Wang Simeng, Illusions et souffrances: Les migrants chinois à Paris

Paris, Editions Rue d’Ulm, 2017.

Compte-rendu par Emilie Tran

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Rares sont les ouvrages académiques que l’on peut dévorer d’une traite comme un roman. Illusions et souffrances : Les migrants chinois à Paris en fait partie. L’auteure, Wang Simeng, est sociologue, chargée de recherche au CNRS et membre du Centre de recherche médecine, sciences, santé mentale, société (CNRS-INSERM-EHESS-Université Paris Descartes).

L’une des plus anciennes d’Europe, la diaspora chinoise en France remonte au début du XXe siècle[1] avec l’arrivée de travailleurs chinois lors de la Première Guerre mondiale[2] et d’étudiants-ouvriers jusqu’au milieu des années 1920[3]. Les caractéristiques, activités économiques et pratiques socio-culturelles des communautés chinoises ont fait l’objet d’un certain nombre de recherches[4], reflétant les mutations au sein de cette diaspora, longtemps perçue comme soudée, industrieuse et discrète, mais qui, depuis le début de la décennie 2010, s’est faite entendre lors de manifestations pour affirmer son existence et ses droits[5].

Loin du bruit et du tumulte des cortèges et rassemblements des Chinois et Français d’origine chinoise à Paris, Wang Simeng nous dévoile une face relativement méconnue de l’immigration chinoise en France, dont l’intimité est bien souvent faite d’amères illusions et de détresse psychique. Issu de quatre années d’une enquête ethnographique menée à Paris et dans sa proche banlieue dans le cadre d’une thèse de doctorat, le livre de Wang « esquisse une sociogenèse des souffrances des migrants chinois, en partant de leurs caractéristiques sociales, de leur condition d’existence ainsi que des évolutions récentes d’une population en pleine transformation » (p. 163). Mais croiser migration et santé mentale n’en est pas pour autant une approche originale, comme le rappelle l’auteure dans son introduction : elle se situe en effet dans la lignée d’Abdelmalek Sayad, sociologue et directeur de recherche au CNRS et dont les recherches sur l’émigration et l’immigration algérienne ont été synthétisées dans son ouvrage paru en 1999 : La Double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré[6]. C’est sans doute pour faire écho à Sayad que Wang a repris les deux mêmes termes d’illusions et de souffrances dans son propre titre.

L’ouvrage comprend 6 chapitres, sur diverses causes et autant de conséquences des illusions et souffrances des migrants chinois vivant à Paris et dans sa proche banlieue. Le premier chapitre, « De la Chine vers la France » rappelle les différents contextes d’émigration et conditions d’immigrations, et brosse un état des lieux succinct de la population chinoise en région parisienne. À partir du deuxième chapitre, « Les souffrances de l’exil », on entre dans le vif du sujet : les extraits d’entretiens ont la part belle ici, l’auteure privilégiant un récit à la première personne du singulier pour rendre compte de la diversité des trajectoires individuelles. Le troisième chapitre examine le profond bouleversement des normes matrimoniales en contexte transnational. « Les désillusions de la migration clandestine », titre du chapitre quatre, met en lumière les décalages entre le mensonge collectif sur le « rêve français » et la dure réalité de la vie des migrants sans papiers. Mais c’est dans les deux derniers chapitres — cinq et six — que se trouvent les révélations les plus touchantes de cette étude à propos des « Enfants abandonnés, enfants sacrifiés » que les parents font venir en France après quelques années, une fois leur situation stabilisée. Ces enfants qui ont grandi en Chine loin de leurs parents, arrivent en métropole au terme souvent d’un voyage éprouvant voire traumatisant à travers des filières d’immigration clandestine, pour s’apercevoir qu’en guise d’amour et d’affection dont ils ont manqué lors des années de séparation, leurs parents leur demandent de remplir des « obligations familiales à rebours », les mettant à contribution, comme apport économique en aidant les parents dans leur travail, et comme ressource administrative, dans l’espoir de faciliter la régularisation de la famille. Si certains parviennent à échapper aux obligations familiales à rebours par une ascension sociale et des stratégies matrimoniales, d’autres se réfugient derrière les structures de soins psychiatriques « pour être tranquille ».

Au terme de ce récit ethnographique, les lecteurs porteront sans nul doute un regard différent sur les Chinois qu’ils croiseront à Paris. Si l’on a pu observer l’émergence d’un certain nombre de nouveaux métiers exercés par la diaspora chinoise, allant du buraliste à l’entrepreneur transnational ou à l’avocat, et bien d’autres catégories socio-professionnelles supérieures, le livre de Wang donne à voir la face cachée de l’immigration et de l’exil, qui n’est pas toujours faite de réussites et de succès, loin s’en faut.

Emilie Tran est maître de conférences au Department of Government and International Studies de l’Université Baptiste de Hong Kong ([email protected]).

[1] Yu-Sion Live, « Les Chinois de Paris depuis le début du siècle : présence urbaine et activités économiques », Revue européenne des migrations internationales, vol. 8, n°3, 1992, pp. 155-173.

[2] Lin Ma (éd.), Les Travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, Paris, CNRS Editions, 2012.

[3] Nora Wang, Émigration et Politique. Les étudiants-ouvriers chinois en France 1919-1925, Paris, Les Indes Savantes, 2002.

[4] Michèle Guillon et Isabelle Taboada-Leonetti, Le Triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris. Cohabitation pluriethnique. Territorialisation communautaire et phénomènes minoritaires, Paris, CIEMI/L’Harmattan, 1986 ; Jean-Pierre Hassoun et Yinh Phong Tan, « Les Chinois de Paris. Minorité culturelle ou constellation ethnique », Terrain (Carnets du patrimoine ethnologique), n°7, 1986, pp. 34-44 ; Yu-Sion Live, La Diaspora chinoise en France : immigration, activités économiques, pratiques socioculturelles, Thèse de doctorat en sociologie, (2 vol), Paris, EHESS, 1991 ; Emmanuel Ma Mung, « Le commerce des Chinois à Paris : renforcement et diversification » dans N. Vaudour et A. Metton (éds.), L’évolution commerciale des villes françaises, Paris, Presses de l’Institut d’études politiques, 1991 ; Jean-Pierre Hassoun : « Pratiques religieuses et entreprises chinoises à Paris. Un paysage favorable », Revue européenne des migrations internationales, vol. 8, n° 3, 1992, pp. 139-154.

[5] Ya-Han Chuang, « La colère du middleman : quand la communauté chinoise se manifeste », Mouvements, 92 (4), 2017, pp 157-168 ; Ya-Han Chuang, « Aubervilliers sur Wenzhou, ou la transformation du Grand Paris par les entrepreneurs chinois », Revue Hommes et migrations, n° 1320, janvier-mars 2018.

[6] Abdelmayek Sayad, La Double absence. Des illusions de l’immigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.

 

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