VIGNERON, Frank. 2018. Hong Kong Soft Power. Art Practices in the Special Administrative Region, 2005-2014.

Hong Kong : Chinese University Press.

Judith Pernin

HK soft power

L’emploi du terme « soft power » pour un champ aussi méconnu que l’art hongkongais semble à première vue surprenant. Contrairement à Taiwan ou à la RPC, tous deux dotés d’un impressionnant programme d’influence internationale dans le domaine culturel, la Région administrative spéciale est rarement représentée comme telle. La réforme des institutions artistiques et culturelles de la RAS, associée à son intégration croissante à la Chine invitent toutefois à examiner les manières dont le milieu culturel hongkongais « interagit avec et réagit au contact de la culture de Chine continentale » (p. XIV). Pour ce faire, Hong Kong Soft Power explore un vaste ensemble de pratiques artistiques récentes (2005-2014). L’ouvrage est le fruit de longues années consacrées par l’auteur à l’observation des différentes scènes artistiques locales, allant des champs traditionnels comme la peinture à l’huile ou la calligraphie, jusqu’à des secteurs plus contemporains comme les installations, les performances et l’art numérique. Frank Vigneron est titulaire de trois doctorats, en Histoire de l’art chinois, Littérature comparée et Beaux-arts. Il enseigne à l’Université chinoise de Hong Kong et est également un plasticien passionné. Dans le présent ouvrage, il revisite, remobilise et met à jour des essais précédemment publiés dans des revues spécialisées ou dans des catalogues d’expositions. Il répond également à une remarque fondamentale formulée dans le compte rendu de son ouvrage de 2010 intitulé I Like Hong Kong, Art and Deterritorialization (p. XVI). Si, dans celui-ci, l’auteur avait délaissé les problématiques sociales au profit des questions théoriques, ce nouvel opus corrige ce déséquilibre, comme nous l’évoquerons ci-dessous. Les dimensions théoriques et esthétiques conservent tout de même un rôle central dans les analyses d’œuvres d’art, contribuant ainsi à structurer le propos. La clé de voûte du texte se trouve à l’intersection des notions d’identité et de créativité, dialectique centrale à laquelle s’articulent les pratiques et les discours des artistes hongkongais.

L’introduction présente les défis théoriques propres à l’enseignement de l’art, à l’exposition des œuvres et à la pratique artistique à Hong Kong en les situant dans leur contexte socio-politique. Le premier chapitre est consacré à la description de l’écosystème artistique hongkongais et ses récentes

évolutions institutionnelles et esthétiques. Il permet de mieux appréhender les spécificités de l’éducation artistique, des discours et des pratiques dans la RAS. Si ce premier chapitre expose l’évolution structurelle, le second cherche quant à lui à « rendre compte des subtilités d’un champ artistique complexe ». En déployant un cadre théorique bourdieusien, et en mobilisant son expérience personnelle d’enseignant ainsi que des travaux d’artistes contemporains comme Wen Yau 魂游 et Tang Kwok-hin 鄧國騫, Vigneron tente de mettre au jour les dichotomies informant les discours et les pratiques esthétiques des artistes hongkongais (Orient /Occident, contemporain/traditionnel, privé/public). En s’appuyant sur les travaux de Rosalind Krauss, il construit un modèle relationnel articulant ces notions et représente leurs interactions, ruptures et continuités au sein du champ grâce à un diagramme simple et clair (p. 131).

Les sections suivantes de l’ouvrage suivent les lignes de force de ce schéma. Le chapitre trois analyse l’art chinois « natif », une catégorie qui remet en question les notions de culture traditionnelle et d’art officiel dans un territoire comme Hong Kong. Après un détour par le continent pour décrire la manière dont l’art « académique » y survit, évolue et s’adapte à une scène contemporaine en mouvement, Vigneron montre que les artistes hongkongais, moins influencés par les débats nationalistes orientés par la sphère politique, adoptent et interprètent cette tradition visuelle de manière distincte et singulière. En examinant la carrière de Tony Ng Kwun Lun 吳觀麟, dont l’œuvre associe la peinture de paysage, l’abstraction, le land art, et l’installation, Frank Vigneron montre comment les oppositions exposées dans le diagramme deviennent obsolètes lorsqu’il s’agit d’analyser des pratiques contemporaines.

Le chapitre quatre enquête sur la peinture à l’encre à Hong Kong et approfondit la démonstration en s’attachant aux travaux d’artistes qui remettent en question les catégories du global et du vernaculaire dans leur utilisation de ce médium « traditionnel ». Dans le chapitre cinq, l’auteur examine les pratiques des « plasticiens » : les peintures, textes, installations, performances et arts numériques qui interrogent l’identité hongkongaise et remettent en question l’idée de nation. La spécificité de la position de Hong Kong vis-à-vis de la Chine est illustrée dans le chapitre six grâce à l’analyse de créations artistiques participatives ou convoquant l’engagement de l’observateur par le biais d’une « esthétique relationnelle » (p. 312). Vigneron présente « des pratiques artistiques socialement engagées » (p. 326) dans lesquelles le rôle de l’artiste se superpose à celui d’un observateur, d’un activiste, ou d’un travailleur social, notamment avec les questions de préservation du patrimoine ou les projets de construction de communautés (Yang Yeung 楊陽, p. 304 ; Wooferten 活化廳, p. 328).

Même si les catégories choisies par l’auteur pour segmenter le champ artistique hongkongais peuvent paraîtres discutables en raison de leur chevauchement, elles ont le mérite d’en signaler les paradoxes, et la structure du livre met à jour la dynamique d’interaction entre les concepts ainsi que la fluidité des pratiques. Le dialogue entre sections rend bien compte de la spécificité de la scène artistique hongkongaise, et sa nature discrète mais complexe. L’auteur mobilise un ensemble ouvert de références théoriques diverses, faisant aussi bien appel à Deleuze qu’à Slavoj Žižek et citant tout autant des artistes hongkongais que des critiques d’art ou des commissaires d’exposition comme Oscar Ho Hing Kay 何慶基.

La lecture de Hong Kong Soft Power est appréciable tant en raison du large spectre des pratiques considérées que de la minutie des descriptions que l’on peut y lire. Œuvre à la fois d’un chercheur, d’un enseignant et d’un critique d’art, ce travail incarne la connaissance intime de l’auteur du champ et de ses acteurs. De nombreuses anecdotes aideront le lecteur à saisir les spécificités du microcosme artistique de Hong Kong. Le livre est également ancré dans le présent, puisque la période en question, entre 2005 et 2014, a été la scène d’extraordinaires tensions politiques. Pour cette raison le texte accorde une place conséquente aux observations historiques et sociales. Si cette période s’achève par un mouvement social de grande ampleur désormais connu sous le nom du « Mouvement des parapluies », cette occupation de 79 jours a été précédée par d’autres actions et interventions art istiques de résistance. Ce travail, et particulièrement le dernier chapitre, rend justice à l’histoire oubliée de l’engagement artistique à Hong Kong. Même si Frank Vigneron ne se focalise pas sur « l’art politique » en tant que tel, il révèle l’influence de la politique sur la culture hongkongaise en évoquant les liens entre les événements locaux et leurs répercussions sur les cercles artistiques. Il donne une vue d’ensemble très claire des structures

émergentes qui accueillent et favorisent la création ou son enseignement dans la RAS, offrant ainsi au lecteur une précieuse vue d’ensemble sur l’éducation artistique, et aussi sur des nouvelles institutions aussi ambitieuses que controversées comme M+, le nouveau musée de culture visuelle de Hong Kong. L’auteur fait aussi incursion dans des formes d’art créées en dehors des structures institutionnelles, couvrant un vaste spectre de pratiques artistiques. Enfin, si la présence d’un index aurait été appréciable dans ce livre dense, les nombreuses illustrations aideront tous les lecteurs à se familiariser avec la scène artistique hongkongaise. Situé au carrefour de la critique d’art et de la sociologie, ce travail est le parfait guide pour tous ceux qui veulent plonger plus profondément dans la scène artistique actuelle de Hong Kong.

Traduit par Matei Gheorgiu.
Judith Pernin est chercheuse au CEFC et rédactrice en chef adjointe de Perspectives chinoises (judith.pernin@cefc.com.hk).
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