Appel à contributions – Sciences sociales chinoises

Numéro spécial : Le débat sur les « sciences sociales chinoises » versus « occidentales » : une perspective épistémologique


Date limite pour les propositions : 1er juin
 2017

Numéro spécial dirigé par Chloé Froissart, Chercheuse en sciences politiques, Centre d’Etude Français sur la Chine Contemporaine (Hong Kong), Directrice du Centre Franco-Chinois en Sciences Sociales de l’Université Tsinghua, Maître de conférences, Université Rennes 2. Plus d’informations : http://www.cefc.com.hk/staff/chloe-froissart/.

Contact : chloefroissart@cefc.com.hk

Peut-on parler d’un « modèle chinois » -ou inversement « occidental » – des sciences humaines et sociales ? si tant est qu’il existe, quels sont ses présupposés, ainsi que ses caractéristiques méthodologiques et théoriques ? quel(s) discours développe-t-il et en vue de quoi est-il élaboré ?

Dès les années 1930, les chercheurs chinois ont cherché à adapter les sciences sociales, nées dans un contexte occidental, au contexte chinois afin de pouvoir appréhender les questions qui lui était spécifiques. Des sociologues et anthropologues, dont le fameux Fei Xiaotong, se sont ainsi consacrés à un travail « d’indigénisation » de concepts et théories essentiellement exogènes. Après trois décennies de disparition des sciences sociales chinoises au cours de la période maoïste, divers travaux soulignent depuis une vingtaine d’années un renouveau des sciences sociales chinoises, documentant des mouvements vers « l’indigénisation » et la « sinisation » ou, au contraire, pointant des tendances à la « mondialisation » des sciences sociales à Taiwan, Hong Kong ainsi qu’en Chine continentale (Gransow 1993 ; Dirlik 2013).  Parallèlement, des efforts importants ont été entrepris pour faire connaître les sciences sociales chinoises en Occident (Rocca 2008, Roulleau-Berger, Guo, Li et Liu 2008), notamment dans le but de favoriser une hybridation des disciplines permettant de penser ensemble des questions de plus en plus globales, se retrouvant indifféremment en Chine ou en Occident (Rocca 2008, Roulleau-Berger et Li 2012).

Une notion semble cependant grever nombre de ces débats : celle de « modèle », qu’il soit chinois ou occidental. Héritée des subaltern studies et de la critique post-coloniale, cette notion est aujourd’hui constamment invoquée, dans des contextes différents, que ce soit de manière implicite ou explicite. La conférence donnée par Xi Jinping en mai 2016, au cours de laquelle le Président a appelé les chercheurs chinois à « accélérer la construction d’une philosophie et de sciences sociales aux couleurs de la Chine » (jiakuai goujian Zhongguo tese zhexue shehui kexue), en est un exemple. La notion de « modèle » est également sous-jacente à la mobilisation des étudiants et des enseignants de SOAS ayant récemment appelé à « décoloniser » les programmes universitaires en y introduisant plus de diversité ; ou dans la position de chercheurs, tant chinois qu’occidentaux, affirmant vouloir rompre avec la « tradition coloniale » voire « impérialiste » des sciences humaines et sociales occidentales pour embrasser un point de vue chinois. Ces différentes initiatives reposent sur un présupposé commun : il existe une manière indigène, par opposition à une manière occidentale, de faire des sciences humaines et sociales, et la manière occidentale est non seulement porteuse de préjugés sur les pays étudiés mais aussi d’un discours à visées dominatrices. Un tel jugement est-il fondé ? Le débat doit-il nécessairement se réduire à cette binarité et sinisation rime-t-elle nécessairement avec émancipation ?

Il s’agit ici de distinguer, d’une part, une question épistémologique légitime, qui consiste à faire valoir la nécessité de repenser voire de s’émanciper de paradigmes et de cadres théoriques élaborés dans des contextes historiques, politiques, sociaux et culturels différents et qui seraient par conséquent impropres tant à rendre compte de la réalité chinoise qu’à favoriser la comparaison, et d’autre part sa possible instrumentalisation, culturaliste ou politique, avec ses conséquences afférentes sur le savoir produit.

Ce numéro spécial se propose de questionner cette notion de modèle à la lumière des travaux déjà existants posant la question des cadres d’analyse en sciences humaines et sociales dans le contexte chinois. Il s’agit de s’interroger sur la validité du relativisme épistémologique et sur les rapports entre savoir et pouvoir, tout en offrant un éclairage complémentaire sur les conditions de production du savoir scientifique. Existe-t-il une manière spécifiquement chinoise, ou inversement, spécifiquement occidentale de construire un objet de recherche en sciences humaines et sociales et de l’étudier ? Peut-on identifier des différences dans les valeurs qui sous-tendent la démarche et le discours scientifiques de part et d’autre et dans quelle mesure ces valeurs peuvent-elles être identifiées comme proprement chinoises ou occidentales ? Comment et à quelles conditions des concepts élaborés dans des contextes différents peuvent-ils traverser les frontières tout en gardant leur pertinence et leur valeur heuristique ? L’affirmation d’une spécificité nationale des disciplines scientifiques est-elle compatible avec la visée des sciences humaines et sociales et jusqu’où un discours scientifique peut-il présenter des caractéristiques culturelles ou nationales ? Qu’entendons-nous exactement par « chinois » et « occidental » et quelle est la part des déterminants politiques et idéologiques dans la fabrication des savoirs ? Quelles conséquences, sur les plans éthique et scientifique, recèle cette volonté d’indigénisation des disciplines ? In fine, l’objectif central de ce numéro sera de déterminer les frontières entre le scientifique et l’idéologique.

Ce numéro spécial est ouvert à toutes les disciplines : philosophie, littérature, histoire, sociologie, anthropologie, sciences politiques, relations internationales, géographie, économie pour autant que les études soient fermement ancrées dans un contexte chinois contemporain (le recours à des études de cas empiriques et textuels seront valorisés) et présentent un souci manifeste de dialogue critique et nuancé, tant avec les thèses relativistes qu’universalistes. Afin de répondre à la question initiale, les contributions pourront aborder les angles suivants sans s’y limiter :

Circulation, transférabilité, historicité :

  • Les liens éventuels entre les post-coloniales studies (indiennes) et les subaltern studies d’une part et la recherche chinoise d’autre part
  • Le renouvellement des questionnements et des méthodes dans une discipline à l’aune de la confrontation avec le terrain chinois ; ce renouvellement affecte-t-il « l’identité » d’une discipline ?
  • La transférabilité des concepts (ex. comment certains concepts ont voyagé et se sont avérés utiles ou non pour comprendre la Chine contemporaine, comment ces concepts ont été adaptés ou éventuellement abandonnés) ; les oppositions conceptuelles
  • Y a-t-il réappropriation des méthodes et théories chinoises en sciences sociales par des chercheurs occidentaux ? Ces méthodes et théories sont-elles applicables à d’autres terrains que la Chine ?
  • Inversement : l’appropriation par les chercheurs chinois de thèses, courants de pensée, approches, méthodes labellisés comme « occidentaux »
  • Le dialogue en sciences humaines et sociales entre la Chine et l’Occident et ses difficultés (des exemples concrets tirés d’une discipline sont souhaités)
  • L’évolution des paradigmes dans la recherche chinoise et occidentale prenant la Chine pour objet


Les frontières du savoir scientifique :

  • Les rapports entre savoir scientifique, idéologie, valeurs et culture
  • L’autonomie des catégories scientifiques par rapport aux catégories politiques et étatiques
  • Quels sont les points aveugles de la recherche en sciences humaines et sociales sur la Chine ?
  • Quelles sont les conséquences scientifiques et épistémologiques des contraintes politiques affectant la recherche sur la Chine contemporaine ?


Les conditions de production du savoir et ses déterminants :

  • Les conditions de production d’un discours comparatiste sur la Chine
  • Les déterminants des interprétations concurrentes de faits sociaux ou historiques
  • Comment s’est construite une discipline en Chine et en Occident (ou un pays occidental donné) ? Quelles sont les différences de méthodes, de questionnements, dans les manières de travailler ?
  • Pourquoi s’engage-t-on dans un travail de recherche en sciences sociales en Chine et en Occident ? (On pourra notamment répondre à cette question en prenant en compte la manière dont se sont construites les figures de l’intellectuel, du chercheur et de l’expert dans des contextes politiques et culturels différents)
  • Les rapports entre questions épistémologiques et la construction de partenariats scientifiques entre chercheurs chinois et occidentaux


Bibliographie
 indicative :

BAYARD Jean-François, “Comparer en France,” Politix, Vol.III, No.83, 2008, pp. 205-232.

CHIANG Yung-chen, Social Engineering and the Social Sciences in China, 1919–1949, New York, Cambridge University Press, 2001.

CHENG L. and SO A., “The Reestablishment of Sociology in the PRC: Toward the Sinification of Marxian Sociology,” Annual Review of Sociology, Vol. 9, 1983, pp. 471-498.

DIRLIK Arif, LI Guannan, and YEN Hsiao-pei, Sociology and Anthropology in twentieth-Century China: Between Universalism and Indigenism, Hong Kong, The Chinese University Press, 2012.

GRANSOW Bettina, “Chinese Sociology: Sinicisation and Globalisation, » International Sociology, Vol. 8, No. 1, 1993, pp. 101-112.

KJELLGREN Björn, “The Predicament of Indigenisation: Constructions and Methodological Consequences of Otherness in Chinese Ethnography,” Taiwan Journal of Anthropology, Vol.1, No.1, 2003, pp.147-178.

MERLE Aurore, “Vers une sociologie chinoise de la « civilisation communiste »”, Perspectives chinoises, No. 81, 2004, pp. 4-15.

QI Xiaoying (ed.), “Sociology in China Sociology of China,” Journal of Sociology, Vol.52, No.1, 2016.

ROCCA Jean-Louis, La société chinoise vue par ses sociologues. Migrations, villes, classe moyenne, drogue, sida, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

ROCCA Jean-Louis, Une sociologie de la Chine, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2010.

ROCCA Jean-Louis, “Comparer l’incomparable: la classe moyenne en Chine et en France,” Sociétés politiques comparées, No. 39, 2016.

ROULLEAU-BERGER Laurence, Guo Yuhua, Li Peilin, and Liu Shiding (eds), La nouvelle sociologie chinoise, Editions du CNRS, Paris, 2008.

ROULLEAU-BERGER Laurence, Désoccidentaliser la sociologie. L’Europe au miroir de la Chine, Editions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2011.

ROULLEAU-BERGER Laurence and Li Peilin (eds), European and Chinese Sociologies : a new dialogue, Leiden, L. Brill Publishers, 2012.

ROULLEAU-BERGER Laurence, Post-Western revolution in sociology : from China to Europe, Leiden, Brill, coll. « Post-Western social sciences and global knowledge, » 2016.

WONG Siu-lun, Sociology and Socialism in Contemporary China, London, Routledge, 1979.

YAMASHITA Shinji, BOSCO Joseph, and EADES J.S. (eds), The making of anthropology in East and Southeast Asia, New York, Berghahn Books, 2004.

YANG Hongzhang, “Editor’s reflections: Academic Indigenization,” Peace and Conflict, Vol.XI, No. 1, 2004, pp.96-100.

VEYNE Paul, L’inventaire des differences, Paris, Seuil, 1976.

ZHENG Hangsheng and LI Yingsheng, A History of Chinese sociology, Beijing, China Renmin University Press, 2003.

Format des soumissions :

Conformément à la politique éditoriale de Perspectives chinoises, les articles devront être rigoureux et présenter les résultats d’une recherche originale, tout en fournissant des informations sur la Chine contemporaine accessibles au grand public et aux chercheurs d’autres disciplines scientifiques.

Les articles peuvent être rédigés en anglais ou en français. Les chercheurs en début de carrière sont particulièrement encouragés à soumettre une proposition.

  • Nom complet, titre et affiliation institutionnelle
    Contact
  • Un résumé de 800 à 1 000 mots
  • Les propositions doivent être envoyées à chloefroissart@cefc.com.hk
  • Une fois les propositions acceptées, les auteurs doivent rédiger un article complet de 8 000 mots tenant compte de la Feuille de style de Perspectives Chinoises, disponible ici.

Calendrier :

  • 1er juin 2017 : date limite d’envoi des propositions, avec un résumé de 800 – 1 000 mots et une bio des auteurs de 100 mots à Chloé Froissart (chloefroissart@cefc.com.hk).
  • 1er août 2017 : notification d’acceptation des propositions
  • 1er février 2018 : date limite d’envoi des articles, 8 000 mots (feuille de style disponible ici)
  • Les soumissions en avance sont les bienvenues et suivront le processus d’évaluation dès réception.
  • Tous les articles seront soumis à une double évaluation anonyme externe. L’acceptation finale des articles ne sera confirmée qu’après leur validation par les évaluateurs externes et le comité de rédaction.
  • Date de publication : septembre 2018

A propos de la revue :

Perspectives Chinoises est une revue trimestrielle interdisciplinaire publiée en français et en anglais. Elle fournit une analyse approfondie des dernières tendances du monde chinois. Perspectives Chinoises est une revue académique qui publie des articles évalués de manière anonyme par des pairs. Son autorité est assurée par un comité de rédaction composé de chercheurs réputés. Revue sérieuse mais néanmoins accessible, Perspectives Chinoises s’est imposée comme un référence parmi les sinologues et les analystes spécialistes de l’Asie, mais sa portée large et ses articles très informatifs peuvent intéresser toute personne désireuse d’améliorer ses connaissances sur la Grande Chine.

Plus d’information :

http://www.cefc.com.hk/fr/perspectives-chinoises/propos/

A propos du CEFC :

Le Centre d’études français sur la Chine Contemporaine (CEFC) est un institut de recherche public, financé par le ministère des Affaires étrangères et le CNRS. Sa mission est d’étudier les développements politiques, économiques, sociaux et culturels dans le monde chinois. Créé en 1991, le Centre est basé à Hong Kong et dispose d’un bureau à Taiwan depuis 1994 et à Pékin depuis 2014.

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