Wang Xiaobo, L’Age d’or

Voici une autre histoire, mais pas
comme les autres, de « jeunes instruits », ces
citadins expédiés dans les « provinces frontalières
» pour s’y faire éduquer-réformer au contact des «
paysans pauvres et moyens inférieurs » par les vertus
exhaustives du travail manuel. Wang Er est l’un de ceux-là
: son travail, quelque part dans la Chine chaude et profonde,
est de garder les buffles (c’est facile, la castration les
a rendus angéliques), de nourrir les cochons (« ça
mange tout le temps », c’est épuisant), ou de défricher
la terre (c’est le pire, car notre héros a eu les reins
brisés). De cela, les autochtones ne lui savent aucun gré
: on déteste ces citadins gêneurs et parasites.

Ne pas finir bœuf, castré à coups
de maillet, soumis jusqu’à la mort, telle est l’unique motivation
de Wang Er ; pour cela, il dispose d’un fabuleux instrument,
un pénis géant que, puceau au début du récit (Wang Er a
21 ans, c’est son « âge d’or », comme la Révolution
culturelle sera, de gré ou de force, l’âge d’or de toute
une génération), il aspire à faire pleinement fonctionner.
C’est un attribut dont l’auteur, ouvertement, se moque :
proportions gargantuesques (« un pied de haut »,
pourquoi pas une toise, un li !), tantôt «
lapin écorché », tantôt « cobra en colère »,
à l’occasion costumé de « préservatif grand format
en caoutchouc naturel », dont les érections monumentales
sont aussi bien déclenchées par le soleil que par la lune,
en présence mais aussi en absence de toute créature féminine,
bref, comme l’a dit Lautréamont, « offrant éternellement
le spectacle lugubre de la turgescence » !

Cela dit, que la « libération
sexuelle » débouche ou non sur une aliénation nouvelle,
que le phallus soit ou non la clef d’or ouvrant toutes grandes
les portes de la liberté, chaque lecteur en son for intime
en débattra comme il lui chante. Reste que, dans la Chine
ultra-puritaine de la Révolution culturelle, monter, ce
glaive-là en main, à l’assaut d’une grande muraille d’hypocrisie,
était un acte de courage, une forme enrichissante de désobéissance.
Hallebarde de joyeux combats plutôt qu’outil de jouissance,
et preuve tant physique que métaphysique de l’existence
de son propriétaire, le « petit bonze » a pour
double métaphorique « le fusil à double canon »,
arme redoutable entre les mains de cet étrange jeune instruit,
tireur d’élite.

Car, « désobéir » est
bien la grande force de Wang Er (« il n’est pas d’autre
pensée que le refus d’obéir, de subir », disait Alain…)
: en un temps où chacun est cloué à son poste, assigné à
résidence là où le veut le Grand Timonier, partir est la
désobéissance suprême. Wang Er s’en va, comme si tous les
chemins lui appartenaient, et fête ainsi ses retrouvailles
avec la nature, mère de toutes les sensations, qui lui met
« l’âme à marée haute » : départ qu’on dirait
rimbaldien si ce mot n’avait été aussi galvaudé, noces avec
les arbres, le vent, les ruisseaux, le feu.

Autre forme de désobéissance salvatrice
en ces temps accablants où réciter, répéter, psalmodier,
tiennent lieu de parole, le jeune instruit se tait, choisit
l’or du silence contre le plomb des mots d’ordre, se tait
obstinément, au point de passer, aux yeux d’un tout-puissant
« responsable militaire », pour un authentique
sourd-muet !

Mais, se taisant, grâce à la pratique
obligée de l’autocritique, Wang Er découvre l’écriture :
l’incipit de ses aveux est un authentique début de roman
: « Cette nuit-là, nous quittâmes la montagne pour
le lieu du crime… », prometteur de grandes aventures
et d’effusions lyriques. Or, et c’est la grande force de
ce petit livre, dès que le lyrisme pointe son nez enchifrené,
dès que menace l’apitoiement sur soi (si légitime qu’il
puisse être : on a exilé les jeunes instruits, on les affame,
on les insulte, on leur casse les reins à coups de tabouret…),
Wang Xiaobo leur tord le cou ! Place à la dérision, laquelle,
avec la désobéissance et le libre exercice de la sexualité,
constitue l’arme la plus efficace dans la panoplie du révolté.

Et la femme — en l’occurrence Chen
Qingyang,la partenaire, dans tout cela ? Elle n’a pas le
plus beau rôle : complice ou comparse, elle n’a jamais l’initiative
; elle va avec, fuit avec, jouit avec, « fait le koala
» autour du majestueux membre viril, accepte qu’on
« étudie son anatomie »… Elle saura s’adapter,
réapparaîtra, vingt ans plus tard, les seins avachis, mais
vice-directrice d’hôpital, et dûment permanentée. Sans doute
incarne-t-elle, bonne, « innocente », faite
pour aimer (car elle « tombe » amoureuse de
Wang Er qui, lui, n’a pas que ça à faire et demeurera «
voyou, brigand de grand chemin », même s’il est devenu
enseignant), les masses chinoises et leur inépuisable faculté
de résistance passive, leur côté Schweyk ou Mère-Courage…

Il y a dans ce récit un ton de
salubre désinvolture qui en sublime la valeur documentaire
: l’incipit de l’autocritique a bien tenu ses promesses,
le vécu valait la peine d’être raconté…

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