Perspectives chinoises 2008/1

Dossier

Sport et politique

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Perspectives chinoises 2008/1

Chine - Sport

Éditorial Page 1

Sébastien Billioud

L’approche des Jeux de Pékin, le relais mouvementé de la torche olympique, les vives réactions des populations chinoises à travers le monde sont autant d’événements récents qui posent avec force la question de la relation entre sport et politique. C’est donc à ce thème que Perspectives chinoises consacre ce trimestre son dossier, en proposant un ensemble d’articles qui, loin des feux de l’actualité, offre néanmoins des éléments susceptibles de l’éclairer.
Le numéro s’ouvre avec un texte de Dong-Jhy Hwang et Li-Ke Chang qui nous propose une rétrospective sur le développement du sport en Chine depuis la fondation de la République populaire. Y sont notamment évoqués la pensée du Grand Timonier sur la culture physique, la primauté absolue du politique sur le sport pendant la Révolution culturelle ou le rôle plus diffus de l’idéologie après l’ouverture du pays. A partir d’une analyse très documentée de la participation chinoise aux Jeux de 1952 à Helsinki, Xu Guoqi montre ensuite l’importance qu’a pu avoir le mouvement olympique dans les stratégies de reconnaissance de Pékin ou Taipei sur la scène internationale. On comprend mieux alors la dimension toujours éminemment politique des Jeux, depuis le début, pour les autorités chinoises. C’est à travers un prisme local que Gladys Chicharro-Saito explore pour sa part la relation entre sport et politique. A partir d’un travail de terrain conduit dans la province du Hebei, elle analyse la façon dont l’éducation physique sert de vecteur à l’incorporation de la morale dans les écoles élémentaires. La contribution de Séverine Bardon, enfin, montre comment l’organisation de la filière sportive chinoise, au-delà d’impératifs politiques de prestige national, s’intègre progressivement à un véritable marché du sport. A ces différents articles s’ajoute une note de recherche d’Aurélien Boucher sur l’introduction du sport en Chine.
Hors dossier, vous trouverez également dans ce numéro une sélection d’articles ainsi que plusieurs recensions critiques d’ouvrages. Perspectives chinoisesne publiait auparavant que des comptes-rendus de lecture relativement brefs. Nous ouvrons désormais également le champ à des réflexions plus longues à partir d’ouvrages récents, un peu dans l’esprit des review essays des revues anglo-saxonnes. Comme vous le découvrirez, c’est dans ce numéro le Tibet qui est à l’honneur. •
Très bonne lecture
Sébastien Billioud

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Sport, maoïsme et jeux Olympiques de Pékin : un siècle, une idéologie Page 4

Li-Ke ChangDong-Jhy Hwang

La tenue des jeux Olympiques à Pékin a soulevé de nombreux débats concernant les relations entre le sport et la politique. Le développement du sport en Chine, depuis la fin du XIXe siècle, a été influencé à des degrés différents par l’impérialisme, la pensée nationaliste et la pensée maoïste. Cet article propose donc d’explorer les idéologies et pratiques politiques en relation au sport au cours du siècle passé, en privilégiant trois angles : les débuts de la pensée de Mao au sujet de la culture physique et du sport ; le développement du sport sous le socialisme maoïste et pendant la Révolution culturelle ; l’ouverture et les prouesses de la Chine postmaoïste. Nous verrons ainsi que le développement du sport demeure jusqu’à présent attaché à l’idée d’« olympiens imaginaires » et vu comme une solution au « complexe de l’homme malade ». Enfin, nous expliquerons comment la pensée postcoloniale permet une compréhension plus large de la notion de sport en Chine.

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La répresentation nationale de la China et la question des deux Chine dans le mouvement olympique Page 19

Xu Guoqi

Cet article, à travers l’étude du cas de la participation de Pékin aux jeux Olympiques de 1952 à Helsinki, offre une analyse historique cruciale pour comprendre l’actuelle obsession olympique de la Chine et le conflit toujours actif entre Pékin et Taipei sur la question de la représentation nationale. Il démontre que tant la forte campagne menée par Pékin pour obtenir les Jeux de 2008 que le débat sur la question de savoir qui doit ou ne doit pas représenter la Chine ne sont pas nouveaux et prennent leurs racines dans les controverses passées.

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Éducation physique et incorporation de la morale dans les écoles élémentaires en République populaire de Chine Page 30

Gladys Chicharro-Saito

A partir d’une description minutieuse des enseignements classés sous les termes d’éducation physique et de gymnastique dans les écoles primaires chinoises, cet article s’intéresse au façonnement scolaire du corps des enfants. Il montre que si certaines pratiques issues de la période maoïste ont toujours cours aujourd’hui, elles ont évolué ou bien leur signification s’est transformée afin de s’adapter à de nouveaux objectifs et à la nouvelle génération d’enfants uniques. Il s’agit maintenant d’inscrire dans le corps des enfants les nouvelles valeurs morales prônées par le gouvernement.

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L’ économie du sport : un secteur en cours de maturation Page 42

Séverine Bardon

L’organisation de la filière sportive ayant longtemps été conçue en Chine comme un outil au service du prestige national, le développement d’un véritable marché du sport est un phénomène encore récent. L’article retrace cette évolution tout en montrant que le secteur, encore peu mature, demeure risqué pour les investisseurs.

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Le sport en Chine au début du XXe siècle : la difficile introduction d’une pratique corporelle nouvelle Page 50

Aurélien Boucher

Le terme tiyuévoque presque indifféremment des pratiques chinoises « traditionnelles » et les « sports ». Si ce regroupement d’exercices corporels peut paraître surprenant, il n’est en revanche pas étranger au contexte dans lequel les sports ont été introduits en Chine. (note de recherche)

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Articles

Contrôler l’incontrôlable : La délocalisation de l’industrie taiwanaise des semi-conducteurs vers la Chine et ses implications pour la sécurité Page 56

Ming-Chin Monique Chu

Cet article présente les résultats préliminaires d’une étude de cas qui explore le lien entre mondialisation et sécurité. En adoptant une approche « élargie » et multidisciplinaire, nous analyserons les aspects stratégiques de la délocalisation de l’industrie des semi-conducteurs vers la Chine, phénomène qui s’inscrit dans le processus de mondialisation actuelle. Sur la base d’entretiens et de données secondaires, nous explorerons les motivations de cette migration ainsi que les moyens par lesquels les entrepreneurs taiwanais contournent et violent la réglementation taiwanaise en vigueur. Nous avancerons que ces activités, motivées par le profit, aboutissent à l’émergence de toutes sortes de défis stratégiques pour Taiwan et pour les États-Unis dans les domaines de la sécurité technologique et de la sécurité de défense.

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Engagement citoyen et gouvernance locale en Chine Page 72

Wu Guoguang

A partir de l’exemple des mouvements de protestations qui ont eu lieu dans les villages de Taishi et de Dongzhou, l’article propose une réflexion plus large sur les limites d’un « engagement citoyen » en Chine aujourd’hui.

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Élections 2008 à Taiwan. Victoire de Ma Ying-jeou et retour du KMT aux affaires Page 82

Frank Muyard

Les scrutins législatif et présidentiel de 2008 à Taiwan ont marqué le retour au pouvoir du Kuomintang après huit ans d’opposition avec Ma Ying-jeou comme nouveau président et une majorité parlementaire élargie. Au-delà des causes conjoncturelles expliquant l’ampleur de cette double victoire, l’analyse détaillée des résultats et leur comparaison avec les élections précédentes éclairent les évolutions récentes d’un électorat structurellement favorable au KMT.

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Les nouvelles de Chine

Singapour, la voie chinoise des réformes politiques ? Page 100

Mathieu Duchâtel

Analyse de Mathieu Duchâtel à partir de :
• Groupe d’étude de l’école du Parti en visite à Singapour, « Le système des partis politiques à Singapour », Xuexi shibao
(Study Times), n° 420, 14 janvier 2008.
• Groupe d’étude de l’école du Parti en visite à Singapour, « Les mécanismes de lutte contre la corruption de Singapour », Xuexi shibao (Study Times), n° 422, 28 janvier 2008.

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Lectures critiques

Tibet : des vérités qui dérangent : Des tibétologues répondent aux 100 Questions chinoises sur le Tibet Page 102

Françoise Robin

Anne-Marie Blondeau, Katia Buffetrille (éd.), Authenticating Tibet: Answers to China’s 100 Questions,
Berkeley, UC Press, 2008, 364 p.

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Tempêtes sanglantes sur les hautes terres tibétaines : En lisant Massacres et pillages de Woeser Page 108

Yu Jie

Woeser (Wei Se), Sha jie. Sishi nian de jiyi jinqu. Jingtou xia de Xizang wenhua. Di yi ci gongkai. (Massacres et pillages. Mémoire interdite depuis 40 ans. La culture tibétaine sous un objectif pour la première fois) Forbidden memory. Tibet during the Cultural Revolution, Taipei, Dakuai wenhua, 2006,
296 p.

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Le subversif « plaisir de penser » Page 113

Sebastian Veg

Wang Xiaobo, Wang in Love and Bondage. Traduit du chinois et préfacé par Hongling Zhang et Jason Sommer, Albany, SUNY Press, 2007, 155 pp.

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Comptes-rendus de lecture

Ching Kwan Lee, Against the Law: Labor Protests in China’s Rustbelt and Sunbelt, Berkeley, University of California Press, 2007, 326 p. Page 120

Anita Chan

ANITA CHAN Ce livre, qui est le premier à faire le point de manière complète sur les conditions de travail en Chine depuis les réformes économiques entamées il y a presque 30 ans, aborde de façon équilibrée les cas des ouvriers dans les entreprises d’État et des travailleurs migrants. Il est bien documenté et fourmille de détails intéressants et d’anecdotes personnelles relatifs à la situation critique qui touche ces travailleurs chinois laissés dans l’ornière par la politique d’industrialisation forcenée   de la Chine. L’ouvrage se concentre sur les mouvements de protestation des ouvriers, sur leur identité sociale et sur leurs relations avec le nouveau système légal. Il n’en est pas moins de haute tenue théorique et devrait figurer dans les bibliographies de tous les cursus universitaires. L’ouvrage s’organise en quatre parties regroupant sept chapitres. La première, « L’autoritarisme juridique décentralisé », dépeint le contexte dans lequel évolue le monde du travail à l’ère des réformes économiques et la mise en place d’un nouveau système de régulation. La seconde partie, « La rustbelt ou les revendications du désespoir » traite des luttes des ouvriers des entreprises d’État contre les licenciements à travers l’exemple de la province du Liaoning. La troisième partie, « La sunbelt ou la lutte contre les discriminations » se penche sur le cas des travailleurs migrants dans la province du Guangdong, sur leurs conditions de travail effrayantes et leurs activités revendicatrices. La dernière partie, « Les politiques chinoises du travail dans une perspective comparée », met en parallèle les ouvriers chinois avec les ouvriers européens durant la révolution industrielle, les comparant également   aux travailleurs d’aujourd’hui aux États-Unis et au Mexique, à ceux de Corée du Sud dans les années 1960 et 1970 et aux ouvriers dans la Chine d’avant la Libération. L’auteur montre ainsi que les évolutions du monde du travail dans la Chine d’aujourd’hui ne constituent pas des faits isolés. L’ouvrage se termine sur une note légèrement optimiste, affirmant qu’il existe aujourd’hui une « alliance secrète » grâce à laquelle les ouvriers et d’autres groupes comme les paysans e  les propriétaires des villes utilisent la loi pour défendre leurs droits. Lee insiste sur plusieurs points intéressants négligés   par d’autres chercheurs qui ont abordé le sujet. Tout d’abord, elle insiste sur l’« autoritarisme juridique décentralisé » qui résulte de la décentralisation politique et économique du gouvernement chinois. Celle-ci a conduit à des différenciations territoriales dans les discours idéologiques, celles-ci entraînant à leur tour des schémas différents de revendication sociale dans les rustbelt et sunbelt. Ainsi, les mouvements revendicatifs dans le secteur étatique sont comparés à ceux des nouveaux secteurs   non étatiques et les activités contestataires des ouvriers d’État comparées à celles des travailleurs   migrants. L’auteur forge pour ces catégories respectives les expressions nouvelles de « revendications   du désespoir » et de « lutte contre la discrimination ». Le livre consacre deux chapitres aux ouvriers d’État et deux aux travailleurs migrants. Les premiers ont subi des licenciements massifs et beaucoup ont manifesté dans la rue en signe de contestation, « animés par le courage moral et le désespoir ». Les seconds, dépourvus des droits conférés aux résidents sur leurs lieux de travail, sont exploités et victimes des discrimination du fait de leur « demi-citoyenneté ».On peut admettre que les contextes dans lesquels ces deux types de travailleurs évoluent et les problèmes qu’ils rencontrent sont très différents. Cependant, les étiquettes forgées par l’auteur pour les distinguer sont trompeuses. La condition des travailleurs migrants est sans doute plus « désespérée » que celle des ouvriers d’entreprises d’État licenciés. Loin de chez eux et sans famille ni soutien d’une communauté, ils sont amenés à travailler sur de très longues plages horaires pour de salaires plus bas que le minimum légal. Leur situation est plus désespérée que celle des travailleurs licenciés qui ont toujours un foyer et qui,   même au chômage, bénéficient souvent d’un filet de sécurité, aussi inadapté soit-il. De même, postuler   que les travailleurs migrants sont engagés dans une « lutte contre la discrimination » parce qu’ils ne bénéficient pas des mêmes droits que les habitants de la ville n’est pas entièrement convaincant. Les travailleurs migrants ne réclament en effet pas l’accès à ces droits mais, comme le souligne Lee elle-même, leurs revendications se limitent à une critique de leurs salaires indécents et de leurs conditions de travail. On n’a pas encore entendu parler de travailleurs migrants   réclamant les même droits et avantages que ceux possédant un hukou urbain (un certificat de résidence). Le jour où les travailleurs migrants réclameront l’abolition du système du hukou marquera   l’aboutissement de leur prise de conscience en tant que groupe. Le second point important souligné par Lee est le fait que les travailleurs migrants possèdent toujours un lopin de terre et un réseau social à la campagne et que leur identité sociale demeure liée à leurs lieux d’origine, un aspect de leurs vies   que la plupart des études tend à passer sous silence. Le chapitre six est consacré à ce sujet mais   l’auteur omet dans ce chapitre factuel une évolution intéressante : les travailleurs migrants commencent   à se transmettre un esprit de classe. Un certain nombre d’exemples de vies de travailleurs migrants dans ce chapitre montre qu’une seconde génération de travailleurs migrants fait son apparition et qu’il n’est plus inhabituel pour deux générations – les parents et leurs enfants adultes – de travailler en même temps dans les usines en ville. Il n’est également plus rare de voir des travailleurs migrants mariés travailler dans la même usine ou dans des arrondissements voisins. Ceci va à l’encontre de l’image traditionnelle qui veut que les rangs des travailleurs migrants se composent   principalement de jeunes femmes célibataires qui travaillent jusqu’à leur mariage pour être ensuite remplacées par une nouvelle cohorte de jeunes femmes célibataires. Enfin, une distinction est faite par l’auteur entre les ouvriers d’État licenciés, enclins à manifester dans la rue, et les travailleurs migrants, plus prompts à recourir à des canaux légaux de contestation. Il est vrai que les travailleurs migrants   ont pris conscience de leurs droits durant la dernière décennie et que le nombre de litiges et d’affaires jugées devant les tribunaux a explosé. Mais sont-ils vraiment plus adeptes des procédures égales, alors que les ouvriers d’entreprises d’État seraient moins respectueux de la loi et plus militants ?En réalité, le cas de travailleurs migrants qui quittent leurs usines pour manifester dans les rues est aussi fréquent. Cependant, il est  vrai que cette tactique leur est moins profitable qu’aux ouvriers d’État qui, en tant que résidents, peuvent interpeller les autorités locales par ce statut. De plus, le niveau plus élevé de litiges parmi les travailleurs migrants peut être dû au fait que les usines financées par des capitaux étrangers dans lesquelles ils travaillent n’ont pas de comité de médiation à l’image des entreprises d’État. Le seul moyen d’obtenir justice pour un travailleur migrant est de rechercher de l’aide pour son litige hors de son lieu de travail auprès d’agences de conseils juridiques ou d’ONG ou de se rendre directement aux bureaux locaux du travail en quête d’un arbitrage. Cependant, ces critiques demeurent mineures au regard de l’excellence de l’ouvrage de Ching Kwan Lee qui nous fournit des informations de valeur sur la condition des travailleurs chinois.      

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He Qinglian, Wusuo Zhongguo. Zhongguo dalu kongzhi meiti celüe da jiemi (La Chine enfermée dans le brouillard : révélations sur les politiques de contrôle des médias en Chine continentale), Taipei, Liming wenhua chubanshe, 2006, 462 p. Page 122

David Bandurski

On se sent vite désorienté lorsque l’on tente de dissiper les brumes qui entourent les médias chinois. D’une part, la mise au jour des politiques gouvernementales passe par le décryptage du pesant jargon officiel ; de l’autre l’âpre réalité des médias et de la censure au travail peut être une source de confusion plus grande encore. Heureusement, les sinisants peuvent désormais s’orienter à l’aide du livre de He Qinglian, qui constitue une étude minutieuse du contrôle des médias en RPC. L’ouvrage représente un complément bienvenu au plus mince rapport de recherche de 2003, simplement intitulé Le Contrôle des médias en Chine, rédigé par l’auteur pour l’ONG internationale Human Rights in China. La Chine enfermée dans le brouillard commence par un passage en revue de l’histoire de la presse et du contrôle de la pensée en République populaire de Chine depuis la création des « réseaux d’information socialistes » avant 1949 jusqu’à l’actuel régime post-Tiananmen « d’opinion publique dirigée » en passant par le « mouvement de libération de la pensée » des années 1980. Les quatre premiers chapitres abordent essentiellement les mécanismes de contrôle, incluant les lois qui leur sont relatives, les réglementations et les leviers d’action du Parti et du gouvernement. Cette section, en grande partie encore d’actualité, représente une référence utile. He Qinglian y traite une palette de sujets importants, notamment la manière dont les lois relatives au secret s’appliquent à la presse, la façon dont les différents médias sont pris dans les hiérarchies politiques chinoises – et en quoi cela influe sur le travail journalistique, enfin la manière dont l’endoctrinement politique est mené dans le monde de la presse. Si l’auteur a le mérite ne pas se perdre dans la complexité du sujet, elle succombe souvent à la tentation de la simplification excessive. Dans la plupart des cas, celle-ci résulte d’une importance excessive accordée à la notion de contrôle, vue comme impulsion première et point d’analyse central pour tout sujet relié aux medias. Dans le premier chapitre, par exemple, He Qinglian utilise le mot « purge », ou zhengdun     , en référence à une note officielle de juillet 2003 émanant du Conseil des Affaires d’État. Ce document réprouve la pratique commune de l’abonnement forcé, par laquelle les administrations gouvernementales exploitaient habituellement les services (et les entreprises) dépendant d’eux, en réclamant le versement de sommes substantielles pour que ces derniers s’abonnent à leurs publications. La note, connue sous le nom de document 19, a rendu cette pratique hors-la-loi dans le but de « réduire la pression sur les paysans et la masse populaire ». L’auteur souligne, avec raison, que le document 19 a joué le rôle de condamnation à mort pour des centaines de publications, qui ont perdu à cette occasion leur principale source de financement et ont dû tenter de survivre sur un marché commercial concurrentiel. Cependant, cette politique n’avait pas finalité, comme le suggère He, une purge de la presse revenant sur les acquis des années 1990, époque durant laquelle le mouvement de commercialisation avait donné naissance à une myriade de nouvelles publications. Il est peut être vrai que cette disparition de titres a profité aux médias officiels centraux comme Le Quotidien du Peuple car elles ont réduit au silence un flux de propagande superflue, en permettant aux bureaux et aux entreprises de ne plus être submergés de torchons officiels. Mais l’auteur interprète leur disparition comme une regrettable perte de diversité dans la presse, alors qu’ils n’avaient en vérité aucune impact concret sur la qualité du journalisme en Chine. Ces publications n’avaient en effet rien à voir avec du journalisme : c’étaient de simples vaches à lait pour d’avides fonctionnaires gouvernementaux. S’il existait réellement, le journalisme offensif se rencontrait ailleurs, dans des titres comme le Nanfang Zhoumo (connu sous son nom anglais, Southern Weekend) et le Nanfang Dushi bao (Southern Metropolis Daily), tous deux des dérivés commerciaux de l’organe officiel du Guangdong le Nanfang Ribao, ou encore au sein de bastions de la presse, plus anciens, comme le Zhongguo qingnian bao publié par la Ligue des jeunesses communistes et également parmi des magazines plutôt commerciaux comme Caijing and Zhongguo xinwen zhoukan (également connu sous le nom China Newsweek), ce dernier étant une filiale du service officiel d’information chinois. L’étrange et intense triangle amoureux formé par le contrôle du Parti, le phénomène de commercialisation et du journalisme professionnel en Chine est une des énigmes clés sur laquelle doit se pencher tout chercheur dans le domaine des médias chinois. Comment réconcilier le désir d’indépendance dans le journalisme chinois – le reportage d’investigation, une diversité toujours plus grande des points de vue éditoriaux, etc. – avec un système draconien de censure ? Alors que les contrôles sont une réalité toujours présente en Chine, ils ne sont pas uniquement ou nécessairement la meilleure façon de décoder la complexité des médias chinois. Le prisme d’analyse déformant centré sur la notion de contrôle conduit de nouveau l’auteur à des conclusions contestables au chapitre deux, dans lequel elle étudie les différentes lois et réglementations relatives au contrôle des médias. Elle fait suivre une utile liste de notes officielles et de statuts par cette conclusion : D’apparence, les lois et réglementations susmentionnées semblent être plus en lien avec la régulation qu’avec le contrôle politique, mais quand on les combine avec les actions de contrôle des médias émanant des autorités de propagande du Parti communiste, on comprend que leur but réel est bien le contrôle. Sous le strict contrôle du gouvernement, ces prétendus médias sont en réalité uniquement une machine de propagande de masse, conformes au nom que leur a donné le gouvernement chinois : des « porte-parole ». (p. 106) Si le contrôle est bien la motivation première derrière ces lois et réglementations, l’application grossière faite par l’auteur du terme trompeur et historiquement chargé de « porte-parole » néglige la complexité d’un riche corpus de publications, notamment le fossé croissant entre les journaux « du Parti », ou dangbao, et les publications commerciales. La force et l’utilité du livre de He Qinglian réside dans le travail de compilation de faits pertinents relatifs au contrôle des médias en Chine : affaires clés, dates et systèmes de réglementation. Mais il apparaît qu’à un certain moment l’auteur a pris le parti d’écrire une tragédie et que sa lecture des faits reste prisonnière de sa vision narrative. Au chapitre huit, par exemple, on est confronté à un rappel, globalement de qualité, de la naissance  comme journal à scandales du Nanfang Zhoumo, abordant aussi ses fondements intellectuels et commerciaux. Mais l’image qui ressort à la fin du chapitre – auquel est donné le titre légèrement mélodramatique de « Comment fut arrachée la rose épineuse » – est celle d’un journal détruit, d’une silhouette tracée à la craie sur la scène d’un meurtre. S’il est correct d’affirmer que le Nanfang Zhoumon’est plus vraiment le fauteur de troubles qu’il était par le passé, il est prématuré d’annoncer sa mort. Cela est valable pour d’autres médias inscrits sur la liste des victimes dressée par l’auteur à la fin du chapitre huit ; en particulier le supplément au Zhongguo qingnian bao, appelé Bingdian (Point de glaciation). He Qinglian ne fait aucune mention de la relance du supplément en 2006, ni ne fait écho au point de vue répandu dans le monde des médias chinois – et partagé par l’ancien éditeur en chef de Bingdian Li Datong – selon lequel l’affaire illustre autant le changement que le contrôle. Le contrôle des médias en Chine continentale est réel et parfois brutal. En tant que chercheurs dans le domaine des médias chinois, nous devons examiner attentivement l’évolution de la censure vers une subtilité et une efficacité croissante. Mais on ne peut nier la vitalité des médias chinois aujourd’hui, qui évoluent et réservent toujours des surprises. Si tout ce que nous parvenons à voir, en scrutant le brouillard, n’est qu’un mélancolique alignement de plaques funéraires, il convient de se demander si le brouillard ne vient pas de nous. • 

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Leo Suryadinata (éd.), Southeast Asia’s Chinese Businesses in an Era of Globalization. Coping with the Rise of China, Singapour, Institute of Southeast Asian Studies, 2006, 374 p. Page 124

Claudia Astarita

La mondialisation et l’émergence de la Chine comme puissance économique sont deux évolutions majeures de ces dernières décennies. Elles ont toutes deux eu un profond impact sur le contexte sociopolitique et économique de la zone du Sud-Est asiatique. Le livre de Leo Suryadinata se concentre sur trois questions. Est abordée tout d’abord l’émergence de la Chine et son impact sur les économies et les entreprises en Asie du Sud-Est, en particulier celles en lien avec la diaspora chinoise. Ensuite, sont étudiées les politiques des gouvernements des pays d’Asie du Sud-Est concernant cette diaspora, en particulier les politiques économiques et commerciales. Enfin, le livre traite des entreprises chinoises en Asie du Sud-Est à l’heure de la mondialisation. L’ouvrage témoigne des rôles que la diaspora chinoise a joué dans la région et évalue les conséquences de l’émergence de la Chine pour le développement économique des pays d’Asie du Sud-Est. Compte tenu de la diversité des caractéristiques socio-économiques de chaque pays de la région, l’étude est divisée en différentes sections décrivant, respectivement, les cas indonésien, malais, philippin, singapourien et thaï. John Wong et Sarasin Viraphol analysent les conséquences de l’émergence économique de la Chine pour l’Asie du Sud-Est en général. Alors que, lors de la mise en place des réformes économiques chinoises de la fin des années 1970, beaucoup ont assimilé la Chine à une force perturbatrice pour la croissance économique de l’ASEAN, sur un plus long terme, son expansion économique s’est révélée être non seulement un nouveau moteur pour le développement de la zone asiatique, mais également un catalyseur pour l’intégration des économies d’Asie du Sud- Est. Tout en expliquant comment la concurrence redoutée s’est métamorphosée en développement favorable à toutes les parties, Wong laisse une place à l’inconnu pour le futur des relations entre la Chine et l’ASEAN, faisant référence au rôle géopolitique que la Chine entend jouer dans la région. Viraphol, lui, met l’accent sur l’idée que la Chine et l’ASEAN, ensemble, peuvent créer une zone économique multilatérale bénéficiant à tous grâce à « l’approche de bonne volonté » de la République Populaire. De plus, contrairement à Wong, Viraphol insiste sur l’importance des entre preneurs chinois d’outre-mer, qui ont joué les intermédiaires durant la première phase du développement économique chinois en aidant à la mobilisation des ressources globales en capital, en accès au marché, en savoir-faire et en talents. L’Indonésie est la première étude de cas présentée dans le livre. Le pays est analysé selon trois perspectives différentes par Djisman S. Simandjuntak, Thee Kian Wie, Sujoko Efferin et Wiyono Pontjoharyo. Simandjuntak soutient que, étant donnée la nature transitionnelle du développement auquel la Chine et l’Indonésie font face, toute conclusion sur la manière dont l’émergence de la Chine va affecter l’Indonésie demeure hypothétique. Toutefois, d’après l’auteur, une forte performance de l’économie indonésienne est cruciale pour appuyer l’émergence de nouvelles synergies entre les deux pays. Thee Kian Wie insiste sur l’attitude du gouvernement indonésien à l’égard des minorités chinoises et dégage la principale différence entre le gouvernement de Suharto et celui lui ayant succédé : le premier a donné à la diaspora chinoise de vastes opportunités dans le champ économique uniquement, tandis que cette minorité est aujourd’hui autorisée à être active dans d’autres domaines, notamment politique. Pour conclure, Efferin et Pontjoharyo examinent les caractéristiques et le style managérial des hommes d’affaires chinois d’Indonésie, étudiant leurs activités dans l’est de Java. La seconde étude de cas concerne la Malaisie. Lee Poh Ping et Lee Kam Hing traitent tout d’abord des opportunités que « l’ouverture » de la Chine offre aux investisseurs de Malaisie en général et aux Chinois de Malaisie en particulier. Certains aspects négatifs de l’émergence de la Chine sont également mis en lumière, bien que les auteurs soutiennent qu’un gouvernement plus volontariste pourrait surmonter n’importe quel obstacle. Ensuite, comme Thee Kian Wie le fait pour l’Indonésie, Ho Khai Leong examine les politiques économiques du gouvernement malais envers les minorités chinoises. Il souligne la manière dont les activités économiques des Chinois de Malaisie ont été entravées par la régulation et les politiques du gouvernement visant à promouvoir au sein du pays une redistribution des richesses favorable aux Malais. Enfin, Leong Kai Hin présente les résultats de son étude relative aux entreprises chinoises. Par l’analyse des conséquences de la mondialisation sur les entreprises chinoises de Malaisie et les stratégies qu’elles ont adoptées pour faire face à de tels défis, l’auteur démontre que seules les plus grosses entreprises ont tiré profit de la mondialisation et de l’émergence de la Chine, et non les petites et moyennes entreprises. La troisième étude de cas concerne les Philippines. Teresita Ang See et Go Bon Juan soutiennent que la menace chinoise en Asie du Sud-Est, et en particulier aux Philippines, est exagérée, si ce n’est sans fondement. Bien qu’ils admettent que les entreprises chinoises ont sensiblement menacé certaines PME philippines, ils soutiennent que les avantages retirés par les Chinois des Philippines faisant des affaires avec la Chine dépassent les inconvénients. Les deux auteurs présentent également cinq études de cas empiriques en soutien à leur thèse. Ellen H. Palanca étudie l’environnement des entreprises, déterminé par les politiques publiques et le contexte politique, dans lequel évoluent les Chinois des Philippines depuis la période coloniale et la manière dont il a affecté leurs activités. Elle conclut que, avant les naturalisations de masse de 1975, le contexte pour les entreprises était versatile et globalement défavorable. En effet, les politiques nationalistes restreignaient le type d’activités et même les professions auxquelles les Chinois des Philippines avaient accès. Cependant, quand les minorités chinoises ont obtenu la nationalité philippine, leur intégration progressive dans la société philippine a débuté et les a conduit rapidement à former un puissant groupe parmi l’élite. Ng Beoy Kui décrit les problèmes auxquels Singapour a été confrontés du fait de la mondialisation et de la croissance chinoise. L’auteur souligne que c’est uniquement après la mise en place de relations diplomatiques avec la Chine en 1990 que Singapour a commencé à encourager les entrepreneurs ethniquement chinois à investir en Chine. Cependant, il conclut en affirmant que ce groupe est lui-même hétérogène et que toute tentative visant à stéréotyper les entreprises chinoises d’outre-mer aboutirait à des résultats trompeurs. Enfin, Pavida Pananond étudie les cartels d’entreprises chinoises en Thaïlande à travers l’exemple du plus fameux d’entre eux dans le pays, le groupe Charoen Pokphand. Elle conclut que, alors qu’à l’origine le caractère chinois du groupe  et ses réseaux étendus en Chine ont pu contribuer à son succès, les défis auxquels il fait face aujourd’hui ont peu de rapport avec ses liens avec la Chine mais plus avec ses capacités en tant qu’entreprise. Décrire l’impact de l’émergence de la Chine dans chacun des pays d’Asie du Sud-Est était en soi un défi, et le livre de Leo Suryadinata représente une plongée très documentée dans le sujet, même s’il ne se risque pas à tirer de conclusion synthétique. Néanmoins, il parvient à offrir au lecteur un cadre de référence large et pluriel qui constitue un bon point de départ pour toute analyse plus approfondie. • 

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Thomas J. Berghuis, Performance Art in China, Hong Kong, Timezone 8 Limited, 2006, 310 p. Page 125

Emmanuel Lincot

Publié il y a un an par Robert Bernell, libraire et éditeur de la Maison Timezone 8, située au coeur de Dashanzi, à Pékin, Performance art in China est un ouvrage majeur. Écrit par Thomas J. Berghuis, jeune chercheur ayant travaillé sous la direction du sinologue australien John Clark, il constitue la première synthèse sur un sujet largement méconnu. Long de 310 pages, ce livre est composé d’une introduction, de huit chapitres dotés d’illustrations souvent rares, d’une riche chronologie, d’un index fort utile pour connaître le nom des artistes, en transcription ainsi qu’en caractères chinois et enfin, d’une bibliographie révélant le remarquable travail d’archivistique auquel s’est livré l’auteur. Ce dernier a recueilli nombre d’informations auprès du célèbre critique d’art et commissaire d’expositions Li Xianting mais aussi de HansVan Dijk qui, au soir de sa vie, a regroupé – avec l’aide de l’artiste Ai Wei Wei – un fonds documentaire important, consultable à Pékin, sur l’évolution artistique de la Chine au cours de ce dernier quart de siècle. L’objet de cette passionnante étude pourrait sembler anecdotique. Il n’en est rien. L’art de la performance est une forme d’intervention où l’artiste fait de temps à autre oeuvre de son corps, et s’expose parfois physiquement lors d’une manifestation privée ou publique. En fait, le mot « performance », directement emprunté à l’anglais (où il a le sens de spectacle, représentation) et qui est traduit en mandarin par biaoyan yishu, sert aujourd’hui à désigner toutes les activités artistiques qui se déroulent devant des témoins et font intervenir la musique (art sonore), la danse, la poésie, le théâtre ou la vidéo, ou une quelconque combinaison de ces ingrédients. Thomas J. Berghuis rappelle les précédents historiques de l’art de la performance né en Occident et auxquels d’autres modes d’expression lui sont apparentés : art corporel, happening, interventions Fluxus. Le trait le plus saillant de cet ouvrage est d’avoir pu montrer qu’en Occident comme en Chine, le souci d’une esthétique s’efface devant celui d’une éthique. Il ne s’agit plus d’ériger un culte à la beauté, même paradoxale, mais d’interroger sans complaisance les fondements des valeurs collectives ou les circonstances de la vie quotidienne pour en révéler la valeur construite et arbitraire. C’est une sociologie en acte. C’est aussi un symptôme qu’illustre au mieux le choix de la couverture même de l’ouvrage où sont reproduits, d’une part, une peinture fameuse de 1985 intitulée Triple Mao Zedong peinte par Ai Wei Wei et, d’autre part, une photographie mettant en scène le performeur Ma Liuming entouré des célèbres Britanniques Gilbert & George, qualifiés de « sculptures vivantes », regroupés dans le East Village de Pékin en 1993. Qu’est-ce-à dire ? Entre ces deux images, qui problématisent la thèse argumentée par Thomas J. Berghuis, 1989 a eu lieu. Il s’agit, non seulement, de la répression des manifestants de la place Tiananmen mais aussi, le 5 février de cette même année, d’un événement considérable dans l’histoire artistique chinoise : la censure de l’exposition nationale d’« art expérimental » (shiyan meishu) où se produisit une performance des artistes Tang Song et Xiao Lu tirant à bout portant sur leur installation, une cabine téléphonique, ironiquement légendée duihua (« dialogue ») . Prélude à une impossible communication entre la société civile et le pouvoir, cet événement se traduisait, en définitive, par l’application à la lettre d’une déclaration, datée d’avril 1917, de Mao Zedong, alors jeune : « Afin de civiliser l’esprit, le corps doit s’ensauvager((1). » Rétrospectivement, cet événement annonçait aussi l’abandon, par un nombre croissant d’artistes, de la peinture en tant que système (avec ses institutions, ses pratiques, ses modèles, ses discours, son économie) d’une part, et par le rejet, d’autre part, d’un véritable culte séculaire dont elle fait  encore l’objet et qu’il s’agit d’interroger non comme une évidence mais bien sous l’angle d’une anthropologie critique. Thomas J. Berghuis n’approfondit pas cet aspect des choses. De même qu’il passe sous silence un précédent important, celui du mouvement Gutaï au Japon dans les années 1950 dont on souhaiterait savoir s’il eut une influence dans la formation du performeur taïwanais Kwok Mang-Ho, venu en 1979 à Pékin, dans le contexte des premiers courants avantgardistes chinois tels que celui des Étoiles (Xing Xing). Thomas J. Berghuis, enfin, mentionne la pensée de Georges Bataille pour la notion de « dépense » qui lui permet de justifier la démarche artistique de plusieurs générations en Chine qui se sont livrées à une mise à l’épreuve des corps dans leur rapport au pouvoir. La référence à Georges Bataille est pertinente quand on sait, par ailleurs, la fascination de ce dernier pour la photographie d’un supplicié chinois prise, en 1905, par Louis Carpeaux, qu’il commenta sous le choc d’une véritable révélation du sens donné à un érotisme s’épanouissant à la hauteur d’un visage voué à l’agonie. Mais le parallèle s’arrête là. Telle performance de Zhu Yu, Theologie portative (9 janvier 1999), exhibant un bras arraché à un corps anonyme acquis à vil prix aux services de la morgue de la capitale, peut certes affirmer – à la manière d’un Bataille – la puissance d’une négativité qui ne serait pas un passage vers une positivité ressemblante, mais qui serait « sans emploi », désoeuvrée et incapable d’établir un rapport entre le présent et le passé et donc d’articuler un nouveau présent. Cependant, l’immense majorité des artistes chinois s’inscrit, en réalité, dans une ou plusieurs filiations qui se déclinent en mosaïques à travers des actions de tonalité bien différente, allant de la revendication de Dada à son rejet, soit en adoptant une posture qui se donnerait pour moyen heuristique la violence. Cette revendication se traduirait aussi par le recours à la tradition la plus longue – celle du corps taoïste – comme de la plus courte, la Révolution culturelle, l’épisode sanglant du maoïsme ; véritables traumatismes que Thomas J. Berghuis n’hésite pas à comparer au ressenti d’une génération de l’aprèsguerre en Europe, contemporaine de l’artiste Allemand Anselm Kiefer. •
1. Thomas J. Berghuis cite deux références dans son introduction (p. 7) relativement à cette citation. La première de Stuart Schram: Prologue : The Pre-Marxist Period in Mao Tsetung’s Development, in The Political Thought of Mao Tse-tung, Londres et Dunmow, Pall Mall Press, 1963, p. 94-102. La seconde est extraite de la traduction française de : Mao Zedong, Une étude de l’éducation physique, Paris, Mouton, 1962. 

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Wen-hsin Yeh, Shanghai Splendor. Economic Sentiments and the Making of Modern China, 1843-1949, Berkeley, University of California Press, 2007, 304 p. Page 127

Marie-Claire Bergère

Cette étude s’intéresse à la vie quotidienne des employés shanghaiens et à la manière dont ceux-ci cherchent à établir la respectabilité de leur profession et plus généralement de l’entreprise de modernisation dont ils sont les auxiliaires. L’émergence et l’évolution sociale et culturelle de cette nouvelle classe moyenne, celle des « petites gens des villes» ( petty urbanites), est saisie dans la longue durée : depuis les guerres de l’opium jusqu’à la Révolution de 1949. Étroitement associée et soumise au patronat dans ses débuts, cette classe moyenne prend ses distances lorsqu’elle doit affronter les malheurs de la guerre sino-japonaise : la soumission aux patrons paternalistes fait alors place à une confrontation avec des capitalistes jugés prédateurs et volontiers soupçonnés de collaboration avec l’ennemi. Foyer de la modernisation économique et centre d’élaboration et de diffusion de la nouvelle culture urbaine, Shanghai doit son rayonnement, nous dit l’auteur, à la présence de cette nouvelle classe moyenne. Le livre s’organise en sept chapitres qui visent à combiner chronologie et thématique. Après avoir résumé ce qu’elle appelle « le tournant économiste » ( the material turn) de la société chinoise qui, à partir de l’ouverture, s’ouvre à des conceptions plus matérialistes et plus rationnelles du monde, l’auteur s’attache dans le second chapitre à décrire le développement des compétences commerciales ( shang xue), d’abord à l’initiative d’institutions et de réseaux sociaux – chambres de commerce, associations, collèges techniques –, puis à partir de 1927, sous la conduite du gouvernement nationaliste qui s’efforce, en particulier, de standardiser les procédures comptables. Consacré à la production d’images ( Visual Politics and Shanghai Glamour), le troisième chapitre reprend des thèmes déjà longuement traités dans des ouvrages antérieurs, en particulier dans Inventing Nanjing Road : Commercial Culture in Shanghai : 1900-1945, édité par Sherman Cochran (Ithaca, New York, 1999) : publicité, essor des grands magasins, nouvelles techniques de vente, nouveaux modes de consommation, appropriation des concepts et des produits à travers les mouvements de boycottage anti-étrangers et des campagnes en faveur des « marchandises nationales » ( guohuo). Vient ensuite une évocation de la vie quotidienne des employés, désormais asservis dans leur travail au temps que mesurent les horloges mécaniques. La contrainte qui s’exerce sur eux est d’autant plus forte que, rassemblés dans des enclos résidentiels construits et gérés par des entreprises comme la Banque de Chine, ces employés doivent aussi respecter les consignes patronales dans l’organisation de leurs loisirs. L’idéologie paternaliste, à la fois confucéenne et moderniste, qui fonde un tel contrôle social est diffusée par la presse, dont l’auteur étudie dans le chapitre six l’un des organes les plus influents : l’hebdomadaire Shenghuo zhoukan (La Vie). Mais la presse se fait aussi l’écho des difficultés croissantes rencontrées par les « petites gens des villes » au cours des années 1930. À partir des rubriques « courrier des lecteurs » ou « portraits de la société », empruntées à la revue cryptocommuniste Dushu shenghuo(La lecture et la Vie), le chapitre sept met en scène l’angoisse des employés qui, confrontés à la crise économique, se tournent vers l’action collective et placent de plus en plus souvent leur espoir dans l’intervention d’un État providence. Après 1937 les malheurs de la guerre et de l’occupation achèvent de dresser la classe moyenne contre les patrons souvent soupçonnés de collaboration avec l’ennemi. Cette évolution est illustrée par la biographie de Gu Zhun, un expertcomptable que son activisme social et son zèle patriotique conduisent à adhérer au Parti communiste en 1936 et qui jouera un rôle important dans l’administration municipale au lendemain de la révolution. En conclusion, l’auteur évoque la « vague de nostalgie » pour le Vieux Shanghai qui a submergé l’historiographie et la politique. La lecture de cet ouvrage inspire une impression de déjà-vu. Rien d’étonnant : une grande partie des développements se fonde sur des recherches qui ont été menées dans les années 1980 et 1990 et dont les résultats ont été publiés à l’époque dans de nombreux ouvrages et articles, dont ceux de l’auteur elle-même. Ces textes ne sont pas cités ici comme simples références, mais souvent repris dans leur substance, sans grands changements : tout au plus s’enrichissent-ils parfois de  l’exploitation de nouvelles sources documentaires telles que la correspondance interne de la Compagnie Wing On ou le journal et les notes autobiographiques de Gu Zhun. (Le chapitre deux sur le développement des sciences commerciales apparaît, cependant, comme le fruit de recherches plus récentes et se lit avec d’autant plus d’intérêt.) Bien que mise à jour, la bibliographie souffre également d’un certain décalage chronologique. L’ouvrage illustre, dans ses bons et moins bons aspects, le courant culturaliste prédominant dans l’historiographie américaine sur la Chine à la fin du XXe siècle, courant dont Yeh Wen-hsin est ellemême un des représentants les plus notables. On retrouve donc avec plaisir les qualités qui ont fait le succès de cette historienne et de ses articles sur les employés de la Banque de Chine, la revue Shenghuoou la collaboration à Shanghai : abondance des sources d’archives et documentaires, mise en scène d’anecdotes significatives, pénétration psychologique, vivacité du style. Mais on note aussi les flottements chronologiques, les imprécisions du cadrage historique, le flou des définitions sociologiques souvent caractéristiques de l’approche culturaliste. Exploitant une veine quelque peu en voie d’épuisement, l’ouvrage apparaît donc, comme son objet même, un peu « rétro ». Il n’en sera pas moins utile à ceux qui n’ont pas suivi les développements des travaux historiques consacrés à Shanghai. Agréable à lire, il offre certains points de vue pénétrants sur le processus de modernisation et constitue une bonne voie d’accès aux lecteurs désireux de comprendre les raisons de la  Shanghai mainia.

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Alan Baumler, The Chinese and opium under the Republic. Worse than floods and wild beasts, Albany, State University of New York Press, 2007, 298 p. Page 128

Xavier Paulès

En dépit de ce que son titre pourrait peutêtre laisser croire, The Chinese and opium under the Republic ne traite pas de l’impact social de l’opium, mais de son contrôle politique. Cette publication marque d’ailleurs la fin d’un cycle, celui des livres découlant de thèses menées aux États-Unis dans la décennie 1990 qui, centrées sur le XXe siècle, prenaient pour objet les enjeux politiques de l’opium((1). Venu le dernier, l’ouvrage de Baumler souffre du handicap de traiter pour une grande part, et sans offrir une perspective particulièrement neuve, de questions désormais assez bien connues. L’auteur se donne pour projet de décrire comment évolue la perception de l’opium en tant que problème social et les conséquences que cela implique sur les politiques successives concernant la drogue durant la période républicaine. Les trois premiers chapitres sont consacrés à la période précédant 1919, année charnière marquée par la destruction historique des derniers stocks d’opium importés d’Inde. Ces chapitres ne constituent qu’une synthèse sérieuse de travaux existants. Bien que la matière brassée soit indiscutablement importante, ils n’apportent en réalité guère d’éclairage nouveau. Plus intéressante est la partie (chapitre cinq) qui concerne les analyses de la politique du Guomindang à la fin des années 1920, période assez confuse et relativement mal connue durant laquelle il s’efforce en vain d’instaurer à son profit un monopole de l’opium au niveau national. La complexité et l’ampleur même du circuit de la drogue contribuent à rendre cette tâche très difficile. L’opium brut est en effet produit surtout dans les provinces de l’intérieur. Son convoyage s’opère sur de très longues distances pour atteindre les grands centres de consommation de la côte où un réseau de grossistes, de détaillants et de fumeries l’amène jusqu’à son consommateur final. De fait, l’emprise du Guomindang sur le pays et la société s’avère bien trop précaire pour qu’il puisse maîtriser une architecture aussi complexe. Il se heurte aussi dans ses tentatives à l’influence du lobby anti-opium, dont l’Association nationale anti-opium constitue une des composantes les plus célèbres. Judicieusement, Baumler met aussi en lumière le rôle moins connu joué, à l’intérieur même du Guomindang, par les sections locales du Zhejiang et du Jiangsu (p. 124- 125). Les échecs de ces tentatives prématurées pour établir un monopole couvrant l’ensemble des circuits de la drogue vont inciter le Guomindang à  commencer par privilégier le contrôle des importantes cargaisons d’opium qui empruntent le Yangzi, artère vitale reliant les principales provinces productrices de pavot (Sichuan, Yunnan) à Shanghai. En mai 1929, Jiang Jieshi parvient à s’assurer le contrôle de Hankou, d’un intérêt stratégique vital, auparavant aux mains de la clique du Guangxi. Il s’efforce dès lors d’y établir un bureau d’inspection qui va devenir la clé de voûte de l’administration de l’opium mise en place dans les années suivantes. Désormais maître de la principale route de l’opium du pays, il se trouve bien placé pour entreprendre d’étendre progressivement son contrôle en amont, vers la production de pavot, et en aval, vers les circuits de distribution. C’est seulement dans le cadre du fameux plan de Six ans lancé en 1935 (auquel les trois derniers chapitres sont consacrés) que Jiang Jieshi entreprend d’imposer à l’échelle du pays un véritable contrôle de toute la filière. L’objectif proclamé est de parvenir à l’éradication de la drogue, en diminuant d’année en année les quantités d’opium produites et le nombre de fumeurs autorisés à en consommer. Jusqu’en 1937, les efforts les plus importants portent sur la maîtrise de la consommation, avec une importante action de propagande, le recensement des fumeurs d’opium et l’ouverture de nombreuses cliniques de désintoxication. Toutefois, suite à l’invasion japonaise, le gouvernement perd la maîtrise des principaux foyers de consommation, situés dans la Chine de l’est. Par contre, rapproché par son repli au Sichuan du centre de gravité des zones de production, il se trouve en mesure d’agir efficacement pour la réduction des surfaces plantées en pavot. En avril 1940, date à laquelle le plan s’achève, le Guomindang déclare qu’il a été un succès et Baumler lui donne globalement raison, même s’il souligne que l’opium est loin d’avoir été éradiqué à cette date. L’un des points positifs du livre qu’il convient de relever est que Baumler a le souci de rendre compte de la variété des situations selon les régions considérées. Il est déjà bien connu que durant la décennie de Nankin, dans des zones relativement périphériques, de nombreux seigneurs de la guerre ont mené, afin de se réserver les revenus correspondants, des politiques de l’opium largement indépendantes. Mais Baumler met en lumière le cas de la province du Zhejiang qui s’avère intéressant à double titre. Entre 1927 et 1935, cette province parvient elle aussi, en matière de politique de l’opium, à tracer sa voie de façon quasi-indépendante. Or, d’une part la proprovince, loin d’être sous la coupe d’un homme fort local, est alors au contraire une des mieux contrôlées par Jiang Jieshi. D’autre part, c’est un effort réel et suivi de lutte contre l’opium que les autorités locales (appuyées par l’activisme de la Zhejiang juduhui,Association anti-opium du Zhejiang) imposent contre la volonté de Jiang Jieshi. Et ce dernier, bien qu’il souhaite, au détriment de toute action significative contre la drogue, intégrer la province dans les lucratifs circuits de l’opium qu’il contrôle, est contraint de s’incliner (p. 146-149). De la sorte, bien que lui-même ne s’y engage pas résolument, Baumler indique le chemin à suivre pour de futurs travaux. Dans l’état actuel de la recherche en effet, des études monographiques par province s’imposent, afin en particulier de mieux saisir la réalité de l’application des politiques de l’opium décidées par le pouvoir central. Pour finir, il faut mentionner un usage quelque peu parcimonieux des notes, regretter l’absence de cartes, ainsi que celle d’un glossaire. Le livre est également émaillé d’un nombre de coquilles trop important, en particulier dans les notes et la bibliographie. 
1. Joyce Madancy, The troublesome legacy of commissioner Lin, 1820’s to 1920’s, Cambridge/Londres, Harvard University Press, 2003 ; Edward Slack, Opium, State and Society, China’s narco-economy and the Guomindang, 1924-1937, Honolulu, University of Hawaï Press, 2001 ; Zhou Yongming, Anti-drug crusades in twentieth-century China : nationalism, history and state building, Lanham, Rowman & Littlefield, 1999

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Huaiyin Li, Village Governance in North China 1875-1936, Stanford, Stanford University Press, 2005, 325 p. Page 129

Xiaohong Xiao-planes

L’ouvrage de Li Huaiyin étudie la société rurale chinoise dans la région de Huolu, située au centre-sud du Hebei, plus précisément des formes d’administration villageoise et de leur lien avec le pouvoir d’État de la fin du xixe au début du xxe siècle. En ce sens, il rejoint l’axe de recherche tracé, depuis les années 1960-1970, par les historiens, Hsiao Kung-chuan, Ch’ü T’ungtsu, Saeki Tomi, John Watt (1). Leurs travaux ont porté, en particulier, sur l’organisation et le fonctionnement des institutions des sous-circonscriptions rurales appelées lijia, baojia, xiangbao, baozheng, libao, etc. Leurs administrateurs, semiofficiels, secondaient les magistrats dans la collecte des taxes et assuraient les fonctions sécuritaires. Parus dans les années 1980, les ouvrages de Philip Huang et Prasenjit Duara relatifs à la  Chine rurale du Nord ont renouvelé cette historiographie (2). En exploitant la riche collection d’archives sous-préfectorales de Baodi, au nord-est du Hebei, Philip Huang a découvert que des villageois ordinaires, qui n’étaient pas nécessairement des éléments de la gentry, y assumaient la fonction de xiangbao (administrateurs ruraux). La configuration des pouvoirs dans la société rurale paraît ainsi plus complexe qu’on ne l’avait imaginé. Pour sa part, Prasenjit Duara a qualifié les leaders villageois de « courtiers en protection » (protection brokerage) qui servirent d’intermédiaires pour l’État pré-moderne chinois. Grâce à cette connexion, et grâce aussi à la sanction officielle des valeurs symboliques et des cultes locaux, l’État impérial parvint à maintenir sa présence à la campagne sans s’y être véritablement installé. L’oeuvre de Li Huaiyin s’inscrit dans la droite ligne de ce renouvellement historiographique. Ayant recours aux archives sous-préfectorales de Huolu, l’auteur essaie de cerner un certain type de gouvernance rurale basée sur l’institution du xiangdi. Le xiangdi était une sorte d’agent ou de commis du village. Contrairement au xiangbao du nord-est du Hebei, qui était un administrateur intermédiaire entre le gouvernement local et une vingtaine de villages placés sous sa juridiction, le xiangdi de Huolu, précise l’auteur, était un intermédiaire entre le yamen local et son propre village. Li Huaiyin centre ainsi son étude sur la microhistoire du village… ou presque. En réalité, l’institution de xiangdi structurait l’interface relationnelle des communautés rurales avec l’administration, puisque sa principale fonction consistait à lever et à livrer les taxes pour le compte de l’État. Les archives utilisées proviennent du yamen sous-préfectoral de Huolu. Elles couvrent une période allant de l’ère Guangxu jusqu’aux années 1920-1930. L’auteur dénombre un total de 200 villages appartenant à la circonscription. La plupart d’entre eux ne disposait que d’un seul xiangdi ; mais certains en possédaient plusieurs, suivant le nombre des subdivisions villageoises (pai). Il existait à peu près 500 xiangdi en tout et ce chiffre est resté relativement stable durant la période observée. La création du xiangdi remonte vraisemblablement au XVIIIe siècle, à la suite de la réforme fiscale de l’empereur Yongzheng (1726). Il s’agissait d’éviter le recours aux courtiers recueillant des taxes forfaitaires et la mainmise des clercs de yamen. En principe, la fonction de xiangdi était assurée à tour de rôle par les villageois. Concrètement, la procédure de sa désignation s’appuyait  généralement sur les structures sociales coutumières des villages chinois – clans familiaux (zu) et leurs branches (fang). Ces groupes se chargeaient à leur tour de choisir parmi leurs composants un foyer chargé d’assurer le service. Certains villages établirent un ordre de rotation en fonction de la superficie des terrains possédés ou du montant des taxes à régler. Les familles les plus pauvres étaient couramment dispensées de la charge de xiangdi. La tâche concrète des xiangdi consistait à assurer la collecte des impôts dans les délais et, au besoin, à avancer la somme pour les taxes différées ou temporaires. Pour répondre à ces obligations, les xiangdipouvaient utiliser les fonds communautaires du village ou du clan ; ou encore contracter des emprunts auprès des boutiquiers (puhu) et des banques traditionnelles (qianzhuang). Ils devaient ensuite récupérer les fonds avancés auprès des villageois avant de remettre la charge à leurs successeurs vers la fin de l’année. Considérée comme une obligation naturelle envers la communauté, la fonction de xiangdi n’était pas rétribuée. Mais en contrepartie, son titulaire bénéficiait d’un statut de droit en tant qu’intermédiaire dans les transactions commerciales des villageois et pouvait toucher, à ce titre, une petite commission. Toutes ces règles – modalités de nomination, durée du mandat, responsabilités assignées au xiangdi, obligation des villageois de rembourser les avances –étaient clairement consignées dans les statuts de village (cungui, xianggui ou paigui). Ils avaient une valeur réglementaire suprême, se transmettaient de génération en génération, et régirent, selon l’auteur, les relations inter-personnelles dans les villages de Huolu jusqu’à la fin des années 1920. Le statut et la position du xiangdi étaient d’autant plus solides qu’ils bénéficiaient implicitement d’une sorte d’aval de l’administration sous-préfectorale. Les magistrats tenaient les xiangdipour responsables des taxes différées, en même temps qu’ils sanctionnaient leurs prérogatives prescrites dans les statuts de village. Les communautés rurales de Huolu, tel que les dépeint Li  Huaiyin, n’avaient en effet rien d’idyllique et ne correspondaient pas toujours à l’image d’une harmonieuse société confucéenne, en dépit de leur efficace système de coopération. Le rejet du service du xiangdi, le refus du remboursement des avances, les rivalités liées aux nouvelles nominations, la disposition des fonds communautaires, tous ces motifs pouvaient alimenter les litiges. Les archives de yamen dans lesquelles Li Huaiyin a puisé bon nombre d’informations sont composées essentiellement des dossiers judiciaires. Ils démontrent que les villageois recouraient à l’arbitrage du représentant de l’État chaque fois que les arrangements communautaires ou intercommunautaires ne suffisaient plus à pacifier les conflits. À partir de ce constat, Li Huaiyin focalise ses analyses sur le discours des plaignants et des accusés, et tout particulièrement, sur les normes communautaires auxquelles ils se référaient régulièrement. Il s’agit des principes et des règles inclus dans les cungui, que les villageois intériorisaient et respectaient globalement. Quant aux magistrats, ils entérinaient ces normes dans leurs jugements. Les statuts du village étaient ainsi sanctionnés par un pouvoir officiel et acquéraient par là une double force de coercition, s’exerçant aussi bien sur l’espace interne de la vie communautaire que sur l’interface par lequel le village communiquait avec les autorités de l’extérieur. Les représentants de l’État n’en furent pas moins gagnants avec cette souplesse institutionnelle.  Grâce au système du xiangdi, le taux de collecte d’impôts auprès la population s’est maintenu globalement à un chiffre proche de 100% à Huolu pour la période concernée. Au vu de ce fait, les magistrats tendaient à déléguer de nouvelles fonctions aux xiangdi, comme par exemple les tâches d’ordre sécuritaire, l’élection des chefs de village, la création et l’entretien des écoles primaires. Grâce aux solides relais de xiangdi, le conseil sous-préfectoral (xian canyihui), qui réunissait en son sein les élites locales du pays, parvint à plusieurs reprises, dans les années 1910-1920, à s’opposer à l’augmentation des impôts. Concernant la problématique de la pénétration de l’État dans les campagnes à l’époque de la nouvelle politique et sous le régime nationaliste , l’auteur fait le tour de la question en examinant les institutions introduites alors à Huolu. Imposées par le pouvoir, ces dernières furent rapidement condamnées à l’inefficacité et à l’inconsistance par manque de soutien financier et d’adhésion des villageois. Mesurée et rigoureuse, l’étude de Li Huaiyin nous incite à garder à l’esprit cette notion – maintes fois rappelée mais peut-être jamais assez soulignée – de la très grande diversité chinoise. Elle contribue à mettre en valeur l’extraordinaire richesse socio-culturelle des régions. Elle illumine avec force cette condition sine qua non de la construction de l’État-nation qui réside, tout compte fait, dans l’adhésion volontaire de la population. 
1. Hsiao Kung-chuan, Rural China : Imperial Control in the Nineteenth Century, Seattle, University of Washington Press, 1960. Ch’ü T’ung-tsu, Local government in China under the Ch’ing, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1962. Saeki Tomi, « Shindai no kyoyaku jiho ni tsuite » (On the xiangyue and the dibao in the Qing time), in Tohogaku,n° 28, 1964, p. 91-119 ; « Shindai no risho » (The lishu in the Qing dynasty), in Toyo gakuho, n° 46/3, 1965, p. 67-77. John R. Watt, The District Magistrate in Late Imperial China, New York, Columbia University Press, 1972.
2. Philip C.C. Huang, The Peasant Economy and Social Change in North China, Stanford, Stanford University Press, 1985. Prasenjit Duara, Culture, Power and the State : Rural North China, 1900-1942, Stanford, Stanford University Press, 1988. 

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