Yukon Huang, Cracking the China Conundrum: Why Conventional Economic Wisdom Is Wrong

New York, Oxford University Press, 2017.

Compte-rendu par Dmitriy Plekhanov

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Envisager l’avenir d’un pays aussi vaste et hétérogène que la Chine n’a jamais été une tâche aisée. Comme l’avait formulé l’ancien Premier ministre chinois Wen Jiabao, le moindre problème, multiplié par une population de 1,3 milliard d’individus, peut être perçu comme une menace potentielle, tandis que de gigantesques quantités de ressources matérielles et financières, ramenées à une population de cette taille, peuvent finalement sembler assez négligeables. Il n’est donc pas surprenant qu’il existe, au sein de la communauté des experts, des opinions aussi divergentes sur la Chine en général et l’économie chinoise en particulier. L’ouvrage Cracking the China Conundrum de Yukon Huang offre une évaluation critique des idées répandues sur la Chine et présente ainsi le point de vue de l’auteur sur l’histoire récente des réformes chinoises et leurs implications pour le développement économique, social et politique du pays. Chercheur associé (senior fellow) au sein du programme pour l’Asie du Carnegie Endowment et ancien directeur pour la Chine de la Banque mondiale, l’auteur est bien placé pour entreprendre ce type d’analyse. Le résultat est un rapport qui fournit matière à réflexion, opportun et perspicace, sur l’économie chinoise.

Le livre débute avec l’observation par l’auteur qu’il existe une infinie variation de points de vue parmi les experts quant à l’avenir de la Chine – depuis les partisans d’une ère de domination chinoise jusqu’aux critiques prédisant son échec total. Aucun pays ne fait l’objet de vues aussi contrastées s’agissant de ses performances économiques. L’auteur attribue ce phénomène à l’absence d’un cadre analytique concensuel. Les principes utilisés pour analyser le comportement des entreprises et la situation macroéconomique dans un pays en développement typique ne s’appliquent tout simplement pas à la Chine en raison du caractère dirigiste de son économie, ainsi que de son immense territoire et des diversités régionales. Par conséquent, les spécialistes de la Chine tendent à simplifier par trop leur analyse et donc leurs conclusions. Les idéologies et les différences culturelles contribuent également à une méconnaissance du développement économique et politique de la Chine.

Le chapitre 2 analyse les facteurs à l’origine des différences de perception de la Chine à travers le monde. L’auteur fournit des exemples sur la façon dont la croissance économique rapide de la Chine et l’accroissement du commerce intra-asiatique dans les années 2000 contribuèrent à une vision plus favorable de ce pays en Asie, tandis qu’au même moment il était perçu comme le coupable des déficits commerciaux croissants dans les pays occidentaux. Cette critique conduisit à la croyance commune selon laquelle la croissance économique chinoise était déséquilibrée et riche de distorsions telles qu’un système financier réprimé, un taux de change sous-évalué et des pratiques commerciales non-équitables. Les sondages d’opinion montrent que depuis le milieu des années 2000, le point de vue du public américain sur la Chine est devenu de plus en plus négatif. La situation dans les autres pays varie selon les liens économiques de ceux-ci avec la Chine, leurs relations historiques et leurs attaches culturelles et ethniques.

Le chapitre 3 retrace les origines du modèle de croissance chinois établi par Deng Xiaoping. Selon Yukon Huang, l’approche graduelle de mise en œuvre des réformes a été couronnée de succès parce qu’elle a permis aux autorités centrales de trouver des moyens de surmonter les intérêts particuliers au sein de la bureaucratie qui autrement auraient pu bloquer les changements initiaux. En conséquence, un partenariat propice s’est formé entre les autorités locales et les entrepreneurs privés. Les lacunes de la planification centralisée furent atténuées avec l’introduction du « système compétitif décentralisé à l’échelle régionale ». Sous celui-ci, les autorités centrales incitèrent les autorités locales à concourir entre elles pour être promues en atteignant des objectifs de croissance tout en se soumettant aux pressions concurrentielles des forces du marché. Pour Huang, de nombreux problèmes tels que les disparités de revenus, les dettes et les bulles immobilières qui sont actuellement discutés dans les débats de politiques publiques sur l’économie chinoise doivent être vus comme le sous-produit naturel de ce modèle de croissance performant plutôt que comme des vulnérabilités en soi.

Les chapitres 4 et 5 examinent en détail les inquiétudes au sujet de la croissance déséquilibrée et des problèmes de dette de la Chine. L’auteur rejette l’idée que le modèle de croissance chinois est déséquilibré en raison de la part extrêmement faible de la consommation dans le PIB. Selon Yukon Huang, la baisse de la part de la consommation est principalement attribuée au processus d’urbanisation et au transfert de travailleurs depuis des activités rurales et intensives en main-d’œuvre vers des activités urbaines, plus intensives en capital. À cet égard, la voie chinoise de croissance suit d’assez près des schémas observés précédemment dans les phases initiales d’autres économies d’Asie orientales devenues prospères. Par conséquent, le rééquilibrage économique (l’accroissement des revenus et de la part de la consommation) peut aussi être attendu lorsque l’économie chinoise deviendra complètement urbanisée et que les travailleurs se déplaceront de plus en plus vers les emplois plus qualifiés dans les industries de service. Pour Yukon Huang, la consommation ne devrait être stimulée artificiellement, mais elle peut être quelque peu accrue en éliminant d’importantes distorsions telles que la politique restrictive de résidence du hukou ainsi qu’une priorisation de l’investissement par rapport aux dépenses sociales et environnementales. En ce qui concerne le problème de la dette, les risques financiers dans l’économie chinoise sont gérables et ne sont pas à même d’entraîner une crise financière sérieuse.

Le chapitre 6 explore les perspectives de libéralisation politique en Chine. Depuis le début de l’ère des réformes sous Deng Xiaoping, les dirigeants chinois ont donné priorité à la croissance économique, considérée comme un moyen de sauvegarder la stabilité politique. La période prolongée de croissance économique rapide était inattendue pour de nombreux observateurs extérieurs car elle allait à l’encontre de la croyance répandue selon laquelle la croissance économique serait incompatible avec les régimes autoritaires. Yukon Huang avance que le « capitalisme d’État » (state-led capitalism) chinois est différent car son caractère décentralisé a créé des incitations pour une croissance et des bénéfices partagés chez divers groupes d’intérêt. Ce système a fonctionné plutôt bien jusqu’à une période récente. Mais l’immense création de richesses a donné naissance à des intérêts particuliers qui pourraient à présent entraver le développement économique et causer mécontentement public et agitation sociale. Briser ces intérêts particuliers exigerait une forme de libéralisation politique afin d’introduire davantage de transparence et de capacité à rendre des comptes dans le système. Néanmoins, l’auteur met en évidence que les conditions ne sont pas réunies pour d’importants changements politiques dans un avenir proche. Des comparaisons avec la Corée du Sud et Taiwan, qui ont entrepris une libéralisation politique dans le passé, montrent que la Chine demeure loin derrière en termes de niveau d’urbanisation, de part du secteur des services dans l’économie et d’activisme de la classe moyenne. L’auteur affirme aussi que la libéralisation ne suivra pas les normes des mouvements démocratiques occidentaux, compte tenu de l’absence de traditions démocratiques à l’occidentale en Chine et de la relation de plus en plus antagonique avec les États-Unis.

Les chapitres suivants discutent des impacts et conséquences pour le monde de la montée en puissance de la Chine. Le chapitre 7 met l’accent sur le rôle croissant de la Chine comme hub régional du réseau productif est-asiatique. Pour Yukon Huang, c’est bien l’émergence de ce réseau (et non un taux de change fixe ou d’autres facteurs) qui a conduit à l’expansion rapide du surplus commercial chinois au milieu des années 2000. Le chapitre 8 résume l’état des relations d’investissement entre la Chine et les États-Unis et l’Union européenne. Les conditions de l’investissement depuis l’étranger sont récemment devenues le principal lieu de préoccupation pour les entreprises chinoises ainsi que leurs concurrents étrangers. Les États-Unis et l’Union européenne ont de plus en plus critiqué la Chine pour ses pratiques d’investissement restrictives, les pressions exercées en vue de transferts de technologie et l’insuffisance de la protection de la propriété intellectuelle. La partie chinoise se plaint de discriminations, n’ayant pas le statut d’ « économie de marché » et voyant ses accords d’investissement bloqués par le gouvernement américain pour des raisons de sécurité nationale. Le chapitre 9 a pour objet les implications géopolitiques de l’expansion de la puissance économique et de la politique étrangère de plus en plus affirmée de la Chine. La stratégie consistant à garder un profil bas dans les relations internationales qui prévalait auparavant a vécu. La Chine souhaite être reconnue au même niveau que les États-Unis et prône une nouvelle forme de relations entre grandes puissances. Par conséquent, les tensions diplomatiques augmentent, deux grandes puissances ayant besoin de temps pour s’ajuster à la réalité changeante et élaborer de nouveaux mécanismes pour restaurer la confiance et maintenir une relation mutuellement bénéfique.

Le chapitre 10 résume les conclusions principales. Selon Yukon Huang, la Chine doit être considérée comme une grande puissance anormale. Elle est la première grande puissance à être un pays en développement faisant face de nombreux défis internes (une population vieillissante, le piège des revenus intermédiaires, les problèmes environnementaux, etc.). Tout en essayant de trouver sa place dans le monde globalisé, la Chine va continuer de développer son propre ensemble d’agendas économiques, politiques, culturels et sociaux, défiant les classifications typiques et l’opinion communément admise.

L’ouvrage de Huang est une contribution remarquable au débat sur l’économie chinoise. Sceptique et anticonformiste, l’auteur examine minutieusement les croyances répandues sur l’économie chinoise et les déconstruit l’une après l’autre – apportant ainsi sa propre interprétation des évolutions récentes. Ce faisant, l’auteur met en évidence le besoin de penser d’une autre façon et de mettre en question les principes acceptés ou les opinions communément admises. Bien qu’une approche de ce type ne soit pas exempte de critiques, et que l’auteur semble parfois trop optimiste au sujet de la Chine, le livre n’en demeure pas moins une ressource indispensable pour quiconque s’intéresse au phénomène du miracle économique chinois.

Traduit par Hugo Petit.

Dmitriy Plekhanov est chercheur à l’Institute for Complex Strategic Studies (ICSS), Moscou, Russie ([email protected]).

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