiquée abondamment au Tibet. Toutefois, pendant plusieurs siècles, celle-ci fut réservée aux maîtres spirituels et à quelques hauts personnages de l’État, personnages dont la destinée religieuse ou politique était considérée comme digne d’être érigée en exemple. Elle demeurait très peu pratiquée par le peuple et les laïcs. Les bouleversements historiques radicaux et souvent tragiques qu’ont connus les Tibétains depuis les années 1950 ont déclenché la publication d’autobiographies de laïcs, notamment d’aristocrates et de personnes de haut rang exilés, et dans une moindre mesure de Tibétains plus ordinaires (1). Toutefois, le public non tibétophone n’a souvent dû se contenter que de « semi-autobiographies » : la plupart des textes parus en langue occidentale ont en effet été co-rédigés avec des Occidentaux plus ou moins fins connaisseurs du monde tibétain, et souvent directement en langue anglaise. Rares ont été les autobiographies écrites en tibétain, par des Tibétains et pour un lectorat tibétain (on en trouvera une liste succincte dans l’avant-propos du traducteur, p. xvi-xvii), et plus encore celles qui ont été ensuite traduites en anglais. Le document qui paraît chez Columbia University Press est donc à ce titre exceptionnel. Publié à l’origine en Inde en 1998 sous le titre Dka’ sdug ’og gi byung ba brjod pa (Exposé d’événements douloureux), il était passé jusqu’ici relativement inaperçu, même des spécialistes. La traduction excellente que Matthew Akester a donnée de ce texte nous permet donc de découvrir un témoignage unique de la « vie à Lhasa sous le régime chinois », pour reprendre le titre de cette riche autobiographie où abondent dates, toponymes, chiffres et noms de personnes. Elle documente qui plus est une période mal connue et Presque jamais décrite dans le cas tibétain (1959-1980). Certains des faits décrits dans cet ouvrage pourront paraître familiers à un lecteur habitué aux récits chinois des deux sombres décennies 1960 et 1970, mais les témoignages des Tibétains, et de ce qui s’est précisément passé en zone tibétaine, restent très peu nombreux : les Tibétains au Tibet, pour de multiples raisons, l’évoquent rarement en public ou en privé, et rares ont été les Tibétains adultes à sortir du Tibet après la Révolution culturelle (quelques milliers, parmi lesquels un certain nombre était en prison depuis 1959 ou 1966). Cela explique en grande partie notre méconnaissance sur le déroulement de la période 1959-1978 dans la région de Lhasa (et dans tout le Tibet). On mesurera l’ampleur du travail de mémoire qui reste à effectuer dans le cas de l’histoire contemporaine du Tibet en rappelant qu’aucune étude historique en Occident n’a encore été consacrée à la Révolution culturelle au Tibet ; le premier ouvrage sur ce sujet est prévu pour 2009 (2). Une autre raison pour laquelle cet ouvrage est précieux : il fourmille de mentions d’événements qui étaient jusqu’alors peu connus, voire inconnus, même des spécialistes : la rébellion des musulmans Hui de Lhasa en 1961-1963 (chapitre 12), l’organisation paramilitaire pro-chinoise administrée par le monastère de Tashilhunpo (chapitre 13), la campagne de dénonciation du panchen-lama organisée à Lhasa en 1964 (ibid.), la constitution de trois groupes de résistance tibétains pendant la Révolution culturelle (chapitre 21), la tentative, rapidement avortée en raison de son insuccès, de diffamer publiquement le dalaï-lama en 1971 (chapitre 29), et la campagne de réévaluation des étiquettes de classe en 1974. (3). Lors de celle-ci, les habitants de Lhasa furent classés en neuf groupes, en fonction de leur passé : 70% de la population tomba dans une mauvaise catégorie d’un point de vue révolutionnaire, signalant l’échec de la politique chinoise au Tibet, après 15 ans de réformes acharnées (chapitre 30).
 Outre le nouvel éclairage qu’elle apporte sur l’arrière- plan historique et politique de Lhasa dans cette période, cette autobiographie peut également être considérée comme reflétant le destin d’une génération perdue. Tubten Khétsun estime en effet que jusqu’à deux tiers des hommes de Lhasa furent jugés autour de 1960 comme « contre-révolutionnaires » ou « ennemis de classe » par les autorités chinoises (p. 141). Beaucoup furent condamnés à de lourdes peines (jusqu’à 20 ans de prison), mais ceux qui comme l’auteur connurent une sentence « légère » (quatre ans de camp de rééducation par le travail) portèrent comme une croix, jusqu’à la fin de la Révolution culturelle, les stigmates de leur « infamie » et c’est leur sort qui est ici décrit.
Tubten Khétsun, né à Lhasa en 1941, est issu de la petite noblesse. Neveu d’un fonctionnaire haut placé dans le gouvernement tibétain, il est partie prenante du soulèvement populaire de Lhasa en mars 1959 car il protège le Norbulingka, palais d’été des dalaï-lama – la rumeur d’un complot chinois pour éliminer le chef religieux et politique tibétain court dans la ville et toutes les couches sociales font rempart devant le bâtiment. Cette première période de 18 ans est rapidement abordée dans les trois premiers chapitres du livre (p. 1-33). Mais le plus important est à suivre : arrêté, Tubten Khétsun passe quatre ans en camp de réforme par le travail, à l’issue desquels il est « libéré ». Le récit de ses quatre années de captivité et de travail forcé évoque des images du goulag et des camps de concentration : les interrogatoires, les privations, la délation, la traîtrise (plus rarement la solidarité), le travail harassant (15 heures par jour) auquel s’ajoutent de longues séances de rééducation politique, la faim et la lutte pour la survie, la mort omniprésente, sont son lot quotidien. Passer une nuit coincé entre les cadavres de ses voisins de couche morts de faim pendant leur sommeil ne l’affecte pas outremesure : « j’étais aussi indifférent à cela que l’aurait été un petit enfant, car […] les décès dus à la famine étaient constants dans chaque groupe [de prisonniers] à cette époque » (p. 108). Les mauvais traitements finissent par entraîner un tel taux de mortalité dans la prison de Drapchi (la plus grande de Lhasa) que les autorités s’en alarment et prennent des mesures pour inverser la tendance (p. 112).
Les très nombreux prisonniers (six centres de détention ont été ouverts à Lhasa, une ville qui comptait 30 000 habitants en 1950) sont des esclaves corvéables à merci pour l’édification du Tibet socialiste sous l’égide de la Chine : ils sont mobilisés en permanence, jusqu’à épuisement, pour la construction de routes, la fabrication de briques, le travail dans les centrales hydrauliques (par exemple celle de Nangchen où est envoyé l’auteur), les tâches horticoles. Si les êtres humains souffrent, la flore délicate du Tibet n’est pas épargnée : avec la présence chinoise et la population carcérale à « nourrir », les besoins en combustible ruinent le fragile écosytème local autour des villes. Les arbres sont rares au Tibet : on arrache des buissons, toujours plus loin. Puis on déterre les racines, transformant le paysage en immense parcelle de terre grise et retournée. On récupère le moindre morceau de bois dans les ermitages à flanc de montagne (p. 95). La pénurie de nourriture en 1962-1963 signifie également des ravages sur la faune : les animaux sauvages sont les proies toutes désignées des colons et des soldats (p. 124). Enfin, la civilisation traditionnellement bouddhique du Tibet paye son écot à la révolution : en 1963, Tubten Khétsun est chargé de l’approvisionnement de son camp de réforme par le travail. Il constate lors de ses déplacements que les monastères, vidés de leur mobilier, sont utilisés comme entrepôts, et que leurs occupants ont disparu – il apprend ensuite que les moines et nonnes ont été forcés de se marier entre eux selon un système de billets de loterie (p. 127). Quand, cinq ans plus tard, deux moines sont surpris chez eux le jour du nouvel an à officier, ils sont traînés sur la place centrale de Lhasa et l’auteur écrit : « Cela faisait de nombreuses années qu’on n’avait plus vu personne porter l’habit complet du noble sangha dans notre pays, et nombreux furent les témoins de la procession ce jourlà à parler d’une sensation de joie à voir ces robes, mêlée à la tristesse insupportable des circonstances dans lesquelles elles avaient réapparu » (p. 204). On a pris l’habitude d’attribuer automatiquement à la Révolution culturelle (1966- 1976) la vaste entreprise de destruction du Tibet traditionnel au nom de la révolution socialiste, mais on voit là que les Tibétains, leur environnement, leur culture ont souffert dès 1959 dans le cadre de politiques visant à transformer la « vieille société » en un paradis socialiste sur terre. La Pétition en soixante-dix-mille caractères (4)  adressée par le panchen-lama à Mao avait tiré la sonnette d’alarme pour le Tibet et notamment les régions nord-est (Amdo) dès 1962. Sa franchise lui avait valu 14 années de détention. Nous obtenons là des détails tout à fait saisissants du processus pour la région de Lhasa. Bien que l’expérience de l’auteur l’amène plutôt à décrire les événements en zone urbaine ou en camp de travail, il consacre le chapitre 32 aux campagnes politiques successives en milieu rural entre 1959 et 1978 et le tableau n’est guère plus réjouissant : en 1974, de nombreux villageois des vallées adjacentes de Lhasa et de Shigatse affluent vers Lhasa, fuyant les campagnes miséreuses. La description du cadre de vie et de la famille de la soeur de Tubten Khétsun est éloquente : ces paysans « libérés » évoquent pour lui les photos des « serfs » d’avant 1950 que les autorités chinoises mettaient en avant pour justifier leur entreprise de libération.
Tubten Khétsun est libéré en mars 1963 : s’il a été mis à l’épreuve par ses quatre années de captivité et de souffrance, son entourage a également connu bien des vicissitudes. Elles sont résumées au long des pages 138-145 : campagnes politiques (« Trois rejets et deux réductions » et « Réforme démocratique » en 1959, « Ré-examen » en 1960, campagne d’éradication des insectes auxquelles les religieux, tenus par leurs voeux à ne pas tuer d’êtres vivants, étaient obligés de participer), dénonciations, travaux collectifs forcés, confiscation des biens publics et privés, ont été le lot de nombreux habitants de la ville. Très vite, la vie « en liberté » s’avère éprouvante : bien qu’ayant purgé sa peine, Tubten Khétsun demeure marqué par son crime idéologique. Perpétuel outcast, il ne peut mener une vie civile normale : il doit rendre des comptes quotidiens à son « sous-comité de supervision » de voisinage et à rédiger toutes les semaines un rapport sur ses pensées (p. 138), accepter un salaire de misère réservé aux mauvais éléments (p. 147), il demeure corvéable à merci et est envoyé en 1966 par son « comité de voisinage » pour construire un nouveau canal, avec des journées de travail de 12 à 13 heures et deux pauses de cinq minutes, lors desquelles on récite les citations du Président Mao, sans parler des sessions vespérales (p. 175- 177). Loin de se faire oublier, son étiquette d’ennemi de classe devient plus prégnante encore avec l’avènement de la Révolution culturelle : il n’a plus le droit de travailler que pour les coopératives locales, pour une paye dérisoire voire inexistante et dans des conditions inhumaines (p. 188). Cette identité le poursuit jusqu’à l’hôpital, puisque l’accès aux soins gratuits lui est interdit et il est ignoré par les médecins (p. 209).
Les chapitres 16 à 31 concernent les huit premières années de la Révolution culturelle à Lhasa. L’arrière-plan historique et politique au niveau national est très succinct, mais les mouvements et campagnes qui ont agité la ville et ses habitants sont décrits en détail : fouilles dans les domiciles à la recherche des objets précieux ou seulement traditionnels, saccage des temples (les objets précieux du Jokhang furent détruits sous la contrainte par les étudiants de l’école normale et du collège de Lhasa, p. 171-172), séances d’humiliation collective pour des « crimes » contrerévolutionnaires (ainsi cette voisine qui a rempli de chang – bière tibétaine – une tasse en porcelaine le jour du nouvel an 1968), accusations publiques, suicides (des noms sont cités). La lutte entre les « Gyenlok » et les « Nyamdrel », les deux principales factions des gardes rouges à Lhasa, est également amplement décrite (p. 178 sq. et chapitre 17). Elle culmine jusqu’à la guerre civile (p. 188-189) et ce que Tubten Khétsun dénomme le « massacre du 7 juin 1968 », où le temple le plus sacré de Lhasa, le Jokhang, devient le lieu tragique d’une tuerie entre factions, puis est transformé en porcherie, toilettes et abattoirs par les soldats chinois (chapitre 17). Une exécution de masse est précisément décrite au chapitre 22 : en octobre 1970, une vingtaine de jeunes gens de Lhasa accusés d’activités souterraines sont torturés puis amenés au lieu public d’exécution. Les familles doivent assister à la tuerie et remercier les autorités pour cette punition « juste ». Selon l’auteur, un tel épisode a contribué à ouvrir les yeux des Tibétains sympathisants du régime sur sa vraie nature.
Le récit de la destruction du monastère de Ganden (chapitre 24), le troisième plus grand monastère du Tibet, fondé en 1409, mérite une attention particulière car elle n’a jamais été documentée. L’auteur rapporte le récit qu’en fit en 1982 devant l’Association bouddhiste chinoise le moine alors responsable du monastère. Il permet également de comprendre comment les grands monastères de Lhasa (et certainement d’ailleurs) furent détruits pendant la Révolution culturelle: après la désacralisation des objets rituels au nom de la destruction des quatre vieilleries, et le pillage des matières précieuses qui les ornaient, on accorda à l’époque aux « communes » le droit d’utiliser toutes les boiseries des monastères pour bâtir leurs salles communes, ou pour les distribuer sous forme de bonus. De plus, chaque commune devait construire sa cantine et les « ennemis de classe » furent désignés pour démanteler les bâtiments sacrés. L’auteur insiste : pour un grand nombre d’entre eux, et contrairement à ce qui peut parfois se dire, c’est sous la contrainte que les Tibétains participèrent à la destruction de leur patrimoine sacré et architectural, et seulement après désacralisation par les soldats et fonctionnaires chinois (p. 237). L’auteur ne tente pas de dissimuler l’inclusion de Tibétains dans l’entreprise chinoise de socialisation du Tibet, au contraire, et fournit de nombreux exemples de partisans ou collaborateurs zélés du régime. Toutefois, le hiatus ethnique entre Tibétains et Chinois est omniprésent : sur le haut plateau tibétain, les réformes politiques sont inspirées et dirigées sans exception par des non-Tibétains. Il n’est donc pas question de déterminer qui a le plus souffert entre les Chinois et les Tibétains : simplement, la Révolution maoïste a été au Tibet guidée et menée dès l’origine par des Chinois Han et ce fait doit être pris en compte pour comprendre la nature des interactions entre Tibétains et Hans aujourd’hui encore.
Enfin, Tubten Khétsun précise à plusieurs endroits que les réformes entreprises et le travail de somme effectué par les Tibétains (prisonniers, ennemis de classe et leur famille, paysans réquisitionnés) n’ont pas bénéficié aux Tibétains, essentiellement ruraux, mais aux villes et aux administrations urbaines et chinoises. Ainsi, la centrale hydroélectrique qu’il a contribué à construire ne fournit de l’électricité qu’aux unités de travail chinoises mais pas à la population, plus souvent qu’à leur tour plongées dans le noir (p. 198). Un cadre chinois admet que le chargement des centaines de camions en provenance des forêts de Kongpo, région relativement basse et boisée du sud-ouest tibétain, est destiné à 20 % à la construction de relais routiers entre le Tibet et le reste de la Chine, et les 80 % restants partent directement en Chine « intérieure » (p. 245). Les ponts, les usines, les routes, emblèmes de modernité, ne bénéficient qu’aux intérêts chinois et aux villes, mais pas aux ruraux majoritairement dispersés dans les campagnes : quand, en 1976, Tubten Khétsun obtient le droit d’aller voir sa soeur, « de nombreuses routes carrossables avaient alors été construites au Tibet, mais elles bénéficiaient exclusivement aux Chinois et desservaient seulement leurs centres principaux, et donc dans les zones villageoises excentrées comme Yakdé, le gouvernement chinois n’avait pas fourni ne serait qu’une coudée de route moderne » (p. 267-268).
Cette autobiographie indispensable démontre assez clairement que, entre 1959 et 1980, le pouvoir chinois n’a eu recours qu’à la coercition, tout en faisant peu de cas des valeurs séculaires qui sous-tendent la culture tibétaine (quand il ne les méprise pas), et proposant un modèle de développement articulé autour de politiques localement inadaptées et peu concertées. Quand, dans l’atmosphère générale en Chine de libéralisation consécutive à la Révolution culturelle, un peu de latitude leur a été accordée, les Tibétains ont laissé fuser leur frustration et leur angoisse (manifestations de Lhasa en 1987-1989 et loi martiale 1989-1990). Deux décennies plus tard, les mêmes erreurs semblent produire les mêmes effets. Les jeunes Tibétains qui se sont soulevés en 2008 manient les téléphones portables et Internet et ils n’ont pas de problème avec la notion de « modernité » ou de « développement », au contraire. Mais, comme Tubten Khétsun et sa génération, ils se sentent toujours ignorés et méprisés par le pouvoir central. Cela leur semble d’autant plus incompréhensible et injuste que celui-ci est d’un côté prompt à réclamer le droit à l’exception chinoise sur la scène internationale (capitalisme « à la chinoise », socialisme « à la chinoise », développement « à la chinoise », droits de l’homme « à la chinoise »), mais de l’autre ne fait pas grand cas des singularités des « minorités ethniques » qui peuplent sa « nation », pourtant décrite officiellement comme « multinationale » (duo minzu). Tant que cette contradiction n’est pas résolue, le haut plateau tibétain risque de donner du fil à retordre aux autorités centrales de la Chine.

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