Un ancêtre légendaire au service du nationalisme chinois

« District de Huangling, province du
Shaanxi — Un groupe de plus de 1 000 personnes, composé
de Chinois d’outre-mer et de représentants d’une
vingtaine de provinces et municipalités, ainsi que plus de
50 000 habitants de la région se sont rassemblés hier
devant le mausolée de Huangdi afin d’offrir des sacrifices
à l’empereur qui est l’ancêtre légendaire
de la nation chinoise »(1).

Cette citation est extraite d’un article
du China Daily, daté du 6 avril dernier, au lendemain
de la fête traditionnelle de Pure-Clarté (Qingmingjie).
La fête de Pure-Clarté est le jour où les Chinois
honorent la mémoire des ancêtres et des parents défunts
en se rendant sur leurs tombes pour les nettoyer. Parfois, selon
des pratiques plus teintées de religion populaire, ils peuvent
également partager un repas près de la tombe, y brûler
du papier-monnaie et informer les âmes des morts des grands
événements intervenus dans la vie du clan au cours
de l’année écoulée. Cette fête est
importante dans le calendrier des nombreuses célébrations
populaires chinoises en ce qu’elle est l’occasion pour
chacun de manifester sa piété filiale (xiaoshun)
envers ses parents décédés, mais elle est aussi
et surtout l’occasion de rassembler les membres du clan et
de réaffirmer une solidarité autour d’une figure
ancestrale.

Parlant du même événement,
le Quotidien du peuple, plus modeste, ne mentionne que la
présence de 10 000 personnes à cette cérémonie(2).
De fait, ce chiffre semble mieux refléter la réalité
dont j’ai pu être témoin. De plus, ces deux articles
donnent une image assez trompeuse de ce qui s’est effectivement
passé ce jour-là. Ils laissent penser que, dans cette
petite ville de district du nord de la province du Shaanxi, une
sorte de grande communion a eu lieu, permettant à des Chinois
d’outre-mer de fraterniser avec leurs compatriotes de l’intérieur.
En fait, une première cérémonie très
officielle a eu lieu le matin dans un sanctuaire verrouillé
par la police. Seuls les Chinois d’outre-mer et quelques hauts
dignitaires provinciaux et centraux y avaient accès, sur
invitation délivrée par les autorités du Shaanxi.
L’après-midi, en revanche, le sanctuaire a été
ouvert à la foule qui s’était massée aux
alentours afin qu’elle puisse honorer, elle aussi, la mémoire
de Huangdi.

Qui est Huangdi ?

Huangdi signifie Empereur (di) Jaune
(huang). Il est l’une des grandes figures mythiques
de la Chine ancienne. Selon certaines chronologies(3), il aurait
vécu dans le bassin du Fleuve Jaune entre 2697 et 2599 avant
J.-C. Chef d’une petite tribu, il aurait conquis au cours de
campagnes militaires successives les autres tribus de la plaine
centrale de Chine du nord et aurait ainsi posé les fondations
du premier Etat chinois. Grand inventeur, il aurait aussi assuré
par ses innovations(4) le bien-être des siens qui, par reconnaissance,
lui auraient donné le titre d’« ancêtre
de la civilisation humaine » (renwen shizu). Finalement,
il serait également l’ancêtre géniteur
de la race chinoise dont tous les membres descendraient directement.
Les Chinois ne s’appellent-ils pas eux-mêmes les «
descendants des empereurs Huangdi et Yandi » (Yan-Huang
zisun
) ? Ainsi pouvons-nous affiner le titre d’«
ancêtre légendaire » que la presse chinoise lui
a décerné, et préciser qu’il s’agit
d’un ancêtre non seulement fondateur, mais également
civilisateur et géniteur. C’est son sanctuaire qui est
censé se trouver dans le petit bourg de Huangling.

Situé aux abords des grands plateaux
de lœss du nord du Shaanxi, à mi-chemin entre la capitale
provinciale Xi’an et l’ancien quartier général
communiste de Yan’an, Huangling n’est connu que pour ce
sanctuaire. Celui-ci se divise clairement en deux parties : d’une
part la tombe proprement dite au sommet d’une petite montagne
(le mont Qiao), et, au pied de cette dernière, le temple.
C’est dans ce sanctuaire que depuis maintenant bientôt
vingt ans, à chaque fête de Pure-Clarté, se
déroule une cérémonie officielle à la
mémoire de Huangdi. Ce culte, supprimé durant les
années de la révolution culturelle, a été
ressuscité en 1979. Durant les premières années
des réformes, la taille de l’événement
est restée relativement modeste : entre deux et quatre mille
participants jusqu’au milieu des années 80. Le culte
a pris de l’ampleur durant la seconde moitié de la décennie
avec 6 000 participants en 1986 et 10 000 en 1988. Les personnalités
du Parti communiste chinois (PCC) qui assistent aux cultes deviennent
aussi de plus en plus importantes et certains dirigeants de premier
plan, de passage dans la région, se sont arrêtés
à Huangling afin d’honorer la mémoire de Huangdi,
dont entre autres Zhao Ziyang(5) en 1983, Yao Yilin(6) en 1984,
Tian Jiyun(7) en 1986, Hu Qiaomu(8) en 1987, Li Tieying(9) en 1988
et 1996, Li Ruihuan(10) en 1990 et 1994, et Liu Huaqing(11) en 1994.
Un autre indice qui montre que ce culte rendu à Huangdi prend
de l’importance ces dernières années est la création
en 1992, sous l’impulsion de Li Ruihuan, de la « Fondation
de la tombe de l’Empereur Jaune » (Huangdiling jijinhui)
dont la mission est de récolter des fonds en Chine et à
l’étranger afin de rénover le sanctuaire. La
première phase des travaux, commencée en août
1992 et terminée cette année, a coûté
83 millions de yuans, et la seconde phase qui doit commencer très
bientôt a été budgétée à
environ 70 millions de yuans. A l’heure actuelle, la fondation
a reçu un total de 38 millions de yuans en donations diverses
depuis sa création, le reste provenant de contributions de
l’Etat central et des diverses provinces. Tous ces indices
montrent que ce culte officiel à Huangdi est considéré
comme un événement majeur par le régime. La
tombe de Huangdi est d’ailleurs mentionnée dans la liste
des cent sites d’importance nationale de la « campagne
d’éducation patriotique »(12) lancée par
Pékin au lendemain de la répression du mouvement étudiant
de 1989.

Un culte officiel au passé chargé

Mais d’où vient au juste ce culte
? L’historien Sima Qian (145-86 av. J.-C.) mentionne dans ses
Mémoires historiques que son souverain, l’empereur
Han Wudi, de passage dans la région au retour d’une
campagne militaire dans les Ordos, a rendu un culte à Huangdi
sur le mont Qiao en 110 avant J.-C. Par la suite, les empereurs
de nombreuses dynasties, en particulier celles des Song, des Ming
et des Qing, y ont dépêché des envoyés
afin de lui rendre également hommage. Le temple qui lui est
dédié au pied du mont Qiao a été construit
sous la dynastie des Song, aux alentours des années 969-972,
puis rénové à plusieurs reprises depuis. Les
monographies locales (xianzhi) du district de Huangling mentionnent
sept cultes impériaux à Huangling pour la dynastie
des Ming et vingt-quatre pour celle des Qing.

C’est entre la fin du XIXe siècle
et le début du XXe siècle que ce culte se transforme
sensiblement. Jusque-là outil de légitimation du pouvoir
impérial, l’hommage à Huangdi devient un instrument
de mobilisation nationaliste. Ainsi, la monographie locale de Huangling
mentionne qu’en automne 1908, trois ans avant la chute de l’empire,
la section provinciale de la Ligue jurée (Tongmenghui)
a envoyé seize personnes célébrer la mémoire
de Huangdi sur sa tombe(13). Un éloge funèbre, dont
la fonction est d’informer l’âme de l’ancêtre
des grands événements survenus à ses descendants,
est lu à cette occasion :

Aux alentours de l’année 1644,
le pays a été dépecé comme un criminel,
les barbares de Jianzhou(14) ont profité de notre désordre
intérieur, les cavaliers tartares venus du nord ont déferlé
dans notre capitale à Pékin, ont dérobé
les insignes de nos dignités impériales, ont semé
le désordre dans nos vêtements [traditionnels], ont
occupé notre territoire national et ont asservi les masses
de notre peuple. Partout dans le Continent des esprits(15), partout
dans les régions de Liang(16) règne une odeur fétide,
et partout ceux de notre culture se sont préparés
à subir l’oppression. […] Les soldats des bannières
tiennent garnison et partout dans les vestiges de Yu-le-grand(17)
se trouvent des Mandchous. Et peu importe qu’il s’agisse
des dix jours de Yangzhou(18), des trois massacres consécutifs
de Jiading(19) ou du souvenir de deux cents ans de malheur, l’humiliation
des dix-huit provinces n’a pas encore été lavée.
[…] De plus, depuis quelques années, les nations d’Europe
et d’Amérique nous cernent, chacune convoitant une part
de la curée de notre beau et immense pays. Le gouvernement
mandchou des Qing laisse libre cours à sa propre licence
sans se soucier des outrages subis par le pays. Hommes de bien au
chagrin profond, notre poitrine est pleine d’une juste indignation.
[…] Tous ici, emplis d’aspirations sincères, faisons
le serment devant le Ciel de lutter de toutes nos forces pour la
restauration [de la Chine]. […] Assemblés ici dans le
même but, préparant en secret des stratagèmes,
nous jurons de nous débarrasser ensemble de la souillure
de ces pilleurs tartares et de restaurer nos anciennes pratiques(20).

A lire ce texte, on comprend que le culte de
Huangdi a évolué avec son temps, et que d’outil
de légitimation du pouvoir impérial, il est devenu
la tribune où s’expriment les nouvelles aspirations
nationalistes des révolutionnaires chinois. Après
l’établissement de la République en 1912, ce
culte officiel a surtout été célébré
durant trois périodes clairement identifiables : la période
de la guerre sino-japonaise (1937-1945), la première période
de la République populaire (1952-1963) et la période
des réformes actuelles (depuis 1979). La seconde période
n’a pas été marquée par d’importantes
cérémonies et la signification de ce culte durant
ces années ne doit pas être surestimée. Cela
s’explique assez aisément. La première période
était en effet une intense période de mobilisation
nationaliste pour faire face à l’agression japonaise
et il s’agissait de trouver un terrain de propagande acceptable
aussi bien par les communistes que par les nationalistes du Kuomintang
(KMT). La troisième période, quant à elle,
est marquée par une rapide transformation socio-économique
de la Chine qui passe en quelques années d’une économie
étatique et planifiée à un système beaucoup
plus ouvert où la légitimation du pouvoir par un discours
socialiste ne « colle plus » à la réalité.
Cette distance qui s’est progressivement installée entre
la réalité socio-économique du pays et le discours
de légitimation explique en partie le repli de la propagande
sur des thèmes de plus en plus nationalistes. La deuxième
période est en revanche marquée par une idéologie
puissante, le maoïsme, qui mobilise encore la population et
donne une vision cohérente de la Chine et de sa place dans
le monde. Cela explique sans doute le peu d’attention accordé
durant ces années-là par les autorités centrales
au culte de Huangdi. Restent ainsi deux périodes particulièrement
favorables à l’analyse de ce culte : la guerre sino-japonaise
et la Chine des réformes.

1937-1997 : le nationalisme chinois à
soixante ans d’écart

Afin de mettre en relief les traits saillants
de ce culte, j’ai choisi de présenter le texte des éloges
funèbres lus à la veille de la guerre sino-japonaise
d’une part (voir encadré : Eloges de 1937), et à
la veille de la rétrocession de Hong Kong (voir encadré
: Eloge de 1997) d’autre part. S’il y a trois éloges
pour l’année 1937, c’est que le « deuxième
front uni » entre le PCC et le KMT a été conclu
l’année précédente suite à l’«
Incident de Xi’an » afin de lutter contre l’invasion
japonaise. Le culte à Huangdi cette année-là
a donc été mené conjointement par ces deux
partis, en présence d’un représentant du gouvernement
national. Mais ce qui est surtout intéressant, c’est
de constater qu’à soixante ans d’écart,
les textes de 1937 et de 1997 se répondent et se rejoignent
par certains des thèmes abordés.

Le premier thème est celui du défi
venu de l’extérieur : la menace japonaise dans le premier
cas, la mondialisation dans le second. Mao et Zhu De décrivent
les Japonais comme de « puissants voisins qui ignorent la
vertu » et qui, « fouet en main » viennent humilier
et asservir la Chine. Plus mesurées, les éloges du
KMT et du gouvernement de Nankin font des allusions indirectes à
la situation dans laquelle se trouve le pays. Le parti nationaliste
évoque « l’horrible Chi You »(21) venant
semer le désordre ; le gouvernement central, lui, ne mentionne
que « les miasmes malsains qui amènent les désastres
». Moins radicalement menaçant, le défi auquel
la Chine est confrontée aujourd’hui est celui de l’intégration
économique aux réseaux mondiaux. L’éloge
du Parti communiste, sans mentionner explicitement la mondialisation,
parle des « défis de l’époque ».
Il est toutefois clair pour qui suit l’actualité chinoise
que ce terme relativement vague de « défis de l’époque
» correspond à des problèmes sociaux, économiques,
politiques et culturels bien réels et cruciaux : réforme
des entreprises d’Etat qui menace de mettre à la rue
une frange considérable de la population, migrations intérieures,
désengagement de l’Etat dans de nombreux domaines, croissance
des inégalités et montée parallèle de
la criminalité, perte des repères mentaux dans un
monde en trop rapide transformation, etc. L’ouverture de la
Chine et son entrée dans les turbulences de la mondialisation
lui ont pour le moins lancé des défis !

Etroitement lié au premier thème,
le second est celui de la nécessaire unité du peuple
chinois pour faire face aux défis auxquels il est confronté.
En 1937, autant communistes que nationalistes appellent à
l’union sacrée : « les différents partis
et les différents milieux doivent s’unir résolument…
» et plus loin : « les masses en nombre incalculable
ne se battront plus que d’un seul cœur… » s’exclament
Mao et Zhu De. Le KMT parle, lui, des « princes feudataires
venus prêter allégeance à Huangdi » et
le président de la république Lin Sen(22) loue Huangdi
pour avoir « achevé l’unification du pays ».
Il renchérit même en imaginant l’enseignement
du mythique ancêtre : « Silencieux, tu montres la voie
aux gens de ce pays : un seul cœur, une seule vertu ».
Aujourd’hui, l’unité de la nation n’est pas
moins d’actualité dans l’agenda du gouvernement
chinois. L’éloge de 1997 fait allusion à Taiwan,
Hong Kong et à la diaspora chinoise. La jolie formule «
Le sang est plus dense que l’eau, et entre frères, les
sentiments sont profonds » fait clairement référence
à Taiwan, séparée du Continent par le détroit
de Formose. Plus loin d’ailleurs, la (ré-)unification
des deux rives du détroit est qualifiée de «
tendance historique irréversible ». L’éloge
est encore plus clair à propos de Hong Kong, à quelque
trois mois de la rétrocession : « Aujourd’hui
nous venons réconforter notre ancêtre fondateur : Hong
Kong est sur le point de revenir à la mère-patrie
». Quant à la diaspora chinoise, elle est évoquée
dans l’expression « Chinois des quatre océans
». Et ici comme en 1937, l’unité de la nation
est destinée à renforcer le pays puisqu’il est
question « d’aspiration à la puissance »
et qu’il s’agit de « développer la nation
zhonghua ».

Il est intéressant de noter au passage
combien ce souci d’u nité est souvent exprimé
en terme territoriaux : Ryu-Kyu, Taiwan, la Corée, le nord-est
de la Chine (Yan, Ji et le Liaodong) sont mentionnés par
les communistes en 1937 ; Tai wan et Hong Kong en 1997. Cela nous
amène au troisième grand thème qui sous-tend
ces éloges : celui de la restauration de la grandeur passée
et l’inscription du présent dans la continuité
chinoise.

Il est en effet frappant de constater combien
ces textes, ceux de 1937 comme celui de 1997, insistent sur ce thème
d’appartenance à la longue durée chinoise. L’idée
d’une chaîne de générations remontant de
manière ininterrompue jusqu’à Huangdi se retrouve
dans trois des quatre textes : « Majestueux ancêtre
fondateur, […] tes descendants continuent de façon ininterrompue
à t’offrir des sacrifices… » (PCC, 1937),
« Examinant le lointain passé, la chaîne des
générations remonte jusqu’au chaos initial »
(KMT, 1937), « Allant de l’avant, nous nous inscrivons
dans la continuité historique… » et « Ayons
la conscience claire devant nos ancêtres, et transmettons
le fruit de nos exploits à nos descendants » (PCC,
1997). Combiné à ce thème de la continuité,
on trouve celui de la restauration de la grandeur chinoise. Nationalistes
comme communistes affirment en effet s’inscrire dans une continuité
immémoriale comme héritiers d’un empire à
reconstituer et à protéger. Mao et Zhu De parlent
en 1937 de « traîtres qui ont offert la terre à
l’ennemi » et ils s’exhortent à rendre à
la Chine ses « monts et rivières ». Le gouverneur
du Shaanxi, lui, parle en 1997 de « ressusciter le grandiose
domaine de la civilisation orientale… » A en croire ces
éloges, la restauration de la civilisation chinoise semble
indissociable de la reconstitution de son domaine impérial.
Territorialité et civilisation, voilà un mélange
explosif pour un pouvoir nostalgique de son passé impérial
et qui pourrait voir en certains de ses voisins des marches à
reconquérir.

Un quatrième thème, sans doute
le plus problématique, vient encore compliquer la donne :
celui de la définition de la nation chinoise. A part l’éloge
composé par le gouvernement de Nankin en 1937, les trois
autres utilisent différents termes pour désigner la
nation chinoise. Ainsi, l’éloge du comité exécutif
du KMT loue Huangdi pour avoir tracé une frontière
« éternelle » entre Chinois (Hua)(23)
et barbares. Le rôle de Huangdi comme ancêtre géniteur
est également mentionné dans cet éloge. Encore
plus significatif est l’utilisation du terme « zulei
» dont la traduction la plus courante est « race, espèce,
congénère »(24). Il convient de rappeler que
depuis l’arrivée des sciences occidentales en Chine
(et notamment de cette pseudo-science qu’est le darwinisme
social) à la fin du XIXe siècle, les discours «
racialisants » étaient relativement courants(25).

Le parti communiste commence directement son
éloge de 1937 par une référence au rôle
de Huangdi comme ancêtre géniteur : « Ô
majestueux ancêtre fondateur, toi qui es à l’origine
de notre nation hua… », référence
confirmée plus loin par le terme de « descendance ».
Il s’agit donc bien là d’une filiation considérée
comme réelle, biologique. L’ensemble de la nation hua
constitue la postérité de Huangdi au sens où
l’ancêtre fondateur d’un clan est relié à
sa descendance. Mais qu’est-ce donc que cette nation hua
? Chow Kai-wing relève que pour Zhang Binglin « les
trois termes Hua, Xia, et Han désignent
différents aspects de la sinité. Hua fait référence
à la territorialité, alors que Xia et Han
font référence à la ‘race’ »(26).
Mais est-ce aussi simple et tranché que cela ? Plus loin,
le terme de hanjian vient encore compliquer les choses dans
la mesure où, quoiqu’utilisé en général
comme signifiant « traître », il est difficile
dans le présent contexte d’oublier que, décomposé
en han et jian, il signifie « traître
à la nation han ». Pris dans le contexte de
ces éloges, le terme de hua semble bien plus faire
référence à un groupe de commune ascendance
qu’à une territorialité. Hua dans ces
textes de 1937 désigne toujours des gens, pas des terres.
Quant au terme de han, il désigne clairement un groupe
ethnique ; il n’est jamais employé pour désigner
un espace géographique.

Qu’en est-il pour l’éloge
de ce même parti communiste soixante ans plus tard ? L’idée
que Huangdi est l’ancêtre géniteur de la nation
est toujours présente, mais cette nation est cette fois appelée
de trois noms différents : nation huaxia, nation hua
et nation zhonghua. Dans le contexte de cet éloge,
il semble que hua soit une sorte d’abréviation
de huaxia, mais le terme de zhonghua est, lui, nouveau.
Le terme de huaxia n’a pas beaucoup changé dans
la mesure où il fait visiblement toujours référence
à un groupe ethnique, pas à un espace territorial.
Zhonghua est par contre plus problématique en ce que
zhong (milieu, centre) est un concept clairement spatial.
D’après le discours officiel du régime de Pékin,
le terme de zhonghua désigne ici la nation chinoise
(zhonghua minzu) comprenant les 56 minorités nationales
de la République populaire. Isolé, il faut sans doute
comprendre zhonghua comme un concept géographique,
et traduire le terme de zhonghua minzu par « l’ensemble
des nationalités qui peuple le territoire de la République
populaire de Chine (Zhonghua Renmin Gongheguo) ».

Entre empire et nation

Mais au-delà de ces explications de
texte, cette brève discussion permet de mettre le doigt sur
plusieurs points cruciaux de la réalité chinoise contemporaine,
prise entre empire et nation. Nous retrouvons dans tous les textes
la constante de la menace extérieure, qu’elle prenne
la forme de l’envahisseur japonais ou des défis de la
mondialisation. A cette constante du péril venu de l’extérieur,
réel ou imaginé, répond toujours la même
stratégie de l’intérieur : l’union sacrée.
Cette universelle stratégie de mobilisation s’appuie
en Chine sur une conception particulière et fortement enracinée
: celle de l’opposition omniprésente entre la sphère
extérieure (wai) perçue comme inconnue, hostile
et potentiellement dangereuse, et la sphère intérieure
(nei) conçue comme rassurante, fiable et solidaire.
Or les cultes à Huangdi semblent bien être l’occasion
et le moyen de symboliser, de renforcer, voire de créer cette
unité intérieure. Ces cultes sont-ils le moyen pour
les divers pouvoirs centraux de légitimer leur propre existence
? Ou s’agit-il du discours qui accompagne la remontée
en puissance d’un empire longtemps affaibli ? Ou encore, plus
prosaïquement, assistons-nous à une vaste opération
de promotion touristique et de création de réseaux
personnels (les fameux guanxi) destinée aux Chinois
de l’extérieur autour d’une figure consensuelle
? Il y a de tout cela dans le culte de Huangdi, et sans doute plus
encore. Mais une chose est certaine : ces textes nous donnent une
clé pour saisir la façon dont la nation chinoise est
envisagée par le pouvoir. Or cette conception d’une
nation unitaire, primordiale, biologisée et « racialisée
» n’est certainement pas de bon augure pour les autres
habitants de l’empire ou pour ceux qui ont eu l’audace
de s’en émanciper !

Mais pour l’instant, la cérémonie
vient de s’achever et seuls résonnent dans les cyprès
du mont Qiao les douze coups de cloche qui symbolisent les 1,2 milliard
de descendants de Huangdi et les 34 battements de tambour qui représentent
les 34 provinces(27) de leur territoire…

Eloges de 1937

Eloge composé par le Parti communiste

Ô majestueux ancêtre fondateur,
toi qui es à l’origine de notre [nation] hua,
tes innombrables descendants continuent de façon ininterrompue
à t’offrir des sacrifices sur cette magnifique
montagne sacrée, près de la vaste rivière.
Clairvoyant et à l’intelligence profonde, tu illumines
les déserts lointains. C’est toi qui as accompli
ces grandes œuvres qui se dressent à présent
fièrement en Orient.

Mais les vicissitudes de ce monde font
[qu’aujourd’hui] la Chine connaît l’obstacle
et la chute. Depuis plusieurs milliers d’années,
nos puissants voisins ignorent la vertu. Les îles Ryu-Kyu
et Taiwan n’ont pas pu être protégées
et la Corée est en ruine. Dans la péninsule
du Liaodong, à Yan(1) ainsi qu’à Ji(2),
nombreux sont les traîtres à [la nation] han(3)
! Ils ont offert la terre à l’ennemi, mais comment
les appétits de l’ennemi seraient-ils satisfaits
? Lui tient en main le fouet, et nous connaissons l’humiliation
de l’esclave. Ô vertueux ancêtre, héros
de réputation universelle, tu as combattu bravement
à Zhuolu(4) et tu as pacifié l’ensemble
de ton territoire. Comment est-il possible que ta descendance,
lâche à ce point, laisse déchoir ainsi
cet immense pays ! L’Orient attend un incapable(5), alors
qu’épées et bottes s’agitent, et que
par monts et par vaux, des vies sont sacrifiées pour
le pays. A plusieurs reprises ces dernières années,
la lutte a été amère, mais préparons-nous
[encore une fois] à rencontrer les fourbes barbares,
car les Huns n’ont pas encore été exterminés.
Comment dans ces conditions constituer un foyer [paisible]
?

Les différents partis et les différents
milieux doivent s’unir résolument, et peu importe
qu’il s’agisse de militaires ou de civils, de pauvres
ou de riches. La nation en formation de combat est la meilleure
façon de sauver le pays, une masse de 400 millions
résolue à résister jusqu’au bout.
Une République démocratique, voilà la
face que nous devons donner à notre système
politique. Alors les masses en nombre incalculable ne se battront
plus que d’un seul cœur et leur combat ne pourra
aboutir qu’à la victoire. Récupérons
nos monts et nos rivières, défendons notre souveraineté
nationale ! Nous faisons le serment éternel de ne pas
oublier ces affaires et ces aspirations. Préparons
nos plans et réorganisons nos troupes. Nous instruisons
notre glorieux ancêtre, que la réalité
reflète cela au Ciel suprême comme sur la Terre
souveraine. En espérant humblement que nos offrandes
auront été agréées !

Mao Zedong, président du
gouvernement soviétique chinois.

Zhu De, commandant-en-chef de l’armée
rouge de résistance populaire au Japon.

Eloge composé par le Parti nationaliste

Examinant le lointain passé, la
chaîne des générations remonte jusqu’au
chaos initial. Le Ciel est à l’origine des temps
primitifs mais aux hommes manquaient alors les institutions
d’un pays. Toi, notre [ancêtre] Huangdi, recevant
le mandat du Ciel, tu es monté sur le trône du
céleste empire et as gouverné le peuple. Tu
as d’abord mis en place les institutions, établi
les cent arts et métiers. Les princes feudataires t’ont
alors considéré avec respect et tous sont venus
te prêter allégeance. Tu as établi le
calendrier afin que l’on puisse diviser le temps, tu
as inventé l’écriture pour qu’il soit
possible de constituer des annales, mais tu as aussi inventé
les maisons et les palais, les habits et les vêtements,
et tu as atteint la perfection avec ces objets d’art.

Quant à l’horrible Chi You(6),
tu l’as empêché de semer le désordre.
Tu l’as ensuite puni sans autre forme de procès
pour haute trahison et tu as séparé pour toujours
les Chinois (Hua) des barbares. Emplis d’admiration,
nous contemplons tes exploits qui, comme un immense abri,
s’étendent dans toutes les directions. Grâce
au Ciel, tu es à l’origine de toute une postérité
qui se multiplie et se développe. Nous recevons et
gardons en mémoire tes bienfaits ainsi que tes projets,
et le sentiment public [à ton égard] ne faiblit
pas. Protège notre race(7), nous nous en remettons
à l’âme de notre ancêtre.

Fixant en notre mémoire cette
rosée printanière, [nous annonçons que]
la cérémonie s’achève. Nous disposons
à présent tables et coupes de sacrifice : daigne
venir et accepter [ces offrandes]. En espérant humblement
qu’elles seront agréées !

Le comité exécutif
central du Parti nationaliste chinois (Kuomintang)

Eloge composé par le gouvernement
national

Ô empereur qui as ordonné
l’univers et les dix mille êtres, tes bienfaits
recouvrent mers et continents. Tu secours le peuple lorsqu’il
se trouve en situation difficile. Tu renforces les bases de
l’Etat des remparts de métal
et des douves emplies d’eau bouillante.
A Zhuolu, tu as soumis les troupes des princes feudataires
et à Peiye tu as achevé l’unification du
pays. Par les armes, tu as mis fin aux désordres et
aux calamités, et grâce à tes réalisations,
tu as inauguré une ère de grande paix.

A présent, nous bénéficions
encore de ton éminente vertu et de tes clairvoyants
projets. Aujourd’hui, l’aube du jour de Pure-Clarté
s’est levée et nous avons effectué l’ancienne
cérémonie en ton honneur, céleste divinité.
Le sanctuaire de l’impériale tombe est noyé
dans un vert dense, aussi impressionnant qu’une forêt
d’armes. Le pavillon [de cérémonie] est
éclatant de lumière comme pour recevoir la musique
rituelle de la «Porte des nuages»(8).

Ce que désire ton âme lumineuse
qui se trouve au Ciel se reflète dans notre absolue
sincérité. Silencieux, tu montres la voie aux
gens de ce pays : un seul cœur, une seule vertu. Tu transformes
les miasmes malsains qui amènent les désastres
et tu les remplaces par une heureuse harmonie. Tu as franchi
les étapes de ta vie jusqu’à devenir un
vertueux vieillard. Le peuple se fie à tes bienfaits
et les reçoit avec respect. Nous avons préparé
cette cérémonie le cœur pur, et nous espérons
humblement que le parfum de ces offrandes t’aura été
agréable !

Lin Sen, président de la
République

1. Yan : le royaume de Yan était
l’un des sept principaux royaumes de la période
des royaumes combattants (453-221 av. J.-C.) situé
dans ce qui est actuellement la région de Pékin,
de Tianjin, du nord du Hebei et du Liaoning.

2. Ji : il s’agit soit
d’une région qui comprend l’ouest du Hebei,
le Shanxi, le nord du Henan et une partie de la Mandchourie,
soit simplement de l’ancien nom de la province du Hebei.
Le Liaodong, et les régions correspondants à
« Yan » et « Ji » ont été,
avec la Mandchourie, parmi les premières occupées
par le Japon entre 1931 et 1937.

3. Hanjian : l’expression
signifie aujourd’hui en chinois « traître
» ou « traître à la Chine »,
mais traduite littéralement, elle signifie «
traître à la nation han ».

4. Zhuolu : lieu où,
selon les légendes, Huangdi aurait battu son adversaire
Chi You et aurait unifié le pays. Zhuolu se trouve
dans le nord de l’actuelle province du Hebei.

5. Une allusion aux réticences
de Tchiang Kai-shek en ces termes semble peu vraisemblable,
surtout à un moment où il s’agit de cimenter
une alliance entre le KMT et le PCC. Est-ce une allusion aux
puissances occidentales qui n’entreront en guerre qu’en
1941 ?

6. Chi You : autre chef de tribu
contemporain de Huangdi. Ennemis, ils se seraient affrontés
dans la plaine de Zhuolu, et Chi You y aurait été
défait.

7. « zulei »
dans le texte chinois.

8. Musique rituelle de la «Porte
des nuages»: l’une des six danses et musiques rituelles
de la dynastie des Zhou aussi appelée «Grand
chapitre de la porte des nuages» (yunmen dajuan).
Cette musique utilisée pour l’éducation
des frères cadets et fils des ministres sous les Zhou,
aurait été inventée à l’époque
de Huangdi.

Eloge de 1997

Xuanyuan Huangdi, intelligence profonde
et sagesse éclatante. Tu protèges le peuple
des inondations et des incendies, tu cultives ta vertu et
te perfectionnes dans les arts de la guerre. Les rivières
sont limpides et la mer est pure, ainsi as-tu confié
le monde à tes descendants. Tu as élevé
les vers à soie, construit chars et bateaux, établi
les règles de la musique, inventé vestes et
robes. Tu as développé le calendrier afin
de pouvoir profiter des saisons propices à l’agriculture.
Le premier, tu as fixé les caractères de l’écriture
de sorte que se répande la civilisation par l’éducation.
Tu as recommandé les sages et promu les vertueux,
ainsi as-tu inspiré les masses. Tu as saisi la nature
des changements, ainsi as-tu réglé [à
propos] les affaires essentielles. Remontant plusieurs milliers
d’années dans le passé, on parvient à
l’époque du chaos universel des temps primitifs.
Heureusement est arrivé notre ancêtre, qui
a institué la civilisation et, qui, de manière
éclatante, a fondé les rites. Tu as parcouru
le monde comme fleuves et rivières, tu as rivalisé
d’éclat avec le soleil et la lune.

La Grande Ourse tourne et les étoiles
effectuent leurs révolutions, les vicissitudes de ce
monde se succèdent, mois après mois, année
après année. Tes descendants se multiplient
et prospèrent. Nous recevons humblement coutumes et
traditions transmises depuis ton [époque], notre premier
ancêtre, et nous propageons les belles vertus de [la
nation] huaxia. Observant la morale, attentifs à
notre réputation et notre intégrité,
sans crainte devant le dur labeur, nous aspirons de toutes
nos forces à la puissance. Allant de l’avant,
nous nous inscrivons dans la continuité [historique],
parfois belle à chanter, parfois amère à
pleurer. A présent, [la nation] huaxia mène
sa politique de réforme et d’ouverture. Nos sciences
resplendissent et nos industries prospèrent. Monts
et rivières s’embellissent, et nos personnalités
excellent [dans de nombreux domaines]. A l’heure d’entrer
dans le nouveau siècle, continuons la politique d’ouverture.
Allons au devant des défis, car l’époque
ne nous attendra pas. Gardons en nos cœurs notre mission,
prenons sur nos épaules ces lourdes responsabilités.
Soyons inflexibles et consacrons-nous à la dure tâche.
Ayons la conscience claire devant nos ancêtres, et transmettons
le fruit de nos exploits à nos descendants. Ressuscitons
le grandiose domaine de la civilisation orientale et dressons-nous
au sein de la forêt des nations de ce monde.

La civilisation chinoise, sa source est
lointaine et son cours immense(1). Et c’est ici, à
cet endroit, que passent les veines du dragon Huaxia(2).
Et tous les descendants de Hua sont les fils et petit-fils
de Huangdi. Le sang est plus dense que l’eau(3), et entre
frères, les sentiment sont profonds. «Un pays,
deux systèmes», cette idée est clairvoyante.
[Aujourd’hui] nous venons réconforter notre ancêtre
fondateur : Hong Kong est sur le point de revenir [à
la mère-patrie]. Quant à la réunification
des deux rives [du détroit de Formose], c’est
une tendance historique irréversible. Et pour le développement
de [la nation] zhonghua, [les Chinois] des quatre océans
ne forment qu’un seul cœur.

Tes descendants, vénérant
leur ancêtre, viennent présenter leur respects
et nettoyer ta tombe comme cela se fait sans interruption
depuis des milliers d’années. Aujourd’hui,
c’est à nouveau la fête de Pure-Clarté.
Une pluie éparse de bon augure tombe. Sur la terre
sacrée du mont Qiao, d’anciens cyprès vieux
de cinq mille ans verdoient dans le ciel, et dans le Continent
des esprits(4), une immense vague printanière ébranle
la terre de son arrivée. Me tenant debout ici, contemplant
le ciel en laissant mon imagination vagabonder, un chant me
vient à l’esprit pour faire ton éloge :

Xuanyuan, mon ancêtre, hommes
et esprits te regardent avec respect,

Ta bienfaisance, inspirée par
ta vertu, se répand au loin et comble ainsi les huit
orients.

Mille automnes et dix-mille générations,
la terre est immémoriale et le ciel immense. [A présent]
la cérémonie est accomplie et j’espère
humblement que les offrandes auront été agréées
!

Cheng Andong, gouverneur de la province
du Shaanxi.

1. «La civilisation chinoise, sa
source est lointaine et son cours immense»: texte de
la stèle calligraphiée par Jiang Zemin qui se
trouve dans la cour principale du temple à Xuanyuan
Huangdi à Huangling.

2. Les veines du dragon : allusion à
des pratiques géomantiques (fengshui) où
il s’agit, entre autres, de déterminer où
passent les veines du dragon pour capter leur influence bénéfique
(qi).

3. Le sang est plus dense que l’eau
: allusion à l’eau du détroit de Formose
qui sépare, d’après le discours du régime,
les membres d’une même famille.

4. Continent des esprits : la Chine.

Source : Shaanxi ribao (Le
Quotidien du Shaanxi
), 6 avril 1997.

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